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Mardi 29 avril 2008

ULYSSE

 

U

lysse quitte sa patrie, Ithaque, sa femme Pénélope, son fils à peine né, Télémaque, ainsi que tous ses biens et honneurs dus à son rang de noble pour partir à la guerre de Troie.

Cette guerre dure dix ans et quand elle prend fin, Ulysse doit rentrer en bateau avec ses compagnons pour retrouver sa terre natale.

Ce voyage par les mers va prendre dix autres années de sa vie. Il va affronter maintes dangers (Cyclope, fées, nymphes, sirènes…) tous ses compagnons de fortune périront, lui seul survivra le plus souvent grâce à sa ruse, et à la faveur des dieux et déesses.

Quand il arrive chez lui, sur son île natale, c’est d’abord déguisé en mendiant pour ne pas être reconnu et assassiné par ceux qui ont profité de son absence pour tenter de lui ravir son épouse et ses biens.

Ulysse veut déjouer leur plan avec l’aide de son fils, de sa dévouée nourrice (elle le reconnaît par une cicatrice à son pied) et d’amis sincères. Il est d’autant plus décidé à triompher de ses adversaires que sa femme est restée fidèle, malgré l’épreuve du temps et les sollicitations.

Finalement au cours d’une épreuve de tir à l’arc, Ulysse finit par tuer ses ennemis, et retrouve sa femme, ses biens et son honneur.

 

Ulysse[1] affronte les hommes, les dieux, les monstres et l’épreuve du temps. Tout au long de ses aventures, il fait preuve d’une grande intelligence (ruse, stratagème, subterfuge…) et d’un courage hors du commun (il n’hésite pas à descendre dans le territoire des morts)

Il illustre parfaitement l’impératif nietzschéen « il faut vivre dangereusement » autrement dit, Ulysse affronte les épreuves sans jamais se dérober, il monopolise toutes ses capacités (physiques ou intellectuelles) pour surmonter les obstacles. De même que c’est dans le feu qu’est forgé le fer, Ulysse devient toujours plus fort à mesure qu’il triomphe des dangers.

Ulysse voyage longtemps, loin de chez lui et des siens, et pourtant il n’oublie jamais son origine, ses racines ni ceux qu’il aime, à commencer par sa femme.

Quand la déesse Calypso lui demande pourquoi il refuse son offre d’éternité et d’éternelle jeunesse, en lui rappelant qu’il n’y a pas de femme plus belle qu’elle, Ulysse lui répond le plus sincèrement que Pénélope est son épouse, elle est sa femme, et en cette vertu il se doit de l’aimer et de la retrouver.

Cette réponse semble déconcertante de simplicité, presque surréaliste car il refuse pas moins que l’immortalité, mais Ulysse est sage et lucide, il sait qu’il est avant tout un homme, un mortel, il connaît ses limites et sait ce qui le nourrit. Une racine n’a que faire d’être dans les airs, elle a besoin d’une terre nourricière pour porter l’arbre et les fruits de son développement.

C’est ainsi que la quête d’Ulysse nous est dévoilée, il connaît son but et le sens de sa vie. Il sait aussi qu’aucune conquête ou reconquête n’est possible sans luttes.

Une vie humaine est parsemée de défis, de combats, d’épreuves, de tentations. Tout être humain hésitera entre le renoncement et la témérité, il sera touché par les maladies, les névroses, et parfois la folie, il cherchera à cacher ses peurs ou à les dominer et surtout en sachant que l’issue est toujours incertaine et la fin inéluctable. Ce qui est frappant dans l’Odyssée c’est que l’auteur nous présente un héros dans toutes ses contradictions. La cruauté avec laquelle il agit à la fin du récit à l’égard des toutes les servantes qui ont eu des relations avec ses ennemis (il les exécute sans le moindre remords) rend le personnage encore plus complexe. Si cette violence nous choque aujourd’hui elle n’en est pas moins un trait de caractère, de la mythologie et plus encore de l’antiquité. Dans l’Iliade les prisonniers sont systématiquement exécutés, Alexandre le Grand a conduit ses conquêtes sous une main de fer, excellant dans l’art du supplice[2].

Ulysse est sinon un modèle pour le moins une sorte d’archétype, derrière l’allégorie du personnage de héros classique nous pouvons traduire nos propres peurs devant notre nature humaine et  elle nous révèle notre aspiration insatiable dans la quête du bonheur perdu – lié à nos origines (la terre natale) ou à l’amour (de sa femme, de son fils).

Les guerres et les voyages ne seraient alors que des détours aussi périlleux que révélateurs du véritable sens de notre existence.

 

Un des passages de l’Odyssée les plus frappants est celui des sirènes, de ces êtres à corps d’oiseaux et à tête humaine.

Le navire d’Ulysse doit passer non loin de l’île des sirènes pour continuer sa route. Ces espèces de créatures charment tous les marins grâce à leur chant mélodieux jusqu’à provoquer l’échouage ou le naufrage de leur bateau. Ulysse, averti du danger par la fée Circée, prend soin de boucher les oreilles de ses marins à l’aide de cire, mais il veut entendre la beauté incomparable de leur voix. Pour ne pas succomber à leur charme, il demande à ses équipiers de l’attacher au mât. Ulysse écoute ainsi leur chant et tombe dans le désir de les rejoindre, il crie à ses hommes de le délivrer mais ceux-ci ne l’entendent pas et il reste attaché jusqu’à se retrouver hors d’atteinte de leur voix.

Ulysse était tenté par la beauté de leur chant, au même titre qu’un homme peut être séduit par la beauté d’une femme. Pour ne pas se perdre il a eu la sagesse de… s’attacher. Cette contradiction, s’attacher pour rester en vie et libre, est toute apparente, et c’est l’une des leçons les plus retentissantes des aventures d’Ulysse.

L’homme doit (par lui-même) se donner des limites, quitte à s’attacher (à renoncer temporairement et en circonstance à sa liberté) autrement dit, l’être humain doit arriver à prendre conscience de ce qu’il est réellement (faillible, capable du pire comme du meilleur) pour pouvoir agir au mieux.

C’est ce connais-toi, toi-même comme ligne directive d’éducation et d’élévation qui nous ouvre les chemins de la paix et de la sagesse. Cependant cette conduite suppose une grande détermination, tout autant qu’elle exige discipline et courage. L’équilibre entre nos penchants naturels (volonté de puissance, soif insatiable de pouvoir, instincts sexuels…) et la pleine possession de notre libre arbitre est très précaire et le plus souvent un désir à satisfaire triomphe de toute considération. Cependant Ulysse n’est pas un héros tragique (comme Hector ou Achille) il retrouve ce qu’il avait perdu (femme, fils, biens, maison, honneur…) il tue ses ennemis, et sa vraie récompense est de dormir de nouveau dans son lit conjugal, fabriqué de ses mains et dont l’un des pieds est construit à même un tronc d’olivier. Rien de plus symbolique que ce retour à la source, ce lit est un lien indéfectible, à la terre et à sa femme. Encore « un lien » qui « attache » non pas pour emprisonner mais pour donner sens, repère et raison de vivre.   



[1] En grec Odysseus, l’homme en colère, en latin Ulixes, blessure

[2] A la fin du siège de Gaza, Alexandre pour punir la ville de s’être défendue et faire un exemple, à attacher et traîner le corps de roi de Gaza derrière son char jusqu’à ce que mort s’en suive.

par bouyer stéphane publié dans : mythologie grecque
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Mardi 29 avril 2008

                               Les femmes dans L’Iliade

 

D

ans l’Iliade le rôle des femmes est très ambigu, il est à la fois central et effacé.

Trois figures féminines sont au cœur du poème épique, Hélène, Cryséis, Briséis.

 

L’enlèvement d’Hélène par Pâris, le fils du roi de Troie, a provoqué la fureur de son mari Ménélas qui a décidé de partir en guerre contre la cité de Troie pour récupérer son épouse légitime[1]. La convoitise de « la plus belle femme du monde » est l’étincelle qui a allumé le feu de la guerre entre les grecs et les troyens.

Chryséis, la fille du prête d’Apollon, Chrysès, est captive d’Agamemnon, le chef des armées grecques, le dieu Apollon se sentant offensé par ce rapt envoie la peste ravager le camp des grecs durant neuf jours. Achille tente de sermonner Agamemnon pour qu’il rende Chryséis à son père, touché dans son amour propre Agamemnon relâche Chryséis mais s’accapare Briséis, l’esclave d’Achille. Ce dernier, humilié et vexé décide de se retirer du combat.

 

Hélène, Chryséis et  Briséis, trois femmes qui occupent que quelques lignes de l’œuvre d’Homère et qui pourtant sont à l’origine de tous les événements majeurs (le déclenchement de la guerre de Troie, le conflit entre Agamemnon et Achille et la colère d’Achille). Elles focalisent toutes les ambitions, les exagérations, les prétentions, les volontés de puissance et de pouvoir des hommes. Les posséder (légitimement par les liens du mariage ou illégitimement par la loi du plus fort – Briséis et Chryséis sont des butins de guerre) implique un enjeu de vie sociale et existentielle. Perdre « sa » femme (épouse) ou une femme (amante) crée une crise politique ou/et psychologique. Il est étonnant de voir Achille ruiné moralement après qu’Agamemnon lui eut pris Briséis allant jusqu’à ce que l’on appellerait aujourd’hui « une grève » des combats et provoquant ainsi une série dramatique de défaites militaires dans son propre camp. Tout paraît alors insensé, disproportionné, une femme aussi belle soit-elle mérite-t-elle une guerre de dix ans avec son cortège de souffrance, de malheur, de désastre et de morts ? Ce n’est pas « raisonnable » mais nous ne sommes pas dans un monde raisonnable alors pourquoi la mythologie et le récit épique le seraient-ils ?

