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Vendredi 11 janvier 2008 5 11 /01 /2008 21:27
 
 
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chille était parti retrouver Odysseus dans sa baraque, l’homme d’Ithaque était assis à même le sol, en train de polir un bouclier tout en argent, qui lui fut donné par son père. Il ne s’en servait pas pour combattre il l’avait emporté avec lui, pour s’attirer la providence, c’était comme un talisman qui portait le souvenir de son père disparu et de sa terre natale. Achille ne prêta guère d’importance à l’ouvrage d’Odysseus, son regard était noir comme la nuit, le sang lui avait monté à la tête, il s’adressa à Odysseus sur un ton vif et coléreux, en tournant autour de lui.
«  Pourquoi Agamemnon a-t-il accepté l’offre des Troyens ? Tu peux me le dire ? Comment peut-il concevoir l’idée de finir cette guerre sans mettre cette ville insolente à feu et à sang ? Quel serait notre butin ? La seule Hélène rendue à son époux ? Mais cela serait une humiliation Odysseus, tu m’entends ? Une humiliation !
-         Ecoute Achille, répondit Odysseus qui s’arrêta de polir le bouclier pour lui répondre, regarde la vérité, tous nos hommes sont las de tant de combats, chacun aspire à rentrer au pays, cela va bientôt faire dix ans que nous sommes là, bloqués entre la mer qui nous sépare de nos familles et cette ville que nous n’arrivons pas à vaincre, dix années Achille ! crois-tu que nous tiendrons une année de plus ? tu sais très bien que l’appât du gain ne suffit pas à galvaniser une troupe, tes fidèles Myrmidons eux-mêmes ne se battent plus avec la même vaillance qu’au début. Les dieux en choisissant le vainqueur de ce duel donneront sens à cette aventure, répondit Odysseus qui reprit délicatement sa tâche comme si de rien n’était.
-         Tu veux donc laisser Hector impuni de son crime ? je me suis juré de venger la mort de Patrocle, je ne peux pas me renier, s’enflamma Achille.
-         Achille, entre ce que l’on veut et ce que l’on a, on découvre parfois un gouffre, je comprends la douleur qui t’habite depuis que Patrocle nous a quittés, perdre un être cher est une terrible épreuve, mais elle ne doit pas t’entraîner jusque chez Hadès. Tu sais mieux que moi que ce que les dieux veulent, ils le prennent. Qui te dit après tout qu’Hector ne subira pas les foudres de l’Olympe ? je respecte la décision d’Agamemnon, c’est lui qui guide notre armée depuis notre départ d’Aulis, nous verrons bien. » Il se remit à passer son tissu sur le bouclier, s’arrêtant par moment pour vérifier l’état de brillance. Achille regardait cette fois-ci attentivement Odysseus, en remarquant le soin qu’il prenait à son ouvrage. Sa délicatesse était telle que l’on pouvait penser qu’il caressait une peau de nouveau né, et un court instant il avait ressenti une sorte de sérénité, il ôtait son casque et  passait une main sur son visage pour essuyer quelques gouttes de transpiration. Il scruta de nouveau Odysseus et dit : « Soit, je ne dis pas que je renonce à ma vengeance, bien au contraire mais j’attendrai l’issue encore incertaine de ce duel, comme tu le dis nous verrons bien ce qu’il en est. » Achille sortit sur le champ, laissant Odysseus à son affaire.
 
 
 
 
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es deux lunes étaient passées et ce matin, dans la plaine, un duel allait décider du sort de milliers d’hommes et de femmes. Ce n’était donc pas une matinée comme les autres. Le ciel était chargé, troublé, les nuages épais s’échappaient lentement vers l’Est, poussés par un vent capricieux. Le soleil était timide et dépensait peu son énergie à réchauffer l’atmosphère.
Dans chaque camp, on avait veillé tard, le cœur lourd, la gorge serrée, le regard inquiet. Les feux avaient brûlé jusqu’au lever du soleil, personne ne voulait se retrouver plongé dans le noir profond et pénétrant comme la mort. Contrairement à son habitude Pâris avait préféré dormir seul, sans Hélène à ses côtés, il ne voulait pas laisser paraître à quiconque et encore moins à la plus belle femme du monde son appréhension. Hector lui avait rappelé comment manier la lance, en insistant sur la concentration qu’il devait avoir. Il lui avait conseillé de tourner le dos au soleil et de rester toujours fort sur ses appuis. Pâris avait écouté son frère, non sans ressentir les frissons de la peur, il n’avait jamais aimé les joutes guerrières et n’avait ni l’ardeur, ni le goût du combat. Pour se rassurer et s’accorder malgré tout une bonne estime, il se rappelait les paroles de sa mère quand elle lui disait tendrement  qu’il était « trop beau » pour se livrer aux arts de la guerre. Le « trop beau » voulait dire pour lui qu’il avait d’autres talents plus précieux, qu’il fallait les préserver, les tenir loin de tout ce qui pouvait les altérer ou les corrompre. Pourtant, aujourd’hui même, il devait affronter un ennemi en duel, pour garder Hélène auprès de lui et sauver sa ville il lui fallait percer de sa lance le redoutable Ménélas. Au fond de lui, même s’il savait que son adversaire était plus fort, il voulait croire que les dieux, qui avaient été pour lui si magnanimes, ne l’abandonneraient pas. Cet espoir lui donnait une sorte d’armure invisible, il voulait se croire protégé et même s’en persuadait. Accompagné d’Hector et d’Enée, il avait franchi la porte principale de la ville, et marchait vers le lieu du rendez-vous au beau milieu de la plaine, entre la palissade dressée par les Argiens pour protéger leurs vaisseaux et les murs d’enceinte de Troie. Ménélas, nourri par des années de ressentiment à l’égard de celui qui l’avait offensé, était comme un taureau furieux, ses yeux crachaient la haine, il tenait fort sa lance et la serrait comme s’il avait eu entre sa main la gorge nue et frêle de Pâris. Il voulait le transpercer, l’écarteler, le mutiler, le piétiner, le dépecer, et le déchirer comme un vulgaire morceau de tissu, après il récupérerait son épouse légitime et il la tuerait elle aussi, coupable à ses yeux, de ne pas avoir résisté et de ne pas avoir fui son amant, fut ce au péril de sa vie. Il attendait le bel âtre de pieds fermes et enfin il retrouverait sa légitimité, il effacerait ainsi son humiliation et redeviendrait un homme respecté et craint par les siens. Derrière lui, Odysseus, Achille et Agamemnon se tenaient droits et majestueux comme des piliers d’un temple. Les deux camps étaient maintenant face à face, Hector et Agamemnon s’avancèrent l’un vers l’autre pour se saluer. Les traits de leurs visages tirés, chacun cherchait à marquer et à afficher sa force et sa détermination. L’apparence devait être sûre et aussi infranchissable qu’une montagne. Les deux chefs se rencontraient pour la première fois, même en combat ils n’avaient jamais été aussi proches l’un de l’autre. Agamemnon voyait devant lui un homme au gabarit impressionnant, à la belle allure, fier et serein, il reconnaissait celui que ses hommes avaient maintes fois dépeint sous les traits du courage, de la force, de la témérité et de la bravoure. Hector de son côté était surpris de s’apercevoir qu’Agamemnon était plus petit et plus vieux qu’il ne l’avait imaginé. D’un œil furtif et discret il avait aperçu l’incroyable carrure d’Achille, il ressentait sa présence comme s’il eût été juste à ses côtés. Agamemnon rompit le silence et tint ses paroles :
«  Moi, Agamemnon, chef des armées Achéens réunies devant votre ville assiégée, j’accepte votre offre de duel entre Pâris et Ménélas, nous en connaissons les raisons et les enjeux, je jure devant les dieux que l’issue de ce combat sera acceptée, quelle qu’elle soit.
-         Moi Hector, fils du roi Priam et commandant des armées troyennes, je jure au nom de mon peuple que nous respecterons le résultat de ce duel, répondit-il.
-         Je propose de tracer à la pointe de mon glaive un cercle, les deux combattants s’installeront dedans pour combattre à la lance et ne pourront en sortir que lorsque l’un des deux aura rendu son dernier souffle », répliqua Agamemnon.
A ce moment, il sortit son épée plus longue que la moitié de son corps et la pointa vers le ciel solennellement. Il fit quelques pas puis commença à dessiner un large cercle à même le sol. Tous le regardaient, traçant l’espace fatal du combat à venir, pesant chaque seconde comme pouvant être les dernières de Ménélas ou de Pâris.
Quand il boucla le cercle, de nouveau il souleva son épée, il la pointa vers le ciel, en reculant et en criant : « que les combattants prennent place dans le cercle de la mort, qu’ils luttent loyalement et qu’ils meurent en héros. »
Ménélas entra le premier dans le cercle aussi déterminé qu’impatient, Pâris après avoir cherché du regard son frère, pour trouver un dernier réconfort, fit de même. Chacun était face à face, une lance à la main, ils se fixaient du regard comme deux serpents venimeux avant d’attaquer.
 