Ménélas, Agamemnon ou Achille n’ont aucune approche romantique ou amoureuse avec les femmes, loin s’en faut, le lien est purement possessif pour combler un manque. Perdre une femme revient à tomber dans le vide, ne plus être mari (vide social) ne plus être amant (vide sexuel, vide psychologique).  L’Iliade pose ainsi une relation homme/femme peu enthousiasmante, reposant sur la seule affirmation d’un pouvoir vital, sans partage, et de domination du masculin sur le féminin.    

Les femmes sont totalement soumises aux volontés et aux faits des hommes (et des dieux).

Hélène n’a pas son destin entre ses mains. Elle a été donnée à Paris par Aphrodite en récompense, elle n’a donc rien décidé. Aujourd’hui nous dirions qu’elle ni coupable ni responsable des événements et des drames qui vont suivre son enlèvement par Pâris. C’est bien la volonté des dieux et en l’occurrence d’une déesse qui a commandé son avenir.

Chryséis et Briséis sont elles entre les mains des hommes qui les tiennent fermement. Toutes deux butins de guerre, elles ne sont ni plus ni moins que des esclaves. Ni l’une ni l’autre ne sont des épouses légitimes, qui plus est Agamemnon assure préférer la compagnie de Chryséis à celle de sa propre femme légitime, Clytemnestre. Cependant les désirs qu’elles suscitent chez les hommes, que se soient Achille ou Agamemnon, provoquent et déclenchent les passions les plus exacerbées : colère, jalousie, rancune, vengeance, haine, tuerie…

Il est bien peu question d’amour car les enjeux qui transparaissent dans les conquêtes des femmes relèvent de la virilité, de l’honneur, de la force, du pouvoir.

C’est pourquoi aucune des trois n’a le choix, elles sont les jouets des dieux et des hommes. Elles sont fatales dans le sens où les hommes succombent à leurs charmes ou du moins à leur séduction, ils ne peuvent se passer de leur compagnie, surtout au lit (la traduction d’épouse dans la langue d’Homère est « compagne de lit ») pourtant un détail attire l’attention.

L’action de l’Iliade se déroule au cours de la neuvième année de la guerre de  Troie, or ni Hélène ni Briséis, ni Chryséis ne tombent enceinte. A aucun moment du récit, Homère ne fait mention d’une quelconque naissance.

Il est tout de même peu probable que toutes et tous soient frappés par une stérilité aussi radicale et générale à moins que cela ne soit le signe d’une vision apocalyptique d’un monde sans devenir, incapable de se survivre. Les gagnants seraient donc des perdants, sans qu’ils le sachent encore, et leur sort ne serait alors guère plus enviable que celui des victimes.

Cette absence de conception, de reproduction est peut être aussi une marque de la volonté de l’auteur (ou des auteurs) de l’Iliade de ne jamais se détourner du thème central du récit à savoir la mort. Mort de l’ami (Patrocle) mort de l’ennemi (Hector) mort d’un fils (Priam, père d’Hector) et bien sûr de sa propre mort (Achille apprend qu’il va bientôt mourir) comme si la trame de l’Iliade ne pouvait nous détourner de cette réflexion, de ce sujet. Aucune naissance ne viendra donc soulever un quelconque espoir d’un autre avenir et devenir. Seule Andromaque, l’épouse d’Hector, a un enfant mais nous savons ou devinons qu’il est en sursis, il est l’exception qui confirme la règle.

D’une certaine manière la cruauté exercée à l’égard des femmes, dans l’Iliade, donne la mesure du risque encouru par l’humanité elle-même : sa propre disparition.

 

 

 

 



[1] L’Iliade, poème de la force et de la guerre n’en est pas moins le récit d’un monde de principe. On fait l’amour la nuit et la guerre le jour, Pâris, en enlevant Hélène, a bafoué les règles de l’hospitalité à l’égard de Ménélas et les principes sacrés du mariage.

par bouyer stéphane publié dans : mythologie grecque
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Vendredi 11 janvier 2008
D
ans la cité d’Hector, l’effervescence gagnait aussi en intensité, il se murmurait qu’une attaque aurait lieu prochainement, et qu’après le duel manqué entre les deux champions de chaque camp cette bataille serait enfin décisive. Hector avait reçu Agar pour lui exposer son plan afin de tuer Achille. Agar était un garçon digne de confiance, loyal, courageux. Malgré sa jeunesse il avait une tranquillité d’esprit qui sied d’habitude aux hommes mûrs, à ceux qui ont vu maintes contrées et affronté quantité de périls. Son père était mort avant qu’il ne n’acquît, élevé dans l’amour par sa mère, son éducation fut assurée par le meilleur ami du père défunt, un homme de savoir, respecté de tous et qui maîtrisait aussi bien les arts de la guerre que les rimes de la poésie et le maniement des concepts. Agar écoutait respectueusement Hector, il mesurait la portée de tout ce que le chef des armées troyennes lui révélait, et comprenait qu’il avait d’une certaine manière le sort de toute la cité et de tout son peuple au bout de sa flèche. Hector paraissait rasséréné, et d’un certain côté soulagé, Agar avait devant lui un homme qu’il vénérait, le fils de Priam était connu de tous pour son dévouement infini et son sens infaillible du devoir. C’était un modèle et un exemple pour tous les troyens, il était pour eux comme un berger, sachant les protéger des prédateurs et les maintenir toujours unis. Hector avait expliqué à Agar qu’il avait décidé de lancer une grande offensive, il voulait mettre toutes ses forces dans cette bataille, et surtout il décrivait comment Agar devait se rapprocher le plus possible d’Achille au cœur du combat pour viser son talon vulnérable. Pour mener à bien ce plan, il avait pensé disposer tout autour d’Agar ses meilleurs soldats pour former une sorte de ceinture infranchissable, et c’est lui-même en personne qui défierait Achille s’efforçant de l’obliger à se présenter de dos à Agar. La tâche ne serait pas facile, ni pour l’un pour l’autre mais ils n’avaient pas le choix, la difficulté était à la hauteur de l’enjeu. Hector était prêt à se sacrifier, Agar le comprenait et ressentait une immense émotion, il ne reculerait pas devant le danger et il tenait à relever ce défi insensé, mais vital.
 
 
L
es dieux avaient suivi avec beaucoup d’attention toutes ces dernières agitations, ils se rendaient bien compte qu’ils avaient du mal à tenir les hommes dans les desseins qu’ils avaient projetés. Ils s’étonnaient sans cesse de cette infatigable propension naturelle des humains à se déchaîner les uns contre les autres, plus les risques de l’abîme se dévoilaient à l’horizon et plus ils semblaient s’y précipiter avec la rage d’un mort de faim. Pourtant tous les hommes, qu’ils fussent héros ou pas avaient peur de la mort, de rendre l’âme, de ne plus chérir les doux instants d’une caresse maternelle, ou de l’enlacement d’un être cher. Pour des immortels, c’étaient des comportements bien étranges. Jusqu’où iraient-ils dans cette guerre si les dieux ne tenaient pas les fils du dénouement ? Aucun des dieux ne prendrait le risque de se retirer du jeu pour connaître la réponse, si les humains venaient à s’anéantir pleinement, quand bien même le peu d’estime qu’ils leur portaient, les dieux se sentiraient bien seuls et bien désolés.
Aussi, il était temps de conclure un chapitre de l’histoire de ces êtres mortels et d’en ouvrir un autre.
 
 
L
a tension dans le camp des Argiens était à son paroxysme. Toutes les tribus s’étaient rassemblées autour de leur chef et suivaient à la lettre les consignes données, la discipline et la rigueur dans l’application du plan étaient vitales. Ceux qui devaient embarquer dans les navires s’attachaient à provoquer le plus de bruit et d’agitation possibles, il fallait que des postes avancés ou des éclaireurs troyens perçoivent une effervescence inhabituelle, que les premiers soupçons de leur fuite naissent dans leurs esprits. Dans le même temps, sous la conduite méthodique d’Odysseus, les autres creusaient des trous derrière les palissades pour se dissimuler avec leurs armes. Les hommes ne parlaient pas, ils étaient tous concentrés à leur tâche, intériorisant leur peur ou leur doute, ce n’était pas un jour comme les autres même si la chaleur était toujours aussi accablante. Leur destin se jouait sous leurs yeux, à l’instant présent. Le goût et l’odeur de la mort presque naturellement poussaient en eux comme des fleurs venimeuses et instillaient une sorte de mécanisme de combat dans leurs esprits. Ils se délestaient de leurs sentiments pour se muer peu à peu en des bêtes de guerre implacables, ainsi quand le chat sort ses griffes pour attraper sa proie, l’homme sort sa haine pour s’abattre sur son ennemi. Odysseus manœuvrait au milieu de ces préparatifs, attentif au moindre détail, soupçonneux de la moindre faute que l’un de ces hommes pourrait commettre, il observait mieux qu’un aigle du haut d’un perchoir et quand il parlait, il était aussitôt obéi. Bien qu’il n’eût pas le même charisme qu’Achille (mais aucun humain ne pouvait rivaliser avec le chef des Myrmidons), les Achéens avaient un immense respect à son égard. C’était un roi, un guerrier exceptionnel, son intelligence était reconnue de tous, bien souvent Agamemnon lui demandait conseil. Odysseus était surtout préoccupé par l’incendie qu’il fallait allumer, si le vent ne se levait pas il n’y aurait pas de risque pour les Argiens, mais si par malheureux il venait à se réveiller et à se tourner vers les palissades, nul doute que les hommes souffriraient de l’épaisse fumée et de la fournaise dégagée. Au fond de lui-même il implorait les dieux, sans leur concours il savait bien qu’ils ne pourraient pas gagner cette ultime bataille. Il ignorait que les dieux s’étaient déjà entendus pour que le vent ne se levât pas ce jour-là.
Achille était sur le pied de guerre, il venait de sortir pour la dernière fois de sa baraque qui allait partir en cendre, laissant derrière lui dix années de souvenirs. Il portait fièrement son épée et son bouclier, il se sentait apaisé, serein, presque libéré, il souriait même, il était sûr de l’issue fructueuse de cette journée. Quand les Danaens le virent ils ne pouvaient s’empêcher d’être transportés par une sorte de vigueur supplémentaire. L’impression de puissance manifestée par Achille rejaillissait sur eux, ils trouvaient là une motivation supérieure. Achille aperçut Odysseus, il se dirigea vers lui d’un pas déterminé. Arrivé devant l’homme d’Ithaque, il planta sa lance dans le sol en serrant les dents, posa son bouclier à ses pieds et prit brusquement Odysseus dans ses bras, sans que ce dernier s’y attendît. L’étreinte d’Achille était affectueuse mais surtout virile, Odysseus malgré sa robustesse et sa forte carrure était déstabilisé et perdit presque l’équilibre. Achille ne mesurait pas toujours sa puissance phénoménale, quasiment surhumaine. Les Myrmidons aiment raconter cette histoire où Achille, pour sauver l’un des leurs, promis à une mort certaine menacé qu’il était par un lion affamé, aurait étranglé l’animal à main nue. Achille avec enthousiasme dit alors à Odysseus : « Enfin mon ami nous voilà au bout de notre route ! La victoire nous appartient désormais, nous allons rendre hommage à Patrocle en tuant l’infâme Hector, cette ville arrogante sera brûlée, pillée, martyrisée, souillée, car les générations futures doivent savoir et comprendre que nous les Grecs, nous avons la puissance du feu dans notre sang !
C’est un grand jour, je suis heureux de combattre de nouveau à tes côtés, mais, promets-moi une chose : laisse-moi tuer Hector ! Si tu le vois détourne-toi de lui, tu m’entends, laisse-le-moi. »
- J’ai bien compris Achille ! dit Odysseus en hochant la tête, il en sera ainsi, ta volonté sera mienne. Maintenant, tenons-nous prêts ! »
 
 
 
D
es éclaireurs troyens, cachés non loin du camp des grecs, avaient aperçu une agitation inhabituelle, et surtout ce qui les intriguait le plus était que les navires semblaient être chargés de matériels et d’hommes. Etait-il donc possible que leurs ennemis avaient enfin décidé de repartir chez eux ? S’agissait-il d’une impression ou était-ce bien la réalité ?
L’un d’eux se décida à aller avertir Hector, il se mit à courir aussi vite qu’il pût vers le palais du fils de Priam pour raconter ce qu’il avait découvert.
Hector qui avait reçu le messager était très perplexe. Comme à son habitude, il se méfiait des Grecs mais en même temps si les navires prenaient le large, le doute ne pourrait plus l’habiter longtemps. Il réunit alors tous ses généraux, il leur demanda de mobiliser toutes les forces encore disponibles pour conduire une sortie. Il fallait profiter des préparatifs de départ de leurs ennemis pour mener une attaque contre les palissades, et détruire le camp des Argiens pour qu’ils ne reviennent jamais plus. Hector demanda qu’on allât chercher sur le champ Agar.
Tous s’exécutèrent, Enée était resté à côté d’Hector, il avait un étrange pressentiment, mais il n’osait pas le révéler à Hector de peur de contrarier son beau-frère. Dès l’arrivée d’Agar, ils sortirent tous les trois ensemble du palais et gagnèrent les écuries royales pour aller se mettre à cheval. Peu à peu, les troupes troyennes se rassemblaient aux portes de la ville. Il régnait une grande frénésie, les rues ressemblaient à un rucher, chacun se bousculant et courant pour rejoindre son étendard.
De leur côté, les grecs avaient eux aussi posté des éclaireurs et dès qu’ils virent les portes de la cité s’ouvrir et déverser les flots d’hommes à pieds, sur des chars ou à cheval, ils s’empressèrent d’aller prévenir Odysseus. Ce dernier, quand il apprit la nouvelle, fit d’abord signe à Agamemnon de lever les amarres, il fallait que les navires prissent le large pour que la ruse fût réussie. Odysseus avaient les yeux fixés sur les bateaux qui s’éloignaient lentement de la côte, il attendait surtout que les Troyens fussent à portée de vue, pour se décider à mettre le feu au camp. Tous les Achéens restés sur place étaient maintenant dissimulés dans leurs caches. Odysseus donna l’ordre de commencer à allumer l’incendie, toutes les baraques prirent feu, en quelques instants ce n’était plus qu’un immense brasier, une épaisse fumée se dégageait. Hector et tous les troyens étaient médusés quand ils virent cet incroyable spectacle, chacun se regardait totalement incrédule, soudain l’un deux se mit à crier : « les navires prennent le large, regardez, ils prennent la mer, ils s’en vont, ils s’en vont ».
Hector, à ces mots, chercha lui aussi à apercevoir cette fuite en mer. Il vit les bateaux des Achéens s’éloigner du rivage et naviguer vers le large. Il n’en croyait pas ses yeux, il se tourna vers Enée qui lui aussi était époustouflé, ils n’arrivaient même pas à parler. Derrière eux, au même instant, une immense clameur éclatait au sein des troyens, ils levaient les bras au ciel, hurlaient, sautaient, s’embrassaient, c’était un indescriptible exutoire, d’un seul coup, la peur du lendemain et de la mort avait disparu, ils explosaient de bonheur, ils étaient ivres de joie, la vie allait enfin renaître !
Hector demanda à ses généraux de ramener le calme, il s’approcha d’Agar et lui dit : « tu vois mon ami peut-être que nous n’aurons pas besoin de tes talents, il semble que les Grecs aient choisi de regagner leur patrie.»
Agar était jeune, mais avait le calme d’un homme mûr et sage, « seuls les dieux ont des certitudes », répondit l’archer au visage d’enfant. Hector fit semblant de ne pas avoir entendu, il demanda à son armée d’avancer vers le camp des Argiens.
Les Troyens descendaient la plaine, d’un pas léger, ils avaient hâte d’attiser le feu, de crier leur haine aux Grecs voguant au loin, et de jeter à la mer tout ce que leurs ennemis avaient laissé sur place, comme pour effacer toute trace de leur si longue et néfaste présence.
Les Danaens, habilement terrés, apercevaient les Troyens qui se dirigeaient vers eux, ils serraient très fort leurs armes dans leurs mains. Achille aurait voulu déjà bondir sur eux comme une panthère en chasse, mais il était trop tôt, il fallait encore attendre. Les Grecs sortiraient de leurs cachettes dès que les Troyens seraient à portée de leurs arcs, et après une série de flèches décochées sur la troupe compacte des Troyens ils se lanceront l’épée à la main sur les survivants. C’était Odysseus qui devait donner l’ordre de commencer l’attaque. Le moment était grave, l’angoisse palpable, chacun mesurait le poids du temps présent, le cœur palpitait, la gorge était nouée mais en même temps à l’approche du combat ils étaient comme ces chacals attirés par l’odeur de la charogne, ils ressentaient une irrésistible attirance pour ce moment fatidique qui les suspendait entre la vie et la mort. C’était une excitation unique qui domptait leur peur et les dressait pour une soif de gloire inestimable.
Dans la mesure où les dieux avaient pris parti pour les Danaens, un léger vent soufflait vers la mer, la fumée intense qui se dégageait de la fournaise ne les atteignait pas, ils ressentaient cependant la chaleur suffocante du feu, ils savaient qu’ils ne pourraient pas restés indéfiniment terrés comme des taupes. Ils priaient pour que les Troyens arrivassent le plus tôt possible et qu’enfin le combat s’engageât.
Odysseus était sur le point de donner l’ordre de sortir des cachettes et de lancer une première salve de flèches meurtrières, il avait comme repère un tronc d’arbre mort. Dès que les troyens l’auront franchi, ils seront à portée de tir. Ses yeux ne quittaient plus ce repère, il devenait une obsession, il ne voyait plus que lui, tout d’un coup les premiers fantassins et chars troyens le franchissaient, il fallait se tenir prêt, quand les derniers guerriers ennemis auront passé cette frontière fatidique, il donnerait l’ordre. Il se dit à voix basse « Attendre, encore un peu, bientôt, oui, bientôt, ils y sont presque, oui ! Oui ! Attention… » C’est alors qu’il se leva, tenant son arc et une flèche et tout en l’armant il cria à se déchirer les tympans : « MAINTENANT ! »  et comme un seul homme tous les Achéens sortirent de leurs trous, et firent comme Odysseus armèrent leurs arcs et visaient en direction des Troyens. « LANCER » hurla Odysseus, une nuée de flèches s’envolèrent vers le ciel et arrivées au point culminant plongèrent vers le sol pour venir se planter dans la troupe des troyens. La surprise fut totale, ils n’eurent pas le temps de se disperser, tout juste de se mettre au sol et de se protéger avec leur bouclier, mais pour beaucoup c’était déjà trop tard ou maladroit, les flèches les piquaient comme un essaim d’abeilles, elles s’enfonçaient dans les ventres, les flancs, les bras, les jambes, les visages, ce n’était plus qu’un chant de plaintes et de souffrance qui montait vers le ciel. Les uns se tordaient de douleur, les autres se vidaient de leur sang, la panique avait provoqué une sorte d’hystérie, des blessés à même le sol étaient piétinés par ceux qui avaient échappé à la première salve et cherchaient par tous les moyens à fuir. La deuxième salve fut encore plus meurtrière, ceux qui étaient touchés cette fois-ci tombaient sur leurs compagnons, les corps s’enchevêtraient, des marres de sang se formaient au gré des cadavres qui se vidaient, Hector avait été projeté à terre par son cheval pris de panique, il n’avait pas été atteint par une flèche mais il était meurtri par le spectacle qu’il avait sous ses yeux. Impuissant il assistait au désastre et à l’agonie de ses hommes, eux qui quelques instants auparavant se réjouissaient de la fin de la guerre et du retour à la vie, rendaient leur âme  et leur dernier souffle en cette morne plaine. Enée et Agar, tous les deux armés d’un bouclier au-dessus de leur tête, s’étaient précipités vers leur chef, pour le protéger, et le soutenir, il était temps car une troisième salve avait été tirée de derrière les palissades, une de ses flèches vint percuter le bouclier d’Enée et une autre tomba juste à côté du pied d’Hector. Cette pluie de flèches acérées qui s’était abattue sur les troyens, avait anéanti leur supériorité numérique, c’est à ce moment précis qu’Odysseus décida d’engager le combat au corps à corps, Achille en tête les Grecs s’élancèrent tels des félins vers leurs proies du jour, hurlant comme des enragés pour ajouter l’effroi à l’horreur. Enée dit alors à Hector dans une panique à peine dissimulée : «  ils attaquent, regarde, les Achéens foncent droit sur nous, nous sommes tombés dans un piège. Fuis Hector, nous protègerons ta retraite, Agar et moi. » Quand Hector entendit les mots “fuis” et “retraite” il sortit de sa torpeur, se redressa, le regard dur et froid et répondit : « fuir ? Non, la vérité est devant moi, je ne peux pas la nier, c’est ici que je mourrai, l’épée à la main, face à Achille », il tourna le dos à ses amis et partit se jeter sur la meute qui courrait vers les Troyens. Enée dit alors à Agar : « prends ton arc, il faut tenir notre plan, dès que tu verras Achille et qu’il sera à ta portée, tue-le comme prévu, nous verrons bien alors. »  
 