 
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u haut de l’Olympe, les dieux avaient assisté incrédules à toutes ces scènes et tous ces protocoles qui parfois les amusaient volontiers. Cependant ils ne voyaient pas du tout d’un bon œil ce duel. La guerre de Troie ne devait pas finir ainsi, les dieux avaient d’autres desseins pour tous les protagonistes, ce duel était irrecevable. Il fallait donc qu’ils manifestassent leur pouvoir supérieur pour infléchir le cours des choses.
Ils provoquèrent alors une terrible tempête digne du déluge de Deucalion, le ciel se transforma en un immense brasier, la lumière des éclairs était aveuglante, des nuages noirs gonflaient à vue d’œil et se fendaient comme si une lame géante les avaient transpercés de part en part. La pluie se mit alors à tomber, elle était si violente et si féroce qu’elle assommait presque ceux qui n’avaient pas de casque, et le vent avait une telle force que tous étaient contraints de se mettre à plat ventre pour ne pas être emportés, même Achille, à la puissance démesurée, ne pouvait résister à ces intempéries venues d’ailleurs. Chacun se mit alors à ramper avançant tant bien que mal à la seule force de leurs avant-bras. Ils serraient des dents pour se donner l’énergie nécessaire pour se mouvoir. La pluie diluvienne transformait le sol en une boue grasse et saumâtre. Ils pouvaient à peine ouvrir les yeux, le vent et les gouttes d’eau les frappaient de plein fouet, ils ne voyaient rien à plus d’une main. Ils cherchaient le moindre relief pour se protéger de la furie des éléments, ils étaient épuisés, tous leurs muscles étaient sollicités et ils menaçaient de se déchirer si les efforts persistaient. Au plus fort de la tension et du chaos, la tempête se dissipa, la pluie cessa et le vent s’arrêta. Un très lourd silence enveloppa la plaine, tout semblait démesuré même le calme revenu paraissait suspect et effrayant. Le soleil était réapparu chauffant et brillant de mille feux, et le ciel avait retrouvé sa splendeur d’été, on eût dit un immense drap bleu enveloppant la terre. Hector était couché sur le ventre, englué dans la boue, il releva la tête doucement et ouvrir les yeux avec difficulté comme s’il sortait d’un long et lourd sommeil, il regarda autour de lui puis chercha à apercevoir âme qui vive. Il se sentait comme écrasé, broyé, il reposa son visage contre le sol pour reprendre son souffle et sa force, il réalisait que les dieux étaient intervenus pour annihiler cette confrontation qui devait décider du sort de la guerre. Il ressentait une double défaite, non seulement les dieux avaient étalé leur immense pouvoir sur les créatures humaines, les contraignant à ramper comme des insectes, mais surtout la guerre allait se prolonger et il ne faisait plus de doute qu’elle ne se conclurait pas en la faveur des troyens. Affligé physiquement et moralement Hector redressa de nouveau la tête, la vue était à présent dégagée et il aperçut un peu plus loin le corps de Pâris, immobile, à demi enseveli sous une épaisse couche de boue, juste après lui il devina la silhouette d’Enée, lui aussi releva la tête, l’un et l’autre maladroitement tentèrent de se mettre debout, leurs membres s’agitaient dans une belle anarchie ce qui les rendait pitoyables. Hector dut s’y reprendre à trois reprises pour se mettre sur ses deux jambes, chancelant et trébuchant à ses premiers pas. Il s’essuya le visage, des gouttes d’eau dégoulinaient encore sur ses joues. Il voulait aller rejoindre Pâris qui semblait bien mal en point, Enée fit de même, à ce moment Pâris reprit conscience, et avec grande difficulté ouvrit les yeux, et essaya de se dégager de la masse de terre humide qui le couvrait en partie.
Les Achéens de leurs côtés n’étaient pas en meilleures conditions, Achille semblait s’en sortir mieux que les autres, il avait été le premier à se remettre debout et s’était dirigé vers ses compagnons les uns après les autres pour les aider à se relever. Au fond de lui il était soulagé, il ne disait rien mais il se sentait euphorique, cette guerre allait bel et bien continuer et il savourait déjà le moment où il tuerait Hector. Aucun d’eux ne voulait parler, le moment n’était pas le bienvenu, mais chacun comprenait ce qu’il en était. Les Argiens se dirigèrent vers leur camp retranché et les Troyens vers leur cité aux larges remparts. Hector, son frère et Enée marchaient lentement, se soutenant mutuellement épaule contre épaule, ils gardaient la tête basse, le pas lourd, ils sentaient un poids énorme sur leurs épaules, mais ce n’était pas seulement la fatigue qui les accablait, un sentiment de désespoir les écrasait, Hector semblait le plus touché.
Les dieux n’étaient pas mécontents une fois de plus de la leçon qu’ils venaient d’infliger à ces humains.  Cette humanité leur paraissait si fragile et si faible qu’ils en riaient de bon cœur, c’était presque trop facile de déjouer leurs plans ou même leurs vœux. Ils les retournaient d’une main comme un morceau de bois. Rien ne pouvait se décider sur cette terre sans l’aval des dieux. Cette guerre n’était pas le fruit du hasard, les humains étaient impliqués dans une histoire qui les dépassait, ils devaient rester les instruments de la volonté des dieux, leur pourvoir absolu reposait sur ce principe et sur cet ordre des choses.
 
 
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a nuit qui suivit ce duel avorté fut longue pour tous, dans les deux camps personne n’avait pu trouver le sommeil facilement, les Danaens et les Troyens au plus profond d’eux-mêmes étaient dévorés par l’angoisse du lendemain, la démonstration des dieux avait broyé définitivement leurs espoirs de retour à la paix, plus aucune illusion ne pouvait surgir dans leurs esprits, la réalité de leur condition était d’une dureté implacable, tranchante comme la plus aiguisée des lames. Les mères troyennes pleuraient dans les bras de leurs maris, elles savaient que leurs fils périraient tôt au tard sous le glaive des Grecs et que leurs filles seraient outragées par la furie des guerriers vainqueurs. L’ombre de la mort se répandait sur la ville assiégée et elle s’accrochait aux esprits même les plus retors. Hector ne dormait pas malgré l’immense fatigue qui l’assaillait, il était sur les remparts et scrutait l’horizon, Enée était venu le rejoindre, lui aussi était épuisé mais il tenait à revoir Hector convaincu que tout n’était pas joué d’avance.
« Hector, dit gravement Enée, je sais que comme tous les troyens tu es affligé et désespéré. Comment ne pas l’être après une telle épreuve, mais souviens-toi de ce que je t’ai dit l’autre jour, Achille a une faiblesse et si nous touchons mortellement le meilleur des guerriers Achéens c’est tout le camp grec qui sera affecté. Briséis était sincère, je l’ai vu dans son regard, crois-moi. Achille n’est pas invincible, oublie ce duel, et pense à cette nouvelle opportunité. »
Hector, un temps, ne répondit pas. Il demeura silencieux, regardant incrédule Enée, il ferma alors les yeux pour mieux s’entendre réfléchir. Quand il les ouvrit de nouveau, il pencha la tête légèrement sur le côté droit et dit alors :
 « Si nous tuons Achille les Grecs ne gagneront jamais cette guerre, n’est-ce pas ?
-         Oui, répondit vivement Enée, bien sûr, tu comprends l’intérêt de cette découverte, le sort de ce conflit n’était pas dans ce duel, nous nous sommes trompés, il repose sur les épaules d’Achille, depuis le début, rappelle-toi, dès qu’il intervenait sur le champ de bataille, à lui seul il repoussait notre avancée et nous empêchait d’atteindre leurs vaisseaux. Il est la clé de cette guerre, avec lui les Argiens ne seront jamais battus, sans lui nous coulerons leurs bateaux et nous les noierons tous, jusqu’au dernier. Tu m’entends Hector pas un ne pourra se sauver, dit Enée sur un ton exalté.
Hector fixait droit dans les yeux Enée, il était comme empli d’un nouvel enthousiasme, ses pupilles brillaient, et un sourire commençait à se dessiner sur son visage pâle et éreinté. Il posa une main sur l’épaule d’Enée et lui dit : «  Tu as raison, oui tu dois avoir raison, cependant faut-il encore pourvoir atteindre son talon, d’une lance, d’une épée ou d’une flèche ? Son armure est puissante et il est toujours entouré de ses Myrmidons prêts à se sacrifier pour lui,  as-tu pensé à cela ? demanda Hector, à la fois soucieux et sceptique.
-         En combat rapproché, Achille est sans égal, impossible d’espérer le toucher d’une lance ou d’une épée encore moins d’un poignard. Par contre un archer habile peut lui perforer le talon d’une flèche à la pointe empoisonnée. Je ne vois pas d’autres moyens, il nous faut donc trouver le meilleur archer entre nos murs.
-         Oui, une flèche et un archer, c’est sûrement la solution mais ce n’est pas simple, il faudra qu’il soit à bonne distance et qu’à un moment donné Achille lui tourne le dos, dit Hector.
-         Prenons notre temps, répliqua Enée, la solution viendra à nous, en attendant à qui penses-tu confier cette mission vitale ?
Hector fit alors quelques pas en rond, une main sur son menton pour mieux se concentrer. Il se retourna brusquement vers Enée et lui dit : « Agar ! Agar ! Je me souviens de ce jeune archer, sa précision et sa vitesse d’exécution sont celles d’un Milan qui fond sur sa proie, je l’avais remarqué plusieurs fois lors de batailles, il vaut à lui seul dix de nos meilleurs archers. Oui Enée, Agar est notre homme, je le recevrai personnellement pour lui expliquer notre plan. En attendant, allons dormir, le jour va se lever mais il faut tout de même nous coucher, nous devons nous reposer, nous ressourcer avant d’affronter de nouvelles épreuves. »
 