A
chille était au cœur de la mêlée, il était comme un poisson dans l’eau, il fendait les Troyens rencontrés sur son passage mieux que du petit bois, et prenait un soin particulier à couper les têtes de ceux qu’il venait de tuer. Un seul coup tranchant et précis de son épée suffisait pour mutiler un corps. Il ne s’arrêtait pas, toujours en mouvement, son bouclier parait les rares tentatives d’attaques de quelques troyens, tandis que son glaive de l’autre main vidait les corps de leur sang et de leur âme. Partout sur son passage, les cadavres s’agglutinaient, démembrés, désarticulés. Sa présence était effarante, bientôt plus un seul troyen ne voulait l’affronter, ils cherchaient tous à fuir son impitoyable avancée, certains abandonnaient même leurs armes à sa seule vue, pour se mettre à courir plus léger et plus vite. Achille, dépourvu de combattants, se mit sur la pointe des pieds et redressa la tête à la recherche de celui qu’il maudissait entre tous les hommes présents dans cette plaine : Hector, le fils de Priam, le meurtrier de son ami. Au milieu de ce fracas des armes, le chef des armées troyennes, du moins ce qu’il en restait tant les guerriers de la cité aux larges murs avaient été décimés, combattait comme un désespéré, plus il frappait sur les ennemis qui l’assaillaient et plus il pleurait. Aussi incroyable que cela puisse paraître, le si doux visage d’Hector ruisselait de larmes de désespoir et d’impuissance. Il avait compris que rien n’empêcherait son inéluctable destin, il ne reverrait pas Andromaque ni son fils, ni son père ni sa mère, il ne pourra sauver sa patrie de la ruine! Alors en se ruant sur les Argiens il se jetait lui-même dans la fosse aux loups, il savait qu’il n’en ressortirait pas vivant, mais il voulait tout de même mourir l’épée à la main, en véritable guerrier, avec tous les honneurs. Achille, en l’apercevant, gonfla le torse, serra les dents, fronça les sourcils et d’un pas déterminé avança vers le prince Troyen. Il abattit un ou deux ennemis au passage presque sans les regarder, et arriva tout prêt d’Hector. Autour d’eux, les cadavres ne se comptaient plus, désormais les troyens étaient en nombre inférieur, et qui plus est, les Grecs qui avaient embarqué sur les navires pour simuler la fuite, avaient fait demi-tour dès le combat commencé et à l’instant ils accostaient de nouveau sur la côte troyenne. Ils allaient apporter ainsi des renforts décisifs aux Achéens engagés dans la plaine.
Achille était face au prince troyen, l’arme à la main, il se disait que maintenant enfin, il touchait au but, l’objet de sa quête était devant lui, il nourrissait la satisfaction d’un roi qui venait de mettre à genoux une nation entière. Il fit un pas en direction d’Hector et lui dit : « donne-moi ton arme, tu ne mérites pas de mourir avec ton épée à la main. » Hector avait du mal à soutenir le regard d’Achille. Il sentit sa gorge se nouer, ses jambes chancelaient, il n’avait jamais réalisé combien Achille était fort et imposant. Avant cet instant il ne connut jamais une telle peur. Lui qui avait pourtant affronté mille et une batailles ne pouvait même plus bouger devant cette forteresse humaine. Achille se débarrassa de son bouclier en le jetant à terre et tendit sa main libre en direction d’Hector en lui répétant : « donne-moi ton glaive, donne-le-moi ! » Hector était figé, il respirait avec grande difficulté comme un vieillard exténué, il avait froid et mal au ventre, son épée devenait trop lourde, il ne la tenait presque plus. Pendant ce temps, Enée se frayait un chemin à grands coups d’épée pour que suive derrière lui Agar. Ils s’avancèrent le plus près possible d’Achille qui leur tournait le dos, Agar avait une flèche à son arc, il la réservait pour le héros des Myrmidons. Achille avança de nouveau vers Hector et lui ôta son arme aussi facilement que s’il avait cueilli une fleur. Désarmé, Hector était accablé comme s’il venait d’être atteint par un coup fatal, il mit ses deux genoux à terre, Achille, fier de cette allégeance, choisit ce moment pour enfoncer son épée dans la poitrine du prince troyen, le choc fut si terrible qu’Hector se mit à cracher violemment du sang, et s’écroula sur le sol. Achille prit son glaive à deux mains et le leva avec la volonté farouche de le décapiter. Agar avait enfin la vue dégagée et pouvait viser sans faillir le talon d’Achille. Il décocha sa flèche qui alla s’enfoncer exactement à cet endroit précis de l’anatomie de l’impitoyable Péléide. Il poussa un cri de bête sauvage blessée, la douleur fut telle qu’il en lâcha son arme et s’écroula incapable de tenir plus longtemps debout. Achille tomba ainsi sur la dépouille de son ennemi sans avoir eu le temps de lui couper la tête, il poussa un dernier râle et sentit son âme se détacher de son corps. Il eut cependant assez d’énergie, pour jeter sa main sur son épée gisant juste à ses côtés, quand il la serra ferme entre ses doigts, il se sentit soulagé et avant de fermer les yeux pour la dernière fois dans une ultime prière se dit à lui-même : « Patrocle, mon ami, nous allons bientôt nous retrouver ». Soudain alors dans la plaine, le vent se leva brusquement, le ciel se mit à tonner, l’air devenait lourd et irrespirable, l’orage éclata comme une colère spontanée. Les combattants encore en vie piétinaient dans le sang mélangé et maintenant ces flots de pluie les obligeaient à patauger comme des canards dans une marre nauséabonde. Les Troyens qui avaient survécu au carnage ne cherchaient plus qu’à fuir. Tout était perdu, Enée et Agar couraient déjà vers la ville, ce n’était pourtant pas la lâcheté qui les motivait, ils savaient qu’il n’y avait quasiment plus de soldats dans la cité, ils devaient cependant tenter d’organiser les dernières résistances, et surtout protéger leur famille du péril imminent. Tous les blessés troyens étaient achevés, la nuque brisée, la poitrine enfoncée, la gorge tranchée, la tête coupée. Pendant que les Grecs rassemblaient leur force pour marcher vers la cité, Odysseus et Agamemnon auraient voulu se congratuler mais ils avaient vu tomber Achille. Si au fond d’eux-mêmes un étrange et indicible soulagement sévissait malicieusement, ils ne pouvaient s’empêcher de ressentir une immense tristesse. Achille avait seize ans quand il avait mis les pieds sur cette terre hostile, il aura été l’incarnation de tout ce qui se fait de plus inflexible, sa force n’avait pas d’équivalent dans ce monde, et pourtant il avait des failles insoupçonnées dans son esprit et dans son corps. Son ami Patrocle était comme une mère qui cherchait à le protéger de lui-même, mais rien ne pouvait empêcher Achille de connaître son destin. Odysseus savait au fond de lui-même qu’Achille avait tracé son propre chemin jusqu’à cet endroit où il reposait l’épée à la main, près de la dépouille d’Hector. Agamemnon était un peu gêné, il n’avait jamais porté dans son cœur Achille mais de voir son cadavre, souillé de boue et de sang, provoquait en lui un désagréable pressentiment, n’était-ce pas sa propre mort qu’il regardait ? Il ne voulait pas rester plus longtemps, et prétextant qu’il fallait s’occuper d’organiser la mise à sac de la cité, il s’éloigna de cet endroit funeste. Odysseus resta seul, il s’accroupit pour être plus près des héros de cette guerre sur le point de trouver son épilogue. Il les regarda longuement, des souvenirs venaient à lui, il pensait au secret que Briséis lui révéla, mais aussi il revoyait Achille en pleurs devant le corps sans vie de Patrocle. Que de drames ! Que de malheurs ! Il se disait au fond de lui-même, que finalement, ils auront combattu pendant les plus belles années de leur vie pour finir l’un à côté de l’autre, plus proches qu’ils n’auront jamais été. Odysseus comprenait bien l’ironie de cette histoire, mais il avait aussi sous ses yeux une injustice qu’il voulait réparer. Il s’approcha de l’épée d’Hector, il la souleva d’une main délicate, il prit soin d’essuyer la lame maculée de sang avec la manche de sa tunique, et après avoir ouvert la main déjà froide d’Hector, il la déposa entre ses doigts qu’il replia un à un. Il se mit debout et en contemplant ces deux guerriers l’arme à la main, il sentait qu’il venait d’accomplir une sorte de réconciliation, il éprouvait à ce moment une grande compassion devant les deux dépouilles. Il ne distinguait plus le Grec du Troyen, l’allié de l’ennemi, le bon du mauvais, juste le spectacle de deux corps sans souffle et sans âme. Tout autour de lui, les cadavres sculptaient la plaine, l’odeur corrompait déjà l’air, les vautours planaient au-dessus de ce qui ressemblait pour eux à un immense festin. Les Argiens, galvanisés par le désastre troyen, étaient à pied d’œuvre pour enfoncer les portes et escalader les murs. Désormais la cité majestueuse était sans défenses, elle sera bientôt prise comme une femme trop longtemps désirée et jamais conquise. Odysseus se sentait presque étranger à cette victoire et à cette conquête, bien qu’il fût l’un des principaux artisans de ce triomphe. Avec la mort de Patrocle, d’Achille, et d’Hector, il avait la sensation d’un monde dépeuplé, déserté, il passait ses mains sur son visage, et frottait sa peau pour se rappeler qu’il avait encore des sens et qu’il était bel et bien de ce monde. Il porta alors son regard vers la mer, au loin il savait que sa femme et son fils l’attendaient, il voulait que cette terre d’Ithaque qui fut son berceau fût aussi demain son linceul. Avec ses hommes il voguera bientôt vers sa patrie, si les dieux lui sont favorables, son périple ne prendra que quelques lunes mais rien n’est moins sûr. Les cris stridents des vautours qui commençaient à déchiqueter les chairs sanguinolentes des cadavres l’avaient sorti de ses pensées, et qui plus est le fracas de la déferlante rageuse des Danaens le rappelait à son devoir de chef de guerre. La mer attendra encore quelques infidélités, il allait rejoindre les Achéens enflammés par l’ivresse de l’assaut final. Avant cela, il s’agenouilla au sol et prit une poignée de cette terre si bien abreuvée du sang des mortels, il se releva et en jeta quelques morceaux sur Achille et sur Hector. Il leur tourna le dos et marcha en direction de Troie. Déjà il pouvait apercevoir dans le ciel, au-dessus de la ville, la fumée des premiers incendies allumés.
 
 
 
 
 
Depuis longtemps, l’âge d’or est révolu, les dieux se sont partagés le ciel, la mer, et le territoire des ombres, la terre a été décrétée possession commune, elle est aussi le théâtre de la vie des hommes, des animaux et des plantes.
Si les dieux n’ont pas de soucis, rien en revanche  n’est épargné à l’humanité, ni la maladie, ni la souffrance, ni le travail, ni les accouchements dans la douleur, ni la faim, ni les guerres, ni la vieillesse et encore moins… la mort.
Du haut de l’Olympe les dieux assistent à la représentation jamais achevée de l’Histoire des hommes.
 Perdue dans le temps comme une goutte d’eau dans l’océan, une guerre entre deux peuples, voulue par des divinités, tenait en haleine toute la communauté des immortels.
Au cours de ce conflit, un événement se produisit qui donna naissance à un récit que les dieux et les hommes se disputent encore aujourd’hui.
par bouyer stéphane
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Vendredi 11 janvier 2008
 
 
A
chille était parti retrouver Odysseus dans sa baraque, l’homme d’Ithaque était assis à même le sol, en train de polir un bouclier tout en argent, qui lui fut donné par son père. Il ne s’en servait pas pour combattre il l’avait emporté avec lui, pour s’attirer la providence, c’était comme un talisman qui portait le souvenir de son père disparu et de sa terre natale. Achille ne prêta guère d’importance à l’ouvrage d’Odysseus, son regard était noir comme la nuit, le sang lui avait monté à la tête, il s’adressa à Odysseus sur un ton vif et coléreux, en tournant autour de lui.
«  Pourquoi Agamemnon a-t-il accepté l’offre des Troyens ? Tu peux me le dire ? Comment peut-il concevoir l’idée de finir cette guerre sans mettre cette ville insolente à feu et à sang ? Quel serait notre butin ? La seule Hélène rendue à son époux ? Mais cela serait une humiliation Odysseus, tu m’entends ? Une humiliation !
-         Ecoute Achille, répondit Odysseus qui s’arrêta de polir le bouclier pour lui répondre, regarde la vérité, tous nos hommes sont las de tant de combats, chacun aspire à rentrer au pays, cela va bientôt faire dix ans que nous sommes là, bloqués entre la mer qui nous sépare de nos familles et cette ville que nous n’arrivons pas à vaincre, dix années Achille ! crois-tu que nous tiendrons une année de plus ? tu sais très bien que l’appât du gain ne suffit pas à galvaniser une troupe, tes fidèles Myrmidons eux-mêmes ne se battent plus avec la même vaillance qu’au début. Les dieux en choisissant le vainqueur de ce duel donneront sens à cette aventure, répondit Odysseus qui reprit délicatement sa tâche comme si de rien n’était.
-         Tu veux donc laisser Hector impuni de son crime ? je me suis juré de venger la mort de Patrocle, je ne peux pas me renier, s’enflamma Achille.
-         Achille, entre ce que l’on veut et ce que l’on a, on découvre parfois un gouffre, je comprends la douleur qui t’habite depuis que Patrocle nous a quittés, perdre un être cher est une terrible épreuve, mais elle ne doit pas t’entraîner jusque chez Hadès. Tu sais mieux que moi que ce que les dieux veulent, ils le prennent. Qui te dit après tout qu’Hector ne subira pas les foudres de l’Olympe ? je respecte la décision d’Agamemnon, c’est lui qui guide notre armée depuis notre départ d’Aulis, nous verrons bien. » Il se remit à passer son tissu sur le bouclier, s’arrêtant par moment pour vérifier l’état de brillance. Achille regardait cette fois-ci attentivement Odysseus, en remarquant le soin qu’il prenait à son ouvrage. Sa délicatesse était telle que l’on pouvait penser qu’il caressait une peau de nouveau né, et un court instant il avait ressenti une sorte de sérénité, il ôtait son casque et  passait une main sur son visage pour essuyer quelques gouttes de transpiration. Il scruta de nouveau Odysseus et dit : « Soit, je ne dis pas que je renonce à ma vengeance, bien au contraire mais j’attendrai l’issue encore incertaine de ce duel, comme tu le dis nous verrons bien ce qu’il en est. » Achille sortit sur le champ, laissant Odysseus à son affaire.
 
 
 
 
L
es deux lunes étaient passées et ce matin, dans la plaine, un duel allait décider du sort de milliers d’hommes et de femmes. Ce n’était donc pas une matinée comme les autres. Le ciel était chargé, troublé, les nuages épais s’échappaient lentement vers l’Est, poussés par un vent capricieux. Le soleil était timide et dépensait peu son énergie à réchauffer l’atmosphère.
Dans chaque camp, on avait veillé tard, le cœur lourd, la gorge serrée, le regard inquiet. Les feux avaient brûlé jusqu’au lever du soleil, personne ne voulait se retrouver plongé dans le noir profond et pénétrant comme la mort. Contrairement à son habitude Pâris avait préféré dormir seul, sans Hélène à ses côtés, il ne voulait pas laisser paraître à quiconque et encore moins à la plus belle femme du monde son appréhension. Hector lui avait rappelé comment manier la lance, en insistant sur la concentration qu’il devait avoir. Il lui avait conseillé de tourner le dos au soleil et de rester toujours fort sur ses appuis. Pâris avait écouté son frère, non sans ressentir les frissons de la peur, il n’avait jamais aimé les joutes guerrières et n’avait ni l’ardeur, ni le goût du combat. Pour se rassurer et s’accorder malgré tout une bonne estime, il se rappelait les paroles de sa mère quand elle lui disait tendrement  qu’il était « trop beau » pour se livrer aux arts de la guerre. Le « trop beau » voulait dire pour lui qu’il avait d’autres talents plus précieux, qu’il fallait les préserver, les tenir loin de tout ce qui pouvait les altérer ou les corrompre. Pourtant, aujourd’hui même, il devait affronter un ennemi en duel, pour garder Hélène auprès de lui et sauver sa ville il lui fallait percer de sa lance le redoutable Ménélas. Au fond de lui, même s’il savait que son adversaire était plus fort, il voulait croire que les dieux, qui avaient été pour lui si magnanimes, ne l’abandonneraient pas. Cet espoir lui donnait une sorte d’armure invisible, il voulait se croire protégé et même s’en persuadait. Accompagné d’Hector et d’Enée, il avait franchi la porte principale de la ville, et marchait vers le lieu du rendez-vous au beau milieu de la plaine, entre la palissade dressée par les Argiens pour protéger leurs vaisseaux et les murs d’enceinte de Troie. Ménélas, nourri par des années de ressentiment à l’égard de celui qui l’avait offensé, était comme un taureau furieux, ses yeux crachaient la haine, il tenait fort sa lance et la serrait comme s’il avait eu entre sa main la gorge nue et frêle de Pâris. Il voulait le transpercer, l’écarteler, le mutiler, le piétiner, le dépecer, et le déchirer comme un vulgaire morceau de tissu, après il récupérerait son épouse légitime et il la tuerait elle aussi, coupable à ses yeux, de ne pas avoir résisté et de ne pas avoir fui son amant, fut ce au péril de sa vie. Il attendait le bel âtre de pieds fermes et enfin il retrouverait sa légitimité, il effacerait ainsi son humiliation et redeviendrait un homme respecté et craint par les siens. Derrière lui, Odysseus, Achille et Agamemnon se tenaient droits et majestueux comme des piliers d’un temple. Les deux camps étaient maintenant face à face, Hector et Agamemnon s’avancèrent l’un vers l’autre pour se saluer. Les traits de leurs visages tirés, chacun cherchait à marquer et à afficher sa force et sa détermination. L’apparence devait être sûre et aussi infranchissable qu’une montagne. Les deux chefs se rencontraient pour la première fois, même en combat ils n’avaient jamais été aussi proches l’un de l’autre. Agamemnon voyait devant lui un homme au gabarit impressionnant, à la belle allure, fier et serein, il reconnaissait celui que ses hommes avaient maintes fois dépeint sous les traits du courage, de la force, de la témérité et de la bravoure. Hector de son côté était surpris de s’apercevoir qu’Agamemnon était plus petit et plus vieux qu’il ne l’avait imaginé. D’un œil furtif et discret il avait aperçu l’incroyable carrure d’Achille, il ressentait sa présence comme s’il eût été juste à ses côtés. Agamemnon rompit le silence et tint ses paroles :
«  Moi, Agamemnon, chef des armées Achéens réunies devant votre ville assiégée, j’accepte votre offre de duel entre Pâris et Ménélas, nous en connaissons les raisons et les enjeux, je jure devant les dieux que l’issue de ce combat sera acceptée, quelle qu’elle soit.
-         Moi Hector, fils du roi Priam et commandant des armées troyennes, je jure au nom de mon peuple que nous respecterons le résultat de ce duel, répondit-il.
-         Je propose de tracer à la pointe de mon glaive un cercle, les deux combattants s’installeront dedans pour combattre à la lance et ne pourront en sortir que lorsque l’un des deux aura rendu son dernier souffle », répliqua Agamemnon.
A ce moment, il sortit son épée plus longue que la moitié de son corps et la pointa vers le ciel solennellement. Il fit quelques pas puis commença à dessiner un large cercle à même le sol. Tous le regardaient, traçant l’espace fatal du combat à venir, pesant chaque seconde comme pouvant être les dernières de Ménélas ou de Pâris.
Quand il boucla le cercle, de nouveau il souleva son épée, il la pointa vers le ciel, en reculant et en criant : « que les combattants prennent place dans le cercle de la mort, qu’ils luttent loyalement et qu’ils meurent en héros. »
Ménélas entra le premier dans le cercle aussi déterminé qu’impatient, Pâris après avoir cherché du regard son frère, pour trouver un dernier réconfort, fit de même. Chacun était face à face, une lance à la main, ils se fixaient du regard comme deux serpents venimeux avant d’attaquer.
 