 
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chille avait passé la nuit auprès de ses Myrmidons, bien qu’ils eussent été eux aussi impressionnés par la démonstration de la puissance des dieux, ils savaient que leur chef, le valeureux Achille, voulait plus que tout que ce duel n’eût pas lieu. Ils ne firent pas de fête, loin s’en faut, mais à la différence des autres tribus grecques, ils avaient abattu des bœufs et rôti leurs viandes comme ils aimaient le faire lors de célébrations particulières. Achille au milieu des siens était radieux, il se sentait encore plus fort, l’extrême loyauté et la bravoure de ses hommes lui procuraient une fierté sans égale. Il était à la fois craint et aimé, la légende d’Achille rejaillissait sur tous les Myrmidons, le culte de leur chef était presque spontané chez eux. Si Achille disait « nous combattons », ils se levaient comme un seul homme et partaient à la guerre sans état d’âme, si Achille disait « nous rentrons chez nous » assurément sans se poser la moindre question ils suivaient tout autant cet ordre. Et à la grande frayeur d’Agamemnon ils faillirent bien reprendre la mer sur leurs vaisseaux et quitter le siège de Troie à la suite de la querelle qui opposa Achille au chef des armées grecques.
La mort de Patrocle changea la donne, et aujourd’hui en ce matin aussi chaud que sec, Achille passait au milieu de ses troupes, regardant dans les yeux chacun de ses fidèles guerriers. Son allure, sa corpulence, sa façon de bomber le torse, son pas lourd et féroce, son regard profond comme les cieux, tout chez lui inspirait le respect, il rayonnait de charisme. Il s’arrêta un moment, posa ses mains sur ses hanches et dit : « mes amis, non la guerre n’est pas finie, les dieux ne veulent pas que les criminels meurent de vieillesse dans leur lit, nous ne sommes pas venus de si loin et nous n’avons pas bravé les terribles dangers de la mer pour repartir sans les plus belles captives troyennes, sans les bracelets, les colliers, et les parures en or qui abondent derrière les remparts de la cité. Moi je vous le dis, je vous mènerai à la victoire et à la gloire.» Tous en cœur hurlèrent d’une seule voix à se rompre les cordes vocales « Hourra ! Hourra ! Hourra ! » Ils levèrent leurs lances ou leurs glaives par défi et par allégresse, transportés qu’ils étaient par une sorte d’ivresse collective, et par une foi aveugle en leur chef.
Achille après un dernier regard autour de lui, convaincu du soutien inébranlable des siens, se retira dans sa baraque, il avait besoin à présent d’être seul et de réfléchir à la meilleure façon de relancer la guerre.
Odysseus de son côté marchait sur la plage près des navires, il avait entendu l’effervescence qui animait le camp des Myrmidons, lui ne s’en réjouissait pas, il savait ce que cela signifiait. Seul Achille sortait renforcé de ce duel manqué, lui seul avait intérêt à ce qu’il échouât, et les dieux avaient été dans son sens. Odysseus se demandait à lui-même si finalement son statut de demi-dieu ne lui donnait pas un avantage définitif sur tous les autres protagonistes de ce conflit ? Il fallait bien se rendre à l’évidence les dieux ne voulaient pas que cette guerre s’achevât sans que l’un des deux camps ne fût anéanti. Personne ne peut aller à l’encontre de la volonté des dieux, si Troie est promise à la destruction rien ne pourra contrecarrer ce plan divin, et quelles qu’en soient les raisons il faut s’y plier. Les dieux sont impitoyables pour les humains qui ne respectent pas leurs limites et se laissent débordés par la vanité. Odysseus se souvint du récit de Bellérophon que son père lui raconta autrefois.
Bellérophon, petit-fils de Sisyphe, fut banni de sa cité après qu’il eut tué accidentellement son frère. Il s’exila chez le roi Preotos pour trouver auprès de lui un repentir et une purification. Le roi avait une épouse très jolie qui tomba amoureuse de Bellérophon, elle tenta de le séduire mais ce dernier refusa ses avances. Furieuse, pour se venger elle l’accusa publiquement d’avoir voulu coucher avec elle. Son mari fou de rage et de jalousie envoya Bellérophon chez le père de son épouse à qui il demanda de le tuer.
Ce dernier pour expier sa faute dut alors combattre et tuer la chimère, un monstre à la queue de serpent, au corps de chèvre et à la tête de lion. Cet être hybride personnifie le mal qui hante et menace les hommes dans sa face la plus hideuse.
Grâce au cheval ailé, Pégase, qu’il sut dompter, il tua la chimère. Après sa victoire et d’autres épreuves brillamment réussies, Bellérophon fut disculpé de toutes les accusations dont il était victime, son honneur était sauf et rétabli.
Pourtant, Bellérophon au lieu de trouver là une pleine satisfaction se prit à rêver d’accéder à l’Olympe en chevauchant Pégase, il ne se sentait plus de limites et voulait rivaliser avec les dieux. Face à une telle arrogance, le dieu des dieux le foudroya en plein vol et le désarçonna, provoquant une chute vertigineuse sur terre. Bellérophon devint aveugle, boiteux et miséreux, condamné à errer jusqu’à la mort.
 
En se rappelant cette histoire, Odysseus se persuada qu’il fallait rester à sa place, les dieux n’aiment pas que les humains les défient et une évidence s’imposait : la volonté des hommes s’arrêtait là où commençaient les desseins des dieux. La mort de Patrocle n’était pas fortuite et toutes ses années passées à combattre d’abord pour assiéger la ville, puis pour défendre les vaisseaux menacés étaient le fruit d’une intrigue que les dieux avaient conçue bien avant l’enlèvement d’Hélène. Au fond de lui tout devenait clair, il s’agissait à présent d’être attentif aux événements, et surtout de se laisser porter comme un morceau de bois au cœur d’une vague. Il était suicidaire d’aller contre le mouvement naturel des choses, il paraissait plus juste et sage de l’accepter et de l’accompagner. Après tout il était en vie, et bien qu’il aspirât plus que tout à retrouver sa femme, son fils et la terre qui l’avait vu naître et grandir, sa place était encore ici et peut-être pour de nombreuses lunes.
 
 
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ector et Achille réfléchissaient chacun de leur côté sur la meilleure façon de reprendre le combat, ils étaient convaincus que la prochaine bataille serait décisive. Achille était sûr désormais de tuer Hector et ainsi de venger la mort de son ami. Le fils de Priam, lui, était persuadé que l’habileté de l’archer Agar précipiterait le chef des Myrmidons dans le territoire d’Hadès. Chacun se réjouissait de sa victoire, c’était un parfait contraste, aucun des deux ne soupçonnait les pensées de l’autre, leur ambition et leur projet les guidaient dans leur propre piège. Achille était allé parler à Agamemnon pour le pousser à reprendre la guerre. Dans sa propension démesurée à aller jusqu’au bout de sa vengeance obsessionnelle, il avait conçu un plan particulièrement pervers. Comme les grecs n’étaient plus assez nombreux pour mener une attaquer contre les hauts et solides remparts de Troie, il fallait attirer les troupes troyennes hors des murs, il proposa à Agamemnon de simuler un départ précipité des navires. En fait ceux-ci ne seraient conduits que par quelques hommes, les autres seraient cachés derrière les palissades attendant que les troyens vinssent constater et se réjouir de la fuite des Achéens. Ils profiteraient ainsi de l’effet de surprise pour lancer une attaque aussi rageuse que décisive qu’Achille, en personne, conduirait en première ligne. Agamemnon était quelque peu inquiet par l’état d’excitation brûlante d’Achille,  cependant il reconnaissait que le stratagème était bien pensé et tout à fait pertinent. Il s’en voulait de ne pas avoir eu cette idée avant Achille. Il souhaitait donc prendre une initiative et proposa alors à Achille pour aller plus loin dans son sens de mettre le feu aux baraques juste avant que les vaisseaux ne prissent la mer. Ainsi les Troyens ne douteraient pas de la déroute et de la fuite définitive des Danaens. D’un autre côté, pour tous les grecs qui combattront cela signifiera que c’est la dernière des batailles, celle de la victoire ou de la défaite, de la vie ou de la mort. Achille acquiesça, convaincu de sa force et de son triomphe, il était de ceux qui ignorent le doute.
Agamemnon convoqua Odysseus et ses aides de camp pour organiser la tactique, le plus important était que les navires fussent conduits par le minimum de marins, il fallait se réserver le plus grand nombre de guerriers au sol, dissimulés derrière les palissades, armés de lances et d’épées. Cette idée de brûler les baraques avait jeté un froid chez certains, ils avaient compris qu’il s’agissait d’une action ultime, sans autre alternative que la réussite ou la faillite car il n’y aurait pas d’échappatoire. Au moins tout était clair, les choses quoi qu’il arrivât ne seront plus jamais comme avant, après tant et tant d’années d’attente, demain ne sera pas un jour comme les autres, il pourra signifier le dernier ou au contraire le premier d’une nouvelle aventure glorieuse et fructueuse. Chacun ressentait une pointe d’angoisse et en même temps d’exaltation. Cependant, il fallait agir vite, choisir les marins, les guerriers, rassembler les armes, préparer l’incendie des baraques, organiser la dissimulation dernière les palissades. Agamemnon pour marquer l’événement distribua à chacun une coupe de mélange un peu plus fort que d’habitude, ils levèrent tous leur coupe et crièrent « demain, la victoire ! » Puis d’un geste brusque et hargneux ils burent d'un trait sec leur breuvage jusqu’à la dernière goutte. Chacun partit de son côté pour mener à bien sa tâche, Achille était le plus motivé et le plus enthousiaste, il aimait tant les veilles de combats, il se sentait emporté par cette sorte d’enivrement unique et fiévreux, si prometteuse de gloire et d’exploits. Il était comme un lion à l’affût de sa proie, les crocs acérés, l’eau à la bouche attendant le moment propice pour se lancer à l’assaut final.
 
Chaque chef de tribu avait réuni les siens, expliquant le plan à suivre et donnant les ordres. Tous sentaient que quelque chose d’exceptionnelle allait se produire, il fallait en finir, certains disaient que l’on était rentré dans la dixième année depuis peu, dix ans qu’ils n’avaient pas vu leur femme ou leurs enfants, les reconnaîtraient-ils le jour des retrouvailles ? Eux-mêmes n’avaient-ils pas changé au point d’avoir peur de ne plus se réadapter à leur ancienne vie ? Ces interrogations les brûlaient mais pas au point de les détourner de l’instant présent. Ils voulaient croire que les dieux étaient avec eux, n’avaient-ils pas pris soin tout au long de ces dures années de leur rendre hommage par maints sacrifices, exprimant ainsi leur fidélité et leur dévotion ?
Odysseus lui aussi était concentré, il avait du mal à croire qu’ils étaient arrivés à un point de non retour, où tout se jouerait sur une seule journée, il avait espéré plus que tout autre cet événement et pourtant il se sentait l’âme lourde. Il savait que rien n’était gagné d’avance et que, quand bien même ce stratagème leur donnerait un effet de surprise, il faudrait se surpasser au combat, car les Achéens seraient en infériorité. Il sera en première ligne avec Achille, avec tous les braves d’entre les braves, cachés derrière les palissades, ils attendront le dernier moment pour bondir sur les troyens. Avant cela il fera parti de ceux qui mettront le feu aux baraques de tout le camp, pour simuler un départ hâtif et définitif, cet incendie brûlera ainsi dix années de leur vie en terre troyenne, où rien ne leur fut épargné.
Par bouyer stéphane - Publié dans : mythologie grecque
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Vendredi 11 janvier 2008 5 11 /01 /2008 21:26
 
H
élène le soir même était allée voir Hector pour lui exposer son idée. Evidemment, le prince troyen connaissait trop son frère pour savoir qu’il ne supporterait pas la comparaison avec un guerrier de la trempe de Ménélas. Il perdrait un frère mais Troie serait sauvée. C’était la conclusion logique et immédiate qui lui venait à l’esprit. Il admirait Hélène qui avait su convaincre Pâris de se jeter dans ce duel, en abusant pertinemment de son orgueil infini. Au fil des ans il avait appris à la connaître et au fond de lui-même à la respecter. Sa beauté brillait comme mille feux dans la nuit mais Hector lui reconnaissait aussi une intelligence incomparable. Pâris ne méritait pas une telle femme sauf qu’une déesse avait cru bon de la lui offrir en cadeau pour un jugement bien discutable. Quoi qu’il en soit, il fallait envoyer un messager chez les Achéens pour leur exposer cette proposition. Son choix portait naturellement sur Enée, son propre beau-frère, comme Achille sa mère est une déesse, il est valeureux, sage et pieux. Enée était reconnu pour ses qualités d’écoute et d’éloquence. Dès demain il l’enverrait dans le camp des Argiens pour porter le message d’Hector.
 