 
D
u haut de l’Olympe, les dieux avaient assisté incrédules à toutes ces scènes et tous ces protocoles qui parfois les amusaient volontiers. Cependant ils ne voyaient pas du tout d’un bon œil ce duel. La guerre de Troie ne devait pas finir ainsi, les dieux avaient d’autres desseins pour tous les protagonistes, ce duel était irrecevable. Il fallait donc qu’ils manifestassent leur pouvoir supérieur pour infléchir le cours des choses.
Ils provoquèrent alors une terrible tempête digne du déluge de Deucalion, le ciel se transforma en un immense brasier, la lumière des éclairs était aveuglante, des nuages noirs gonflaient à vue d’œil et se fendaient comme si une lame géante les avaient transpercés de part en part. La pluie se mit alors à tomber, elle était si violente et si féroce qu’elle assommait presque ceux qui n’avaient pas de casque, et le vent avait une telle force que tous étaient contraints de se mettre à plat ventre pour ne pas être emportés, même Achille, à la puissance démesurée, ne pouvait résister à ces intempéries venues d’ailleurs. Chacun se mit alors à ramper avançant tant bien que mal à la seule force de leurs avant-bras. Ils serraient des dents pour se donner l’énergie nécessaire pour se mouvoir. La pluie diluvienne transformait le sol en une boue grasse et saumâtre. Ils pouvaient à peine ouvrir les yeux, le vent et les gouttes d’eau les frappaient de plein fouet, ils ne voyaient rien à plus d’une main. Ils cherchaient le moindre relief pour se protéger de la furie des éléments, ils étaient épuisés, tous leurs muscles étaient sollicités et ils menaçaient de se déchirer si les efforts persistaient. Au plus fort de la tension et du chaos, la tempête se dissipa, la pluie cessa et le vent s’arrêta. Un très lourd silence enveloppa la plaine, tout semblait démesuré même le calme revenu paraissait suspect et effrayant. Le soleil était réapparu chauffant et brillant de mille feux, et le ciel avait retrouvé sa splendeur d’été, on eût dit un immense drap bleu enveloppant la terre. Hector était couché sur le ventre, englué dans la boue, il releva la tête doucement et ouvrir les yeux avec difficulté comme s’il sortait d’un long et lourd sommeil, il regarda autour de lui puis chercha à apercevoir âme qui vive. Il se sentait comme écrasé, broyé, il reposa son visage contre le sol pour reprendre son souffle et sa force, il réalisait que les dieux étaient intervenus pour annihiler cette confrontation qui devait décider du sort de la guerre. Il ressentait une double défaite, non seulement les dieux avaient étalé leur immense pouvoir sur les créatures humaines, les contraignant à ramper comme des insectes, mais surtout la guerre allait se prolonger et il ne faisait plus de doute qu’elle ne se conclurait pas en la faveur des troyens. Affligé physiquement et moralement Hector redressa de nouveau la tête, la vue était à présent dégagée et il aperçut un peu plus loin le corps de Pâris, immobile, à demi enseveli sous une épaisse couche de boue, juste après lui il devina la silhouette d’Enée, lui aussi releva la tête, l’un et l’autre maladroitement tentèrent de se mettre debout, leurs membres s’agitaient dans une belle anarchie ce qui les rendait pitoyables. Hector dut s’y reprendre à trois reprises pour se mettre sur ses deux jambes, chancelant et trébuchant à ses premiers pas. Il s’essuya le visage, des gouttes d’eau dégoulinaient encore sur ses joues. Il voulait aller rejoindre Pâris qui semblait bien mal en point, Enée fit de même, à ce moment Pâris reprit conscience, et avec grande difficulté ouvrit les yeux, et essaya de se dégager de la masse de terre humide qui le couvrait en partie.
Les Achéens de leurs côtés n’étaient pas en meilleures conditions, Achille semblait s’en sortir mieux que les autres, il avait été le premier à se remettre debout et s’était dirigé vers ses compagnons les uns après les autres pour les aider à se relever. Au fond de lui il était soulagé, il ne disait rien mais il se sentait euphorique, cette guerre allait bel et bien continuer et il savourait déjà le moment où il tuerait Hector. Aucun d’eux ne voulait parler, le moment n’était pas le bienvenu, mais chacun comprenait ce qu’il en était. Les Argiens se dirigèrent vers leur camp retranché et les Troyens vers leur cité aux larges remparts. Hector, son frère et Enée marchaient lentement, se soutenant mutuellement épaule contre épaule, ils gardaient la tête basse, le pas lourd, ils sentaient un poids énorme sur leurs épaules, mais ce n’était pas seulement la fatigue qui les accablait, un sentiment de désespoir les écrasait, Hector semblait le plus touché.
Les dieux n’étaient pas mécontents une fois de plus de la leçon qu’ils venaient d’infliger à ces humains.  Cette humanité leur paraissait si fragile et si faible qu’ils en riaient de bon cœur, c’était presque trop facile de déjouer leurs plans ou même leurs vœux. Ils les retournaient d’une main comme un morceau de bois. Rien ne pouvait se décider sur cette terre sans l’aval des dieux. Cette guerre n’était pas le fruit du hasard, les humains étaient impliqués dans une histoire qui les dépassait, ils devaient rester les instruments de la volonté des dieux, leur pourvoir absolu reposait sur ce principe et sur cet ordre des choses.
 
 
L
a nuit qui suivit ce duel avorté fut longue pour tous, dans les deux camps personne n’avait pu trouver le sommeil facilement, les Danaens et les Troyens au plus profond d’eux-mêmes étaient dévorés par l’angoisse du lendemain, la démonstration des dieux avait broyé définitivement leurs espoirs de retour à la paix, plus aucune illusion ne pouvait surgir dans leurs esprits, la réalité de leur condition était d’une dureté implacable, tranchante comme la plus aiguisée des lames. Les mères troyennes pleuraient dans les bras de leurs maris, elles savaient que leurs fils périraient tôt au tard sous le glaive des Grecs et que leurs filles seraient outragées par la furie des guerriers vainqueurs. L’ombre de la mort se répandait sur la ville assiégée et elle s’accrochait aux esprits même les plus retors. Hector ne dormait pas malgré l’immense fatigue qui l’assaillait, il était sur les remparts et scrutait l’horizon, Enée était venu le rejoindre, lui aussi était épuisé mais il tenait à revoir Hector convaincu que tout n’était pas joué d’avance.
« Hector, dit gravement Enée, je sais que comme tous les troyens tu es affligé et désespéré. Comment ne pas l’être après une telle épreuve, mais souviens-toi de ce que je t’ai dit l’autre jour, Achille a une faiblesse et si nous touchons mortellement le meilleur des guerriers Achéens c’est tout le camp grec qui sera affecté. Briséis était sincère, je l’ai vu dans son regard, crois-moi. Achille n’est pas invincible, oublie ce duel, et pense à cette nouvelle opportunité. »
Hector, un temps, ne répondit pas. Il demeura silencieux, regardant incrédule Enée, il ferma alors les yeux pour mieux s’entendre réfléchir. Quand il les ouvrit de nouveau, il pencha la tête légèrement sur le côté droit et dit alors :
 « Si nous tuons Achille les Grecs ne gagneront jamais cette guerre, n’est-ce pas ?
-         Oui, répondit vivement Enée, bien sûr, tu comprends l’intérêt de cette découverte, le sort de ce conflit n’était pas dans ce duel, nous nous sommes trompés, il repose sur les épaules d’Achille, depuis le début, rappelle-toi, dès qu’il intervenait sur le champ de bataille, à lui seul il repoussait notre avancée et nous empêchait d’atteindre leurs vaisseaux. Il est la clé de cette guerre, avec lui les Argiens ne seront jamais battus, sans lui nous coulerons leurs bateaux et nous les noierons tous, jusqu’au dernier. Tu m’entends Hector pas un ne pourra se sauver, dit Enée sur un ton exalté.
Hector fixait droit dans les yeux Enée, il était comme empli d’un nouvel enthousiasme, ses pupilles brillaient, et un sourire commençait à se dessiner sur son visage pâle et éreinté. Il posa une main sur l’épaule d’Enée et lui dit : «  Tu as raison, oui tu dois avoir raison, cependant faut-il encore pourvoir atteindre son talon, d’une lance, d’une épée ou d’une flèche ? Son armure est puissante et il est toujours entouré de ses Myrmidons prêts à se sacrifier pour lui,  as-tu pensé à cela ? demanda Hector, à la fois soucieux et sceptique.
-         En combat rapproché, Achille est sans égal, impossible d’espérer le toucher d’une lance ou d’une épée encore moins d’un poignard. Par contre un archer habile peut lui perforer le talon d’une flèche à la pointe empoisonnée. Je ne vois pas d’autres moyens, il nous faut donc trouver le meilleur archer entre nos murs.
-         Oui, une flèche et un archer, c’est sûrement la solution mais ce n’est pas simple, il faudra qu’il soit à bonne distance et qu’à un moment donné Achille lui tourne le dos, dit Hector.
-         Prenons notre temps, répliqua Enée, la solution viendra à nous, en attendant à qui penses-tu confier cette mission vitale ?
Hector fit alors quelques pas en rond, une main sur son menton pour mieux se concentrer. Il se retourna brusquement vers Enée et lui dit : « Agar ! Agar ! Je me souviens de ce jeune archer, sa précision et sa vitesse d’exécution sont celles d’un Milan qui fond sur sa proie, je l’avais remarqué plusieurs fois lors de batailles, il vaut à lui seul dix de nos meilleurs archers. Oui Enée, Agar est notre homme, je le recevrai personnellement pour lui expliquer notre plan. En attendant, allons dormir, le jour va se lever mais il faut tout de même nous coucher, nous devons nous reposer, nous ressourcer avant d’affronter de nouvelles épreuves. »
 
 
A
chille avait passé la nuit auprès de ses Myrmidons, bien qu’ils eussent été eux aussi impressionnés par la démonstration de la puissance des dieux, ils savaient que leur chef, le valeureux Achille, voulait plus que tout que ce duel n’eût pas lieu. Ils ne firent pas de fête, loin s’en faut, mais à la différence des autres tribus grecques, ils avaient abattu des bœufs et rôti leurs viandes comme ils aimaient le faire lors de célébrations particulières. Achille au milieu des siens était radieux, il se sentait encore plus fort, l’extrême loyauté et la bravoure de ses hommes lui procuraient une fierté sans égale. Il était à la fois craint et aimé, la légende d’Achille rejaillissait sur tous les Myrmidons, le culte de leur chef était presque spontané chez eux. Si Achille disait « nous combattons », ils se levaient comme un seul homme et partaient à la guerre sans état d’âme, si Achille disait « nous rentrons chez nous » assurément sans se poser la moindre question ils suivaient tout autant cet ordre. Et à la grande frayeur d’Agamemnon ils faillirent bien reprendre la mer sur leurs vaisseaux et quitter le siège de Troie à la suite de la querelle qui opposa Achille au chef des armées grecques.
La mort de Patrocle changea la donne, et aujourd’hui en ce matin aussi chaud que sec, Achille passait au milieu de ses troupes, regardant dans les yeux chacun de ses fidèles guerriers. Son allure, sa corpulence, sa façon de bomber le torse, son pas lourd et féroce, son regard profond comme les cieux, tout chez lui inspirait le respect, il rayonnait de charisme. Il s’arrêta un moment, posa ses mains sur ses hanches et dit : « mes amis, non la guerre n’est pas finie, les dieux ne veulent pas que les criminels meurent de vieillesse dans leur lit, nous ne sommes pas venus de si loin et nous n’avons pas bravé les terribles dangers de la mer pour repartir sans les plus belles captives troyennes, sans les bracelets, les colliers, et les parures en or qui abondent derrière les remparts de la cité. Moi je vous le dis, je vous mènerai à la victoire et à la gloire.» Tous en cœur hurlèrent d’une seule voix à se rompre les cordes vocales « Hourra ! Hourra ! Hourra ! » Ils levèrent leurs lances ou leurs glaives par défi et par allégresse, transportés qu’ils étaient par une sorte d’ivresse collective, et par une foi aveugle en leur chef.
Achille après un dernier regard autour de lui, convaincu du soutien inébranlable des siens, se retira dans sa baraque, il avait besoin à présent d’être seul et de réfléchir à la meilleure façon de relancer la guerre.
Odysseus de son côté marchait sur la plage près des navires, il avait entendu l’effervescence qui animait le camp des Myrmidons, lui ne s’en réjouissait pas, il savait ce que cela signifiait. Seul Achille sortait renforcé de ce duel manqué, lui seul avait intérêt à ce qu’il échouât, et les dieux avaient été dans son sens. Odysseus se demandait à lui-même si finalement son statut de demi-dieu ne lui donnait pas un avantage définitif sur tous les autres protagonistes de ce conflit ? Il fallait bien se rendre à l’évidence les dieux ne voulaient pas que cette guerre s’achevât sans que l’un des deux camps ne fût anéanti. Personne ne peut aller à l’encontre de la volonté des dieux, si Troie est promise à la destruction rien ne pourra contrecarrer ce plan divin, et quelles qu’en soient les raisons il faut s’y plier. Les dieux sont impitoyables pour les humains qui ne respectent pas leurs limites et se laissent débordés par la vanité. Odysseus se souvint du récit de Bellérophon que son père lui raconta autrefois.
Bellérophon, petit-fils de Sisyphe, fut banni de sa cité après qu’il eut tué accidentellement son frère. Il s’exila chez le roi Preotos pour trouver auprès de lui un repentir et une purification. Le roi avait une épouse très jolie qui tomba amoureuse de Bellérophon, elle tenta de le séduire mais ce dernier refusa ses avances. Furieuse, pour se venger elle l’accusa publiquement d’avoir voulu coucher avec elle. Son mari fou de rage et de jalousie envoya Bellérophon chez le père de son épouse à qui il demanda de le tuer.
Ce dernier pour expier sa faute dut alors combattre et tuer la chimère, un monstre à la queue de serpent, au corps de chèvre et à la tête de lion. Cet être hybride personnifie le mal qui hante et menace les hommes dans sa face la plus hideuse.
Grâce au cheval ailé, Pégase, qu’il sut dompter, il tua la chimère. Après sa victoire et d’autres épreuves brillamment réussies, Bellérophon fut disculpé de toutes les accusations dont il était victime, son honneur était sauf et rétabli.
Pourtant, Bellérophon au lieu de trouver là une pleine satisfaction se prit à rêver d’accéder à l’Olympe en chevauchant Pégase, il ne se sentait plus de limites et voulait rivaliser avec les dieux. Face à une telle arrogance, le dieu des dieux le foudroya en plein vol et le désarçonna, provoquant une chute vertigineuse sur terre. Bellérophon devint aveugle, boiteux et miséreux, condamné à errer jusqu’à la mort.
 
En se rappelant cette histoire, Odysseus se persuada qu’il fallait rester à sa place, les dieux n’aiment pas que les humains les défient et une évidence s’imposait : la volonté des hommes s’arrêtait là où commençaient les desseins des dieux. La mort de Patrocle n’était pas fortuite et toutes ses années passées à combattre d’abord pour assiéger la ville, puis pour défendre les vaisseaux menacés étaient le fruit d’une intrigue que les dieux avaient conçue bien avant l’enlèvement d’Hélène. Au fond de lui tout devenait clair, il s’agissait à présent d’être attentif aux événements, et surtout de se laisser porter comme un morceau de bois au cœur d’une vague. Il était suicidaire d’aller contre le mouvement naturel des choses, il paraissait plus juste et sage de l’accepter et de l’accompagner. Après tout il était en vie, et bien qu’il aspirât plus que tout à retrouver sa femme, son fils et la terre qui l’avait vu naître et grandir, sa place était encore ici et peut-être pour de nombreuses lunes.
 
 
H
ector et Achille réfléchissaient chacun de leur côté sur la meilleure façon de reprendre le combat, ils étaient convaincus que la prochaine bataille serait décisive. Achille était sûr désormais de tuer Hector et ainsi de venger la mort de son ami. Le fils de Priam, lui, était persuadé que l’habileté de l’archer Agar précipiterait le chef des Myrmidons dans le territoire d’Hadès. Chacun se réjouissait de sa victoire, c’était un parfait contraste, aucun des deux ne soupçonnait les pensées de l’autre, leur ambition et leur projet les guidaient dans leur propre piège. Achille était allé parler à Agamemnon pour le pousser à reprendre la guerre. Dans sa propension démesurée à aller jusqu’au bout de sa vengeance obsessionnelle, il avait conçu un plan particulièrement pervers. Comme les grecs n’étaient plus assez nombreux pour mener une attaquer contre les hauts et solides remparts de Troie, il fallait attirer les troupes troyennes hors des murs, il proposa à Agamemnon de simuler un départ précipité des navires. En fait ceux-ci ne seraient conduits que par quelques hommes, les autres seraient cachés derrière les palissades attendant que les troyens vinssent constater et se réjouir de la fuite des Achéens. Ils profiteraient ainsi de l’effet de surprise pour lancer une attaque aussi rageuse que décisive qu’Achille, en personne, conduirait en première ligne. Agamemnon était quelque peu inquiet par l’état d’excitation brûlante d’Achille,  cependant il reconnaissait que le stratagème était bien pensé et tout à fait pertinent. Il s’en voulait de ne pas avoir eu cette idée avant Achille. Il souhaitait donc prendre une initiative et proposa alors à Achille pour aller plus loin dans son sens de mettre le feu aux baraques juste avant que les vaisseaux ne prissent la mer. Ainsi les Troyens ne douteraient pas de la déroute et de la fuite définitive des Danaens. D’un autre côté, pour tous les grecs qui combattront cela signifiera que c’est la dernière des batailles, celle de la victoire ou de la défaite, de la vie ou de la mort. Achille acquiesça, convaincu de sa force et de son triomphe, il était de ceux qui ignorent le doute.
Agamemnon convoqua Odysseus et ses aides de camp pour organiser la tactique, le plus important était que les navires fussent conduits par le minimum de marins, il fallait se réserver le plus grand nombre de guerriers au sol, dissimulés derrière les palissades, armés de lances et d’épées. Cette idée de brûler les baraques avait jeté un froid chez certains, ils avaient compris qu’il s’agissait d’une action ultime, sans autre alternative que la réussite ou la faillite car il n’y aurait pas d’échappatoire. Au moins tout était clair, les choses quoi qu’il arrivât ne seront plus jamais comme avant, après tant et tant d’années d’attente, demain ne sera pas un jour comme les autres, il pourra signifier le dernier ou au contraire le premier d’une nouvelle aventure glorieuse et fructueuse. Chacun ressentait une pointe d’angoisse et en même temps d’exaltation. Cependant, il fallait agir vite, choisir les marins, les guerriers, rassembler les armes, préparer l’incendie des baraques, organiser la dissimulation dernière les palissades. Agamemnon pour marquer l’événement distribua à chacun une coupe de mélange un peu plus fort que d’habitude, ils levèrent tous leur coupe et crièrent « demain, la victoire ! » Puis d’un geste brusque et hargneux ils burent d'un trait sec leur breuvage jusqu’à la dernière goutte. Chacun partit de son côté pour mener à bien sa tâche, Achille était le plus motivé et le plus enthousiaste, il aimait tant les veilles de combats, il se sentait emporté par cette sorte d’enivrement unique et fiévreux, si prometteuse de gloire et d’exploits. Il était comme un lion à l’affût de sa proie, les crocs acérés, l’eau à la bouche attendant le moment propice pour se lancer à l’assaut final.
 