 
Enée était un beau garçon, de cette espèce qui pousse les femmes à se damner pour être dans ses bras. Il avait pourtant un grand sens de l’honneur, et son épouse Créüse n’avait jamais eu à souffrir, disait-on, de sa réputation de bel âtre. Quand Hector lui expliqua la nature de la mission qu’il voulait lui confier, Enée comprit vite les dangers et les espoirs qu’elle comportait. Il n’hésita pas un instant. Il demanda à son fidèle serviteur de l’accompagner pour apporter une touche protocolaire à sa mission. Il se disait que les Danaens respecteraient les principes dès lors qu’ils étaient affichés. Ils partirent tous les deux tôt le matin, lui à cheval l’autre à pieds, sans armes, ni armure. Il se souvenait du jour où il avait trouvé refuge dans la ville de Troie. Il avait été accueilli avec une grande hospitalité et émerveillé par les prouesses architecturales de la cité royale, mais surtout, son cœur fut comblé quand Hector lui présenta sa sœur Créüse. Il se sentait depuis lors un citoyen troyen à part entière. Il n’avait pas ménagé sa peine dans cette guerre, il fut à plusieurs reprises blessé sur les champs de bataille, il manqua maintes fois de mourir, certains disaient qu’il était protégé par les dieux qui lui réservaient une destinée de héros légendaire. Lui ne se sentait pas immortel, la peur l’habitait à la veille des combats mais jamais pendant. Avec Hector ils formaient tous les deux une paire de soldats uniques, capables de galvaniser une troupe par leur seule présence, inspirant respect et courage.
Pour cette mission Enée n’était donc accompagné que de son serviteur, la chaleur était torride, pas un brin de vent, le ciel était d’un bleu pur et opaque, Enée s’essuyait le front d’une forte transpiration, sa respiration était saccadée, il regardait au loin espérant le plus vite possible apercevoir le camp des Argiens. Des guetteurs Thraces avaient repéré Enée et son serviteur, ils les suivaient sans se faire remarquer, cherchant à deviner leurs intentions et surtout s’ils étaient seuls. Quand les envoyés des Troyens arrivèrent suffisamment proches des premières défenses des Achéens, les guerriers Thraces sortirent leurs épées et s’élancèrent en courant sur les flans des deux compères. Ces derniers furent aussi surpris qu’effrayés, le cheval d’Enée se mit à hennir et se dressa sur les deux pattes arrières, Enée eut du mal à le calmer et tout en cherchant à le rasséréner il leva une main en l’air à l’attention des sentinelles Thraces qui étaient déjà sur eux, et les encerclaient.
« Je suis Enée, et je suis envoyé par Hector pour porter un message à votre chef Agamemnon », dit Enée d’une voix forte et impérieuse.
Les guerriers Thraces se regardaient entre eux, ils avaient bien vu que les deux hommes n’étaient pas armés, l’un d’eux s’avança vers Enée et sans mot dire il lui indiqua d’un signe de la main la direction à prendre sous leur escorte.
 
A
gamemnon avait été prévenu que des éclaireurs Thraces escortaient des messagers troyens, après tout il n’était pas mécontent qu’ils vinssent à lui, ils devaient sûrement avoir une proposition à lui soumettre, lui qui était en manque d’inspiration et surtout qui craignait depuis la mort de Patrocle que la colère d’Achille ne se retournât contre lui. Au moins en recevant cette ambassade il affirmait devant toutes ses troupes ses prérogatives de chef, même Achille ne pouvait lui contester le protocole. L’hospitalité étant une règle indéfectible, il n’était pas concevable pour un grec de manquer de respect à un étranger, Agamemnon avait demandé la préparation de rafraîchissements et d’un repas bien fourni en viande.
Il reçut Enée dans sa baraque, entouré d’Odysseus et d’Achille, à titre de témoins. Enée salua ses hôtes avec respect et grands égards, tout en remarquant le regard glacial et noir d’Achille, néanmoins il ne perdit pas son sang froid et resta très diplomate.
Enée détailla méticuleusement la proposition d’organiser un duel entre Ménélas et Pâris pour mettre un terme à cette guerre.
Achille était furieux, il savait que si ce duel avait lieu et quelle qu’en soit l’issue il ne pourrait pas assouvir sa vengeance à l’égard d’Hector. Cependant, le protocole ne lui permettait pas de prendre la parole, Agamemnon de son côté trouvait là une raison inespérée de sortir de cette impasse, de sauver son honneur, et de rentrer au pays sain et sauf. Néanmoins, il ne voulait pas répondre sur le champ, il souhaitait laisser à Enée l’impression d’un homme réfléchi et scrupuleux.
«Enée, j’ai bien entendu votre proposition, je vais l’étudier en toute sérénité, et demain après le levé du soleil je te donnerai une réponse. En attendant tu es mon invité, je vais te faire aménager une tente et te servir un repas digne de ton rang, avec de belles viandes rôties, et je t’enverrai une de nos plus belles femmes qui dansera pour toi. »
Enée acquiesça après tout l’enjeu valait bien la peine d’attendre une journée.
Agamemnon, sur les conseils d’Odysseus, avait demandé à Briséis d’aller tenir compagnie à son hôte en toute discrétion surtout à l’égard d’Achille pour que ce dernier ne prenne pas cette demande comme une nouvelle provocation. En fidèle servante elle n’avait pas posé de question, elle s’efforcera d’être discrète, c’était Odysseus qui lui avait dit qu’il s’agissait d’Enée, elle savait que c’était un haut dignitaire de Troie, un fidèle d’entre les fidèles d’Hector, un homme brave et incorruptible. Odysseus passa un long moment avec la jeune femme avant qu’elle ne rejoignît la tente de l’invité.
« Briséis, tu te souviens du secret que tu m’as rapporté sur Achille, l’autre jour quand nous étions tous les deux au bord de la mer ? demanda malicieusement Odysseus.
-         Oui, bien sûr, répliqua timidement Briséis.
-         Ecoute-moi bien, je ne sais comment t’expliquer, mais il arrive que des hommes ne puissent dire le fond de leur cœur par pudeur ou par crainte, ils savent combien leur âme est en peine et cherchent à être délivrés d’un terrible fardeau. Tu comprends ce que je veux dire ?
-         Oui… non, je… ne sais pas bien, quel fardeau, et de qui parles-tu ? dit Briséis inquiète et méfiante.
-         Si Achille s’est confié à toi c’est pour que tu parles pour lui. Je pense avoir compris que son existence est parfaitement scindée en deux comme le jour et la nuit. Il est aussi fort que vulnérable, c’est Patrocle qui lui donnait un équilibre entre le gouffre d’Hadès et la terre des hommes. Toi seule aujourd’hui peux soulager sa souffrance intérieure et toi seule as le pouvoir de mettre un terme à cette guerre qui nous brûle tous à petit feu, car je ne crois pas que ce duel, s’il a lieu, sera décisif et salutaire. Les dieux n’accepteront jamais que cette guerre prenne fin ainsi, par la bonne volonté des deux partis, j’en suis sûr, dit l’homme d’Ithaque.
-         Moi ? pauvre femme d’entre les femmes, captive d’entre les esclaves je pourrais mettre fin à l’horreur de cette guerre ? tu te moques de moi Odysseus, tu te moques de moi ? répéta Briséis qui chancela sous le poids d’une angoisse écrasante.
-         Non, je ne me moque pas de toi. Ecoute-moi, si tu arrives à raconter à Enée ce que tu m’as révélé alors il comprendra et saura ce qu’il faudra faire pour finir cette guerre.
-         Mais Achille me tuera si je révèle à un son ennemi un pareil secret.
-         Non, il ne le saura pas, personne ne le lui dira.
-         Odysseus, je ne te comprends pas, tu veux… tu veux… qu’Achille…
-         C’est Achille qui le veut, c’est pour cela qu’il t’a confié son secret.
Briséis se tut un instant, elle était bouleversée et décontenancée par cette conservation, totalement retournée, mais la force de persuasion d’Odysseus et la confiance qu’elle lui attribuait, tempéraient largement ses frayeurs. Odysseus savait qu’elle n’avait pas le temps de réfléchir, c’était ce soir ou jamais qu’il fallait agir.
 
Les dieux avaient suivi avec intérêt cet entretien entre Briséis et Odysseus. Le sort d’Achille, fils d’une déesse, n’était pas banal et la malice d’Odysseus qui cherchait à provoquer un tournant décisif dans cette aventure méritait une attention particulière.
Les dieux comme toujours en pareilles circonstances étaient partagés. Certains pour rien au monde ne voulaient remettre en question la chute de Troie, d’un autre côté ils admettaient que la vie humaine ne s’éteindrait pas avec les ruines de la cité d’Hector, ce n’était pas une fin en soi. Au contraire, une autre partie des dieux pensaient que Troie pouvait prétendre à un autre destin que ce désastre annoncé, l’issue de cette guerre pouvait se clore sur une paix des braves. Les débats étaient assez vifs entre eux, des rancœurs étaient nourries depuis la nuit des temps et elles se dévoilaient quand s’il s’agissait de prendre des décisions influant sur le cours de l’existence humaine.
Cependant, même les dieux devaient suivre des règles et certains déterminismes ne pouvaient être remis en question. Le sort de Troie n’était pas négociable, juste ou pas juste, cruel ou pas cruel, légitime ou pas légitime, c’était acquis et imposé à tous les dieux, à tort ou à raison. Tout le reste était néanmoins discutable. Des dieux tenaient par exemple beaucoup à l’idée qu’Odysseus non seulement survive à cet épisode troyen mais devienne par la suite le héros d’aventures mémorables pour les siècles futurs, cela voulait donc dire qu’ils étaient prêts à le suivre dans sa volonté de vouloir provoquer la perte d’Achille. L’un des dieux de l’Olympe eut cette sentence solennelle « puisqu’il est décidé qu’Hector mourra et que la cité radieuse de Troie finira en cendres, alors Achille suivra Hector chez Hadès avant même que la première pierre des murs d’enceinte de la ville ne tombe, ainsi l’équilibre, source de la pérennité des choses ici bas, ne sera pas rompu. »
 
B
riséis était ce soir là radieuse. Elle avait enduit son corps d’un onguent au parfum de roses, ses cheveux blonds comme l’or pur illuminaient son visage doux et frêle, sa taille si mince lui prodiguait une impression de légèreté, alors que sa poitrine généreuse lui conférait une volupté langoureuse. Elle se présenta à Enée habillée d’une longue robe blanche immaculée. Dans ce monde en guerre, en proie à la douleur et abondamment arrosé du sang du commun des mortels, elle semblait comme irréelle, anachronique, une fleur éclose au milieu d’un désert. Enée dominé par le sens du devoir, n’en était pas moins touché par son charme. Il l’invita naturellement à s’asseoir et lui offrit un breuvage. Elle lui raconta alors comment elle devint l’esclave d’Achille, celui-là même qui tua son mari, son père et ses frères et qui l’épargna pour qu’elle fût sa compagne de lit, au non de la loi du plus fort.
Enée l’écoutait et ne pouvait s’empêcher de se laisser gagner par ses charmes. Tout l’invitait à s’abandonner dans ses bras et à cueillir ce fruit si promoteur de saveurs exquises. Pour ne pas succomber il se mit à lui parler :
« Personne ne peut résister à Achille, les meilleurs guerriers sont pris de frissons rien qu’à le regarder, alors que peux-tu te reprocher ?
-         c’est vrai tu as raison, lutter contre Achille c’est presque se suicider à moins de… elle céda alors au silence, et baissa les yeux, Enée fut surpris et perplexe.
-         «  oui ? à moins que quoi ? demanda Enée, en lui relevant le menton à l’aide de son index.
-         Non je ne peux pas te dire, non, elle détourna la tête pour se libérer du contact d’Enée, elle avait peur comme un pauvre agneau devant un loup prêt à sauter sur sa proie.
-         Ecoute Briséis, je ne suis pas ton ennemi, je comprends ta peine, tu as été arrachée aux tiens, à ceux que tu aimais le plus, tu peux te confier à moi, chacun d’entre nous a le droit de soulager sa conscience et de se délivrer d’un tourment.
-         Je n’ose pas Enée, je ne suis qu’une femme, je ne compte pas, ce monde est pour les hommes et les plus forts d’entre eux, répondit presque en larmes Briséis.
-         Pourtant ne dit-on pas que c’est pour une femme que les Danaens et les Troyens se battent comme des chiens ? crois-tu que les hommes soient si forts pour tomber ainsi dans les pires horreurs de la guerre ? nous devrions tous nous sentir désespérés devant le malheur de l’humanité.
Les paroles d’Enée touchaient le cœur de Briséis, elle releva la tête, fixa un instant Enée et elle chuchota à l’oreille du troyen : « Achille n’est pas invincible.»
Enée resta immobile, figé comme si la foudre venait de s’abattre sur lui, son sang ne fit qu’un tour.
-         que veux-tu dire ? hein ? dis-moi ? que veux-tu dire ? répéta excité Enée.
-         Achille a une faiblesse, c’est son talon. Si tu le transperces tu le tueras, expliqua lentement la jeune fille aux cheveux d’or.
Enée était bouleversé, il avait chaud, il se mit debout, fit quelque pas pour chercher à réfléchir.
« Ecoute-moi, tu vas regagner ta tente, demain je remercierai Agamemnon pour ta bienveillante compagnie d’une soirée, je lui vanterai le plaisir de discuter avec toi en toute honneur et en toute vertu. Tu ne parleras de notre conversation à personne. Tu m’as compris, à personne », lui dit-il en lui prenant les deux mains avec affection.
Elle acquiesça en clignant des yeux, avec un léger sourire et s’en alla auprès d’Achille.
 
L
e lendemain, Agamemnon accompagné d’Odysseus et d’Achille, allait retrouver Enée, il se sentait revivifié, sûr de son pouvoir, l’initiative était de son côté, il marchait la tête haute, le cœur libéré du poids de l’angoisse, l’esprit solide.
« Je te salue Enée, dit-il d’un ton fort et impérieux, nous les Grecs avons bien réfléchi à votre proposition de duel, et nous pensons qu’il est légitime et souhaitable. Ménélas combattra Pâris, nous proposons que le combat se fasse à la lance, sans bouclier et sans casque, le gagnant vivra pour le restant de ses jours avec Hélène, nous considérerons alors que cette guerre n’aura plus de sens, et nous reprendrons la mer vers nos douces contrées où nous pourrons de nouveau chérir nos femmes et nos enfants.
Il faut comprendre qu’il était de notre honneur de combattre pour que mon frère Ménélas retrouvât sa femme légitime, un droit ne se marchande pas, s’il est violé c’est tout l’ordre qui est attaqué. Ce duel servira de jugement, nous ne doutons pas que les dieux favoriseront celui qui a été offensé, de toute façon nous nous plierons au résultat de ce duel, qui aura lieu dans deux lunes. »
Enée écouta comme un sage, il était tellement convaincu qu’il possédait une information cruciale pour gagner cette guerre qu’il semblait comme définitivement confiant.
« Merci Agamemnon, ce duel sera une délivrance pour nous tous Troyens et Grecs, une guerre ne peut pas être éternelle, nous aussi nous aspirons tous à vivre en paix auprès de nos familles,  je vais repartir vers la cité de Priam pour rapporter votre accord. Et nous reviendrons donc dans deux lunes pour décider du sort de ce conflit », répondit solennellement Enée.
Achille, resté derrière Agamemnon, n’en finissait pas de bouillir au fond de lui, sa fureur intérieure était comme une lave de volcan prête à entrer en irruption, seul son sens retrouvé de la hiérarchie l’empêchait d’exploser. Cette idée que cette guerre finisse sans qu’il venge la mort de Patrocle lui était insupportable, il ne pouvait pas laisser Hector impuni, quand bien même cette guerre s’achèverait, sa vengeance n’en restait pas moins une affaire personnelle entre lui et le fils de Priam. Il trouvera bien un moyen de défier son ennemi intime, et d’envoyer chez Hadès celui qui tua son meilleur ami.
 
 
H
ector était seul dans sa chambre, assis, il buvait tranquillement un mélange dans une coupe d’argent richement décorée par un des meilleurs artisans de la cité. Elle lui avait été offerte par sa sœur Cassandre en cadeau de mariage. L’orfèvre avait ciselé finement une scène d’amour, un homme à l’épaisse chevelure embrassait une femme belle comme un astre étincelant, la lune au-dessus du couple leur rendait une grâce céleste mais à leurs pieds un serpent, à deux têtes, semblait vouloir se glisser jusqu’à eux, les amoureux ne le voyaient pas, allait-il passer son chemin ou les frapper de son venin ? Hector était dans ses pensées, il se revoyait quelques années auparavant le jour où il rencontra Andromaque. De toutes les femmes qu’il avait rencontrées il n’en avait jamais connues de si douces, si fragiles, si tendres, si langoureuses. Il avait été tellement troublé par la force de ses sentiments éprouvés à l’égard d’Andromaque qu’il ressentait une fébrilité impalpable à lui parler. Andromaque comprenait tout sans avoir besoin de prononcer un mot, son sourire en coin et la lumière de ses yeux d’émeraude suffisaient à produire un confort indéfinissable à vivre à ses côtés. Hector posa la coupe à même le sol et se leva brutalement quand il entendit qu’on frappa à sa porte, en voulant effectuer le premier pas il renversa la coupe qui se vida jusqu’à la dernière goutte en roulant et tournoyant loin devant. Hector n’accorda qu’une attention furtive à cet accident et cria au visiteur qu’il daigne entrer. C’était Enée qui venait lui raconter la mission de son ambassade auprès d’Agamemnon. Il expliqua que les Danaens étaient d’accord sur le principe du duel et lui rapporta les conditions qu’ils souhaitaient imposer mais il gardait le meilleur pour la fin. Quand il lui révéla le secret que Briséis lui avait confié sur Achille et son talon vulnérable, Hector resta un temps silencieux, profondément pensif, Enée s’attendait à un enthousiasme débordant comme le jour d’une victoire militaire, c’était tout le contraire.
«  Hum ! Hum ! marmonna Hector, et tu as cru cette fille ???
Enée était saisi par cette interrogation inattendue.
-         oui… je n’ai pas senti… qu’elle mentait… elle m’a semblé sincère, c’est une prisonnière de guerre, elle n’a rien à attendre des Grecs sinon l’esclavage !
-         tu crois ça ? Achille aurait donc une faiblesse à son talon ? c’est possible mais si c’est un piège nous devons rester prudents Enée, n’oublie pas que les Grecs ont la ruse dans le sang et je me méfie de ce qui vient d’eux, même par la voix d’une de leurs esclaves. La duplicité n’a pas de limite et le malheur peut prendre mille visages différents. Je vais réfléchir, en attendant concentrons-nous sur ce duel, mon frère peut perdre sa vie, tu le sais, Ménélas est un guerrier redoutable, si Pâris meurt nous devrons rendre Hélène, c’est une femme qui vaut la peine d’être connue, d’une grande intelligence et à l’honnêteté infaillible, mais au moins cette guerre s’arrêtera, Troie ne sera ni pillée ni détruite, l’enjeu est crucial. Je risque de voir l’âme de mon frère rejoindre Hadès, mais notre peuple survivra, la raison d’Etat doit commander mes sentiments personnels et mêmes familiaux.
-         Pâris n’a pas encore perdu son duel, répliqua Enée, ne serait-ce que pour réconforter Hector.
-         Ne sois pas naïf Enée, je connais mon frère mieux que quiconque, il combattra non pas par courage ni par devoir mais par orgueil, il n’a pas l’âme et encore moins l’art d’un guerrier, il ne supportera pas la comparaison avec l’époux d’Hélène, dit froidement Hector.
-          Hector, tu devrais tout de même mieux considérer les révélations de Briséis sur Achille, si tu veux sauver ton frère tu as peut-être là une solution, nous ne pouvons rien négliger, bien sûr ta prudence t’honore, mais elle ne doit pas t’aveugler, répliqua Enée.
-         Ecoute Enée, ce que je sais c’est que, dans deux lunes, Pâris et Ménélas s’affronteront en duel, je vais conseiller mon frère pour qu’il lutte contre Ménélas dans les meilleures conditions, il vaut mieux la lance à l’épée, le combat rapproché lui serait fatal, nous devons d’abord tout miser sur ce duel, il peut nous être salutaire, si les dieux le veulent, nous retrouverons les joies de la paix pour notre glorieuse cité et notre peuple.          
Enée s’abstint de contredire Hector, le dernier mot lui revenait, il était le chef des armées troyennes et tous lui devaient obéissance et fidélité dans ses choix et décisions.
Par bouyer stéphane - Publié dans : mythologie grecque
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Vendredi 11 janvier 2008 5 11 /01 /2008 21:23
 