Chaque chef de tribu avait réuni les siens, expliquant le plan à suivre et donnant les ordres. Tous sentaient que quelque chose d’exceptionnelle allait se produire, il fallait en finir, certains disaient que l’on était rentré dans la dixième année depuis peu, dix ans qu’ils n’avaient pas vu leur femme ou leurs enfants, les reconnaîtraient-ils le jour des retrouvailles ? Eux-mêmes n’avaient-ils pas changé au point d’avoir peur de ne plus se réadapter à leur ancienne vie ? Ces interrogations les brûlaient mais pas au point de les détourner de l’instant présent. Ils voulaient croire que les dieux étaient avec eux, n’avaient-ils pas pris soin tout au long de ces dures années de leur rendre hommage par maints sacrifices, exprimant ainsi leur fidélité et leur dévotion ?
Odysseus lui aussi était concentré, il avait du mal à croire qu’ils étaient arrivés à un point de non retour, où tout se jouerait sur une seule journée, il avait espéré plus que tout autre cet événement et pourtant il se sentait l’âme lourde. Il savait que rien n’était gagné d’avance et que, quand bien même ce stratagème leur donnerait un effet de surprise, il faudrait se surpasser au combat, car les Achéens seraient en infériorité. Il sera en première ligne avec Achille, avec tous les braves d’entre les braves, cachés derrière les palissades, ils attendront le dernier moment pour bondir sur les troyens. Avant cela il fera parti de ceux qui mettront le feu aux baraques de tout le camp, pour simuler un départ hâtif et définitif, cet incendie brûlera ainsi dix années de leur vie en terre troyenne, où rien ne leur fut épargné.
par bouyer stéphane
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Vendredi 11 janvier 2008
 
H
élène le soir même était allée voir Hector pour lui exposer son idée. Evidemment, le prince troyen connaissait trop son frère pour savoir qu’il ne supporterait pas la comparaison avec un guerrier de la trempe de Ménélas. Il perdrait un frère mais Troie serait sauvée. C’était la conclusion logique et immédiate qui lui venait à l’esprit. Il admirait Hélène qui avait su convaincre Pâris de se jeter dans ce duel, en abusant pertinemment de son orgueil infini. Au fil des ans il avait appris à la connaître et au fond de lui-même à la respecter. Sa beauté brillait comme mille feux dans la nuit mais Hector lui reconnaissait aussi une intelligence incomparable. Pâris ne méritait pas une telle femme sauf qu’une déesse avait cru bon de la lui offrir en cadeau pour un jugement bien discutable. Quoi qu’il en soit, il fallait envoyer un messager chez les Achéens pour leur exposer cette proposition. Son choix portait naturellement sur Enée, son propre beau-frère, comme Achille sa mère est une déesse, il est valeureux, sage et pieux. Enée était reconnu pour ses qualités d’écoute et d’éloquence. Dès demain il l’enverrait dans le camp des Argiens pour porter le message d’Hector.
 
 
Enée était un beau garçon, de cette espèce qui pousse les femmes à se damner pour être dans ses bras. Il avait pourtant un grand sens de l’honneur, et son épouse Créüse n’avait jamais eu à souffrir, disait-on, de sa réputation de bel âtre. Quand Hector lui expliqua la nature de la mission qu’il voulait lui confier, Enée comprit vite les dangers et les espoirs qu’elle comportait. Il n’hésita pas un instant. Il demanda à son fidèle serviteur de l’accompagner pour apporter une touche protocolaire à sa mission. Il se disait que les Danaens respecteraient les principes dès lors qu’ils étaient affichés. Ils partirent tous les deux tôt le matin, lui à cheval l’autre à pieds, sans armes, ni armure. Il se souvenait du jour où il avait trouvé refuge dans la ville de Troie. Il avait été accueilli avec une grande hospitalité et émerveillé par les prouesses architecturales de la cité royale, mais surtout, son cœur fut comblé quand Hector lui présenta sa sœur Créüse. Il se sentait depuis lors un citoyen troyen à part entière. Il n’avait pas ménagé sa peine dans cette guerre, il fut à plusieurs reprises blessé sur les champs de bataille, il manqua maintes fois de mourir, certains disaient qu’il était protégé par les dieux qui lui réservaient une destinée de héros légendaire. Lui ne se sentait pas immortel, la peur l’habitait à la veille des combats mais jamais pendant. Avec Hector ils formaient tous les deux une paire de soldats uniques, capables de galvaniser une troupe par leur seule présence, inspirant respect et courage.
Pour cette mission Enée n’était donc accompagné que de son serviteur, la chaleur était torride, pas un brin de vent, le ciel était d’un bleu pur et opaque, Enée s’essuyait le front d’une forte transpiration, sa respiration était saccadée, il regardait au loin espérant le plus vite possible apercevoir le camp des Argiens. Des guetteurs Thraces avaient repéré Enée et son serviteur, ils les suivaient sans se faire remarquer, cherchant à deviner leurs intentions et surtout s’ils étaient seuls. Quand les envoyés des Troyens arrivèrent suffisamment proches des premières défenses des Achéens, les guerriers Thraces sortirent leurs épées et s’élancèrent en courant sur les flans des deux compères. Ces derniers furent aussi surpris qu’effrayés, le cheval d’Enée se mit à hennir et se dressa sur les deux pattes arrières, Enée eut du mal à le calmer et tout en cherchant à le rasséréner il leva une main en l’air à l’attention des sentinelles Thraces qui étaient déjà sur eux, et les encerclaient.
« Je suis Enée, et je suis envoyé par Hector pour porter un message à votre chef Agamemnon », dit Enée d’une voix forte et impérieuse.
Les guerriers Thraces se regardaient entre eux, ils avaient bien vu que les deux hommes n’étaient pas armés, l’un d’eux s’avança vers Enée et sans mot dire il lui indiqua d’un signe de la main la direction à prendre sous leur escorte.
 
A
gamemnon avait été prévenu que des éclaireurs Thraces escortaient des messagers troyens, après tout il n’était pas mécontent qu’ils vinssent à lui, ils devaient sûrement avoir une proposition à lui soumettre, lui qui était en manque d’inspiration et surtout qui craignait depuis la mort de Patrocle que la colère d’Achille ne se retournât contre lui. Au moins en recevant cette ambassade il affirmait devant toutes ses troupes ses prérogatives de chef, même Achille ne pouvait lui contester le protocole. L’hospitalité étant une règle indéfectible, il n’était pas concevable pour un grec de manquer de respect à un étranger, Agamemnon avait demandé la préparation de rafraîchissements et d’un repas bien fourni en viande.
Il reçut Enée dans sa baraque, entouré d’Odysseus et d’Achille, à titre de témoins. Enée salua ses hôtes avec respect et grands égards, tout en remarquant le regard glacial et noir d’Achille, néanmoins il ne perdit pas son sang froid et resta très diplomate.
Enée détailla méticuleusement la proposition d’organiser un duel entre Ménélas et Pâris pour mettre un terme à cette guerre.
Achille était furieux, il savait que si ce duel avait lieu et quelle qu’en soit l’issue il ne pourrait pas assouvir sa vengeance à l’égard d’Hector. Cependant, le protocole ne lui permettait pas de prendre la parole, Agamemnon de son côté trouvait là une raison inespérée de sortir de cette impasse, de sauver son honneur, et de rentrer au pays sain et sauf. Néanmoins, il ne voulait pas répondre sur le champ, il souhaitait laisser à Enée l’impression d’un homme réfléchi et scrupuleux.
«Enée, j’ai bien entendu votre proposition, je vais l’étudier en toute sérénité, et demain après le levé du soleil je te donnerai une réponse. En attendant tu es mon invité, je vais te faire aménager une tente et te servir un repas digne de ton rang, avec de belles viandes rôties, et je t’enverrai une de nos plus belles femmes qui dansera pour toi. »
Enée acquiesça après tout l’enjeu valait bien la peine d’attendre une journée.
Agamemnon, sur les conseils d’Odysseus, avait demandé à Briséis d’aller tenir compagnie à son hôte en toute discrétion surtout à l’égard d’Achille pour que ce dernier ne prenne pas cette demande comme une nouvelle provocation. En fidèle servante elle n’avait pas posé de question, elle s’efforcera d’être discrète, c’était Odysseus qui lui avait dit qu’il s’agissait d’Enée, elle savait que c’était un haut dignitaire de Troie, un fidèle d’entre les fidèles d’Hector, un homme brave et inco