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riséis et deux autres servantes s’occupaient de la dépouille de Patrocle, elles avaient lavé son corps du sang coagulé, et l’avaient enduit d’huile et de parfums précieux. Briséis prenait un soin méticuleux presque maternel à préparer le défunt pour ses funérailles. Elle lui tenait une main avec tendresse, elle la caressait en passant lentement un tissu imbibé d’un parfum de son choix sur sa chair froide. Elle avait toujours apprécié Patrocle même si ce dernier ne lui avait jamais témoigné une affection particulière. Il s’était montré un homme respectable et honnête il n’avait jamais cherché à profiter de sa supériorité pour abuser d’elle, et pourtant il aurait pu à maintes reprises…
La nuit tombait, une étrange atmosphère régnait au sein du camp des Argiens. Achille restait seul dans sa baraque, Odysseus marchait au bord de la mer, Agamemnon cherchait à dissiper ses appréhensions dans le vin de Tharce, les sentinelles, pour passer le temps et se rassurer, guettaient dans le ciel un présage de bon augure, annonçant la fin prochaine de cette guerre.
 
 
A
ndromaque était auprès de son époux dans leur chambre, elle lui caressait les cheveux, et l’embrassait voluptueusement. Elle était prise de frisson à ses côtés, elle aurait voulu se coller à lui, pour lui offrir son corps en forme de rempart contre toutes les angoisses qui assaillaient Hector. L’annonce de la mort de Patrocle l’avait projetée dans une peur infinie. Elle savait que son mari tant aimé serait la cible de la vengeance d’Achille, mais elle se sentait si faible devant un tel danger, alors elle renforçait son étreinte, ses baisers devenaient plus brûlants, ses caresses environnaient tout le corps d’Hector, elle voulait se déshabiller et s’offrir entièrement à lui mais à cet instant, il la retint d’un geste ferme et l’empêcha d’aller plus loin. Il était trop préoccupé par tous les événements passés et à venir.
« Andromaque, Andromaque, ne rend pas les choses encore plus difficiles qu’elles le sont en ce moment. Je suis fatigué, je pensais vraiment que cette dernière bataille nous donnerait un avantage décisif sur nos ennemis, et au bout du compte, nous sommes toujours au même point, pire ! Si Achille est encore de ce monde et aux portes de notre cité, nous sommes désormais sous la menace de sa colère. J’ai peur pour toi, pour notre fils, notre peuple, les dieux se sont joués de nous, notre combat me semble perdu d’avance, je réalise que tous nos efforts sont vains. C’est un étrange destin que le notre, nous sommes condamnés à nous battre en pure perte.
-         Hector ne parle pas ainsi, je t’en prie, pense à moi, pense à notre fils, les Grecs n’auront pas de pitié pour nous si nous tombons entre leurs mains.
-         Je sais Andromaque, je sais, crois-moi ce n’est pas le courage qui me manque mais tout me semble joué d’avance. Quand mon frère est arrivé avec Hélène, la femme de Ménélas, je savais que des jours difficiles pour nous et notre peuple s’annonçaient, enlever une épouse légitime pour en faire sa maîtresse est un acte infâme mais Hélène a été donnée à Pâris par une déesse, la volonté d’un dieu est au-dessus des lois des hommes. La réalité est là Andromaque, nous suivons un chemin qui est nous est déjà tracé et je crois que le notre nous conduit à…
-         Non Hector ! Non ! je ne veux plus t’entendre, s’emporta alors Andromaque paniquée et tremblante, je t’en prie ressaisis-toi, tu auras d’autres occasions de rejeter les Danaens à la mer, nos remparts sont encore debout, nos ennemis n’ont jamais réussi à les franchir. Tes guerriers te sont dévoués, ils t’admirent et ils sont prêts à se battre encore comme des lions, ne te laisse pas abuser pas la fatigue et la lassitude.
Hector regarda tendrement sa bien aimée dans les yeux, il ne voulait pas répondre mais il était conquis par la volonté de résistance de sa femme, il lui fit un sourire de complicité, il l’enlaça et l’embrassa avec la fougue et l’envie de leur premier baiser. Ce moment de volupté et de grâce lui appartenait, mêmes les dieux ne pouvaient le lui enlever, alors il fit tomber la robe d’Andromaque, il la prit dans ses bras et la coucha dans leur lit pour lui donner tout l’amour qu’elle méritait. La guerre et la mort pouvaient attendre un temps soit peu.
 
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chille avait revêtu ses plus beaux habits, il tenait dans une main son bouclier et dans l’autre sa lance légendaire, son casque d’argent scintillait comme une nuit d’été tout étoilée, il était lumineux. Son visage était grave, sa posture droite et solennelle, il se sentait prêt à aller voir le corps de Patrocle, mais il ressentait un pincement au cœur. Même sa fière et éblouissante apparence ne pouvait masquer pleinement son émotion. Il avait demandé à Odysseus de l’accompagner. C’était étrange, lui qui avait envoyé tant d’âmes dans le territoire d’Hadès, il redoutait de se retrouver face à face avec le cadavre de son ami. Parfois la mort révèle aux vivants une peur insoupçonnable, un gouffre imperceptible, une angoisse impensable, une vérité inimaginable. Avant de sortir de sa baraque, Achille prit le soin de s’asseoir un moment, pour se ressaisir, pour ne pas laisser transparaître la moindre faiblesse devant son peuple. Il était si vénéré et si craint par sa force et son courage, il paraissait sans faille, quasi invincible, l’évocation de son seul nom résonnait comme la fureur de la charge d’une meute de loups. Sa réputation le piégeait dans ce moment de deuil, il le savait. Il fallait donc qu’il traversât tout le camp aux yeux de tous jusqu’au lieu où le corps de Patrocle reposait, en apparaissant fidèle aux traits de sa légende. Il gonfla le torse, cramponna fermement sa lance et se leva déterminé. Il sortit de sa baraque, le pas vif et lourd, il marcha la tête droite et haute, sa lance était comme un étendard appelant au respect et à la crainte. Les soldats croisés sur son chemin étaient médusés, ils osaient à peine le regarder, ils auraient aimé s’enfoncer dans le sol pour ne pas le voir, certains mirent un genou à terre en signe de respect, d’autres baissèrent la tête cherchant par là à se soustraire de son regard. Il était parfaitement impressionnant, c’était comme une montagne qui se déplaçait, il aurait fallu être fou pour s’interposer devant une telle force. Lorsque Odysseus l’aperçut, il courut sur le champ en direction de la tente de Patrocle pour le rejoindre, nourri par le sentiment qu’il ne fallait pas qu’il arrivât en retard au risque de provoquer l’irritation d’Achille, ce n’était pas le moment. Ils se retrouvaient tous les deux à l’entrée de la tente, Achille sur le même rythme de sa marche d’un geste brusque et large ouvrit la porte en toile, Odysseus s’engouffra avant qu’elle ne se refermât. Ils étaient maintenant tous les deux devant la dépouille de Patrocle, isolés du reste de l’humanité. Achille était figé, l’instant redouté était arrivé, il était à côté du corps sans vie de son ami.
« Tu vois finalement Odysseus comme les dieux sont injustes, c’est le meilleur d’entre nous qui a été massacré par Hector. Il était l’excellence à lui seul, il était la gloire de notre armée, pourtant il a été terrassé comme on écrase une fourmi. Il aurait fallu que je fusse à ses côtés pour lui éviter ce funeste destin. Certes, comme tu le disais il est mort au combat, l’épée à la main, mais cela ne rachète pas l’ignominie d’Hector, je te le dis, il a tué Patrocle parce qu’il sait qu’il ne peut pas me tuer. Ne pouvant m’atteindre, il s’est vengé sur celui qui était pour moi comme un frère, là est son impardonnable faute.  
Regarde Odysseus, regarde le, son visage est celui d’un enfant, et c’est la douleur d’un père devant le corps de son fils sans vie que je ressens en ce moment. Au fond de moi je ne suis pas triste, je suis effondré, tu comprends ? Patrocle m’apportait l’équilibre nécessaire pour marcher droit entre la raison et les sentiments. Sa générosité n’avait pas d’égal, et il savait lire dans mon cœur tourmenté mieux que ma propre mère. »  Achille s’arrêta de parler, il avait la gorge nouée par l’émotion, il s’approcha du corps de Patrocle et tendit une main vers le visage de son ami. Il voulait le toucher, mais il n’y arrivait pas, il avait beau essayé, il était bloqué, impossible de poser sa main sur le front du défunt. Il se mit alors à éclater en sanglots, c’était comme s’il voyait sa propre mort, son propre cadavre, quel effroi ! Quelle horreur ! Tous les masques qu’un homme peut s’inventer et porter dans une vie s’effondraient à cet instant là.
Odysseus, spontanément, se dirigea vers Achille pour lui apporter un réconfort, ce qui réveilla l’orgueil d’Achille, il refusa son aide d’un geste de la main, s’essuya les larmes qui coulaient encore sur son visage, et ajouta d’une voix ferme et grave : « nous allons offrir des funérailles de roi à Patrocle et après j’irai régler le sort d’Hector. »
 
 
L
es dieux étaient occupés à un grand banquet, se délectant de l’Ambroise et du nectar. Dans ces moments d’allégresse les uns et les autres aimaient à disserter de leur sujet favori : les humains. La plupart des dieux avaient le secret espoir de retrouver la jouissance de la terre débarrassée de toute présence humaine. Ils pensaient que les tares de l’humanité finiraient tôt ou tard par les contaminer. Pour eux l’homme ne peut être perfectible car il est une menace pour lui-même. La guerre en est l’expression absolue. Deux peuples s’affrontent comme deux hommes dans un duel, au final il faut un vainqueur et un vaincu, mais ce que les humains n’ont pas encore compris, c’est qu’il ne peut y avoir que des vaincus car la racine de la paix ne prend jamais dans le cœur trop aride des hommes. La guerre est comme une rivière qui coule sans cesse dans leurs veines. Ils tuent et s’entretuent comme des aveugles, incapables de voir leur propre fatalité. Les dieux sur terre sont invisibles aux hommes, ils se mêlent ainsi à leur vie depuis le début, ils suivent leurs complots, leurs adultères, leurs crimes, leurs trahisons,  leurs colères, leurs deuils…etc., etc.  L’histoire est toujours la même, le mal engendre le mal, parfois pourtant ils auraient bien des occasions de s’éloigner de la bestialité de leurs origines mais ce n’est qu’une illusion. La bête qui se tapit en chacun d’eux finit toujours, par une contorsion insoupçonnée, à sortir de sa cachette pour capturer leur esprit et le guider vers les plaines les plus sordides de leur sépulture. La guerre de Troie c’est la guerre de l’humanité, jamais commencée, jamais finie, toujours renouvelée. Ils étaient étonnés de voir à quel point Achille revendiquait sa vengeance. Jusqu’où iront les hommes dans leur volonté de mort ? se demandaient les dieux, s’ils avaient décidé du sort de Patrocle c’est parce qu’il allait au-delà de leurs desseins et qu’ils souhaitaient que cette guerre prît une tournure différente. Maintenant ils voyaient Achille, débordant de haine, prêt à se lancer dans une expédition punitive aux motifs purement personnels. Tout devenait compliqué, imprévisible, il fallait intervenir. Ils concevaient l’idée de donner un avantage décisif aux Achéens, après tout Troie devait périr au bout du compte, la fin d’Hector affaiblirait définitivement les Troyens. En même temps Achille devenait ingouvernable, sa puissance était encombrante pour les dieux, et à leurs yeux d’immortels, lui aussi n’était pas loin d’outrepasser les limites. Achille, tout fils de déesses qu’il est, n’en est pas moins mortel par son père. Aussi ni l’un ni l’autre ne verra la fin de la guerre, Hector mourra mais Achille le suivra de près dans le royaume des ombres. Qu’il en soit ainsi.
 
O
dysseus s’était de nouveau réfugié sur les bords de la mer, il n’avait pas à l’envie de s’isoler, de réfléchir, il ne se sentait plus du tout le même. Lui qui avait mis tant d’acharnement dans cette guerre n’avait plus qu’une seule envie, rejoindre sa terre natale et retrouver sa femme et son fils. Alors quand il voyait Achille, aussi dur qu’une pierre, uniquement animé par la volonté de tuer Hector, il ne pouvait qu’être envahi par un profond dégoût. Il savait que de nouvelles et sanglantes batailles s’annonçaient et qu’il… il entendit tout d’un coup un bruit de pas sur les galets derrière lui, il se retourna et fut prêt à bondir comme une panthère, mais c’était la frêle silhouette de Briséis qui s’avançait vers lui. Elle était vêtue d’une longue robe blanche, le vent léger plaquait le tissu sur sa peau, laissant transparaître ses charmes les plus intimes, elle semblait triste, presque morbide. Odysseus lui tendit une main pour l’aider à enjamber un morceau de tronc d’arbre oublié par la mer. Elle était maintenant juste à ses côtés, ils s’assirent tous les deux sur un petit rocher, Odysseus voyait le désarroi qui habitait la jeune captive, il voulait l’aider à se confier, il prit donc la parole.
« Comment m’as-tu trouvé ? Je n’avais dit à personne où j’étais, dit Odysseus d’une voix calme et rassurante.
-         Je t’ai aperçu quitter le camp et je t’ai suivi de loin, je voulais te parler seule à seul.
-         Tu voulais me parler ? bien sûr, je t’écoute, répondit Odysseus sur un ton chaleureux.
-         Tous les événements que je vis depuis qu’Agamemnon m’a prise m’échappent, je me sens coupable de tout ce qui se passe. La mort de Patrocle m’a renvoyée auprès d’Achille mais il n’est habité que par la seule idée de vengeance, il ne me regarde même plus. Dis-moi seulement, est-il vrai que cette guerre a commencé parce qu’une femme Atride a été enlevée par un des fils du roi de Troie ?
-         Oui, si je me souviens bien c’est la raison qui a motivé notre départ de chez nous. Hélène, l’épouse légitime de Ménélas, avait été enlevée par Pâris, c’était un affront que nous les Grecs ne pouvions accepter, mais aujourd’hui j’ai l’impression que nous ne savons plus très bien pourquoi nous combattons, répondit Odysseus.
-         Mais Odysseus, toi qui es noble et instruit, ne trouves-tu pas incroyable ce déchaînement de violence et de haine, juste pour une femme ? Regarde la situation aujourd’hui, j’ai été capturée par vous les Grecs et offerte à Achille, puis j’ai été enlevée par Agamemnon, par pur caprice, et maintenant je suis renvoyée vers Achille qui ne veut plus de moi. Je ne comprends pas, mais je souffre devant ce malheur et je ne crois pas à être la seule à souffrir. N’avons-nous rien d’autre à espérer dans une vie que d’être affligé, tout au long de notre existence ?
Odysseus reprit un temps sa respiration, il enroula son bras autour des épaules de Briséis, il se donnait la sensation nouvelle de parler comme peut le faire un père à une fille, il se voulait réconfortant et affectueux.  
« Une chose est sûre, lui dit-il alors, aucun humain sur cette terre ignore la souffrance, c’est ce que nous partageons le mieux, maintenant reste à savoir comment vivre avec elle, et ça finalement c’est notre défi, quand j’ai vu Achille exprimé sa douleur devant le corps de Patrocle, j’avais mal pour lui, et en même temps je ne pouvais m’empêcher de désapprouver son désir de vengeance. Il croit qu’il peut éteindre un feu par un autre feu. Il n’écoutera personne dans ces conditions, ni moi, ni toi, il est seul, prisonnier de sa douleur. Mais finalement j’ai compris que nous étions tous comme lui, enfermés dans nos propres pièges, incapables d’ouvrir les yeux, comme je te l’ai dit nous sommes venus ici parce qu’une femme de notre race avait été enlevée, cependant certains anciens prétendent que ce n’est qu’un alibi, qu’en réalité elle n’aurait jamais quitté sa terre natale, et que nous nous battons pour un fantôme. Parfois nous apercevons sur les remparts de Troie une allure féminine à la beauté incomparable, mais après tout ce n’est peut-être que le reflet de notre pensée viciée. D’autres racontent qu’une déesse avait promis à Pâris, le fils du roi de Troie, de lui donner Hélène, la plus belle femme du monde, en récompense d’une pomme d’or. Finalement, je crois que nous sommes là pour les dieux et pour que les légendes traversent les frontières et les âges.
-         Tu veux dire que cette guerre ne finira jamais, demanda tristement Briséis.
-          Je ne sais pas, les murs de Troie semblent imprenables et Achille, lui, paraît invincible. Alors dans ces conditions oui, la guerre peut durer très, très longtemps.
Briséis regarda Odysseus inquiète, non seulement par ce qu’elle avait entendu mais aussi parce qu’elle venait d’avoir une révélation. Elle savait que l’infaillibilité d’Achille reposait sur un secret jalousement gardé, elle seule le connaissait, elle n’en avait jamais parlé à personne mais aujourd’hui elle se demandait si l’occasion n’était pas enfin venue, Odysseus saurait comment agir. Elle avait peur, elle voulait parler mais les conséquences pouvaient être terribles. Odysseus voyait bien qu’elle était faussement silencieuse, en elle tout était vacarme, désordre, les images et les bruits se percutaient comme des soldats en armures lancés les uns contre les autres. Elle tremblait des lèvres et des mains, Odysseus la prit dans ses bras pour lui apporter chaleur et réconfort.
« Que se passe-t-il tout d’un coup mon enfant ? Hein ? Dis-moi ? demanda Odysseus en posant une main sur son épaule pour témoigner de sa sympathie.
-         Je… l’idée de… comment te dire, tu sais… Ah ! comme c’est dur », elle mit son visage dans ses deux mains, écrasée par un sentiment de peur et de honte, elle ne pouvait s’empêcher de verser des larmes de désespoir et d’impuissance. Odysseus l’aida délicatement à enlever ses mains de sa figure, et la prit dans ses bras comme un père qui cherche à réconforter sa fille dans la peine. Briséis se laissa emporter par ce réconfort inattendu et apaisant, elle sanglota encore une ou deux fois et dit alors d’une voix timide : « Achille n’est pas invincible ».
Odysseus fronça les sourcils de stupeur et d’incrédulité.
-         Achille n’est pas invincible ? que veux-tu dire ? je ne comprends pas, demanda gravement Odysseus.
Briséis serra les poings, les posa sur ses genoux et lentement elle dit : « Une nuit Achille me fit l’amour comme un homme amoureux, avec une passion débordante, il n’était plus le même, il se mit alors à parler, de son enfance, de sa mère, et il me raconta que pour le protéger des afflictions de l’existence humaine sa mère qui était une déesse descendit avec lui, encore bébé, sur les rives du fleuve Styx et le plongea tout entier. Ainsi, les vertus magiques du fleuve devaient rendre son corps invincible. Cependant pour l’immerger elle a dû le tenir d’une main ferme, par le talon, cette partie là et seulement cette partie là n’a pas été touchée par les eaux du fleuve. Tu comprends son talon est vulnérable. »
Odysseus était abasourdi par cette révélation, si la mer à ce moment même s’était ouverte devant lui, il n’en aurait pas été plus surpris et plus déconcerté.
« Comment a-t-il pu te révéler cette histoire ? lui rétorqua-t-il.
-         Je te l’ai dit, un homme amoureux, fut-il Achille, n’a plus de secret pour la femme qui partage son lit, il s’est mis à parler aussi naturellement que la glace fond au soleil. Tu sais cela n’a duré qu’une seule nuit, le lendemain j’ai bien vu qu’il avait honte, non pas de s’être confié mais d’être tombé amoureux. Il n’osait pas me regarder dans les yeux et ne se doutait pas que j’étais morte de peur, il l’aurait vu dans mon regard, alors il est sorti de la baraque et a ordonné que l’on me laissât seule pendant de longues lunes. Je n’avais pas le droit de sortir, des servantes venaient m’apporter des vives et de l’eau, aucun homme n’avait le droit de me voir. Et puis, un jour il est revenu, il est entré, il m’a regardé sans dire aucune parole, il s’est approché de moi, il m’a déshabillée violemment en déchirant ma robe et m’a prise sur le champ, sans aucun baiser, aucune caresse. Après il m’a laissée nue sur le sol, il m’a jeté un regard froid, et en réajustant son casque il m’a dit : « demain tu pourras sortir ».
Odysseus était admiratif, il n’en croyait pas ses oreilles, il se demandait si cette jeune fille réalisait qu’elle avait échappé à la mort, il n’en revenait pas qu’Achille l’avait laissée en vie après lui avoir dévoilé son secret. Achille était donc aussi puissant et redoutable sur les champs de bataille que faible et lâche dans le lit d’une femme, s’interrogea-t-il inquiet et perplexe. Qui pouvait le croire ? Patrocle devait le savoir, il connaissait Achille mieux que quiconque, c’est pour cette raison qu’il cherchait à le protéger, il le savait vulnérable. Odysseus était embarrassé, il comprenait que Briséis en vie était un péril permanent pour Achille, si un jour elle venait à être capturée par l’ennemi. Achille ne pouvait pas l’ignorer, comment a-t-il pu prendre un tel risque, que de la laisser en vie ? Odysseus restait immobile, incrédule, il ne quittait pas du regard celle qui fut la captive et la confidente d’Achille, il cherchait à percer le mystère de leur relation. Décidément, il se disait en lui-même que le chef des Myrmidons était un homme bien complexe, tout en contradiction, où l’ombre et la lumière semblaient constamment se disputer la manœuvre de son existence. Il devait souffrir d’une telle dualité et finalement en dévoilant son secret à Briséis et en la laissant vivre c’était un message qu’il envoyait à qui pouvait le comprendre. Odysseus pensait l’avoir compris, aussi terrible qu’en fût la signification, il pensait l’avoir compris !
 
H
Elène, au beau milieu de cet après midi torride,  prenait un bain rafraîchissant dans un bassin de marbre, elle était assoupie. Les dieux du haut de l’Olympe se bousculaient pour l’apercevoir, ils se demandaient bien pourquoi une telle merveille était humaine, c’était un gâchis que cette beauté fût mortelle. Ils avaient vraiment envie de descendre dans sa chambre pour jouir de ce plaisir tout de chair. Mais le dieu des dieux avait posé un interdit sur cette femme, et un tabou ne se brise pas, à moins de subir la vengeance des Erynies. Aussi, ils se contentaient de contempler mais… n’en pensaient pas moins !
Pâris, en entrant dans la chambre d’Hélène, fit tomber un vase d’argent, posé sur une petite table en bois sculpté, la plus belle femme du monde sortit brusquement de son sommeil, le sursaut de son corps provoqua une petite tempête dans le bassin, renversant sur le sol une partie de l’eau. Quand elle vit que c’était son amant, elle se sentait à la fois fâchée d’avoir quitté un moment si doux de repos, et en même temps blasée des surprises désagréables de ce dernier. Elle s’étendit de nouveau dans sa baignoire, soupirant pour mieux affirmer son relâchement et son détachement,  elle fermait même les yeux, feignant le sommeil. Pâris, un temps, s’arrêta, il admirait la splendeur de son esclave nue. Ce spectacle enflammait ses sens, avant même de goûter le nectar secret de ce corps il était déjà ivre de jouissance. Hélène savait qu’elle avait instillé le feu du désir chez Pâris, elle ouvrit les yeux, lui sourit et lui dit :
« Pendant que je me reposais et avant que tu viennes interrompre ma sieste, j’ai eu une idée pour que cette guerre s’arrêtât. » Pâris, écoutait mais n’entendait pas, il était trop captivé par l’idée de se jeter sur le corps d’Hélène, si prometteur de tant de saveurs. Hélène prit alors l’éponge de mer qui traînait au fond et sans même l’étreindre, la lança en pleine tête de Pâris, il n’eut le temps ni de la voir arriver vers lui ni de l’éviter, il la reçut en plein visage. Hélène éclata de rire, elle riait comme une enfant, Pâris était aussi surpris que furieux, il récupéra maladroitement l’éponge à ses pieds et la projeta contre un mur, d’un geste de colère et de vengeance.
«  Comment oses-tu te moquer ainsi de moi, cria-t-il à l’adresse d’Hélène.
-         (tout en continuant à rire) Allez, détends-toi, je voulais juste m’amuser, dit-elle avec un sourire ravageur. Elle sortit malicieusement une jambe sur le rebord du bassin, ce qui, bien évidemment, dévoila ses charmes les plus intimes aux yeux de Pâris, c’en était trop pour lui. Il s’essuya le visage cherchant à éviter d’apercevoir l’objet de son plaisir. Je te disais, reprenait Hélène, que je pensais avoir une idée pour écourter cette guerre.
-         Une idée ? répliqua Pâris, prudent et intrigué, vas-y je t’écoute.
-         C’est simple, cette guerre a été déclenchée parce que tu m’as enlevée à mon époux légitime, Ménélas.
-         Faux, s’insurgea Pâris, tu m’as été donnée par une déesse, je n’ai pris que ce qui m’était dû, répondit-il sèchement.
-         Soit, si tu préfères, je suis partie avec toi, c’est un fait. Mon époux et tous les Argiens ont été courroucés par cet événement, et ce qu’ils réclament c’est mon retour auprès de mon mari, ni plus ni moins. Aussi, pourquoi ne pas provoquer un duel qui décidera du sort de ce conflit ?
-         Un duel ? quel duel, demanda Pâris.
-         Un duel entre Ménélas et… toi. Si tu gagnes je reste jusqu’à ma mort à tes côtés et si Ménélas l’emporte je rentre avec mon époux, dans les deux cas de figure la guerre s’arrête, les Grecs retournent chez eux et les gens de Troie reprennent leur vie d’avant l’invasion.
-         Tu veux que je combatte en duel ? moi ? un fils de roi ? s’exclama Pâris, haut et fort, cherchant à masquer sa frayeur à l’idée d’un combat au corps à corps.
-         Oui ! un duel ! comme savent le faire tous les guerriers de ce nom, répondit-elle pleine de malice et d’ironie.
C’était un vrai piège pour Pâris, refuser c’était se discréditer, accepter c’était mettre sa vie en péril. Il se savait piètre guerrier mais tenait à l’idée que chacun pense qu’il était valeureux et courageux.
« Je vais en parler à ton frère Hector ce soir même », dit Hélène, en sortant de son bassin, nue comme au premier jour de sa naissance, les dieux n’en demandaient pas tant pour laisser éclater leur joie devant ce qui était, il est vrai, l’apothéose de ce spectacle ! Tout juste s’ils n’allaient pas se mettre à applaudir !
Par bouyer stéphane - Publié dans : mythologie grecque
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Vendredi 11 janvier 2008 5 11 /01 /2008 21:20
 
A
gamemnon avait été pris d’insomnie toute la nuit. L’angoisse qui régnait au sein du camp des Achéens agissait dans son esprit comme la force des vagues d’une mer déchaînée se jetant contre une falaise. Il se sentait aspiré par les événements, il perdait le contrôle de la situation, même ses meilleurs hommes Odysseus et Patrocle avaient manifesté des réticences. Il savait au fond de lui-même que sans Achille l’issue de la guerre était improbable. Il tournait et virait, buvant frénétiquement une coupe d’un mélange plus fort qu’à l’accoutumée, Briséis était nue, sur les draps froissés de leur lit, elle dormait comme une enfant. Il regardait son corps si lisse, aux courbes onduleuses, à la chair si soyeuse, en se demandant s’il ne valait pas mieux qu’il la rendît à Achille. Dès la première fois qu’il l’avait vue aux côtés d’Achille, il avait été captivé par sa sensualité, sa fraîcheur, il l’avait déshabillée du regard comme il ne l’avait jamais fait auparavant avec une autre femme. Il aurait voulu plonger dans le lac de ses yeux purs, creuser dans sa chevelure une douce niche, s’enchaîner autour de ses seins, se coucher à ses pieds. Lui, le chef des armées assiégeantes, le frère de Ménélas, l’époux humilié, brûlait d’un feu qu’aucune eau ne pouvait éteindre, sinon celle qui jaillirait de son étreinte folle avec Briséis. Le pire, c’est qu’il savait que maintenant qu’elle avait été dans son lit jamais Achille n’accepterait de la reprendre avec lui. Que faire, pour sauver la face, comment pouvait-il reprendre l’initiative et vaincre les Troyens, mais aussi éteindre la passion qui le rendait esclave ?
 
 
L
es dieux se regardaient les uns les autres, estomaqués, c’est peu dire qu’ils n’avaient guère apprécié le comportement d’Odysseus et de Patrocle. Cette exécution froide du jeune troyen était de trop. Même s’ils étaient à l’origine de cette guerre, et s’ils étaient les artisans de sa trame, ils étaient parfois dépassés par les bassesses des hommes. Bien sûr, il y avait chez les dieux un brin d’hypocrisie derrière ces critiques, cette guerre les avait bien distraits jusque-là, ils participaient volontiers au cœur de la mêlée, n’hésitant pas à mutiler ou estropier par simple plaisir. Cependant ils détestaient cette idée que les hommes pussent à un moment donné aller au-delà de leurs intrigues et de leur volonté. Les humains, quoi qu’il arrive, doivent rester à leur place, c’était pour les dieux à la fois une évidence et un impératif catégorique. Ils étaient ainsi contrariés qu’Odysseus et Patrocle eussent appris ce plan d’attaque d’Hector. Ils se concertèrent pour savoir comment agir au mieux de leurs intérêts, il leur fallait bien réfléchir, ils décidèrent finalement que l’un des deux protagonistes de cette mission nocturne devait mourir. Tous penchèrent pour Patrocle, ils avaient maints projets pour Odysseus. « Soit ! disait l’un d’eux, si l’issue de cette guerre ne fait aucun doute, il nous faut donner une leçon aux Achéens et qui plus est à Patrocle qui n’en réchappera pas. Il n’est pas sain qu’il agisse avec tant de zèle, il va trop loin ».
 
 
H
ector avait réuni dans une des salles du palais tous ses généraux, il voulait les motiver dans ce combat à venir, chacun devait avoir conscience de son devoir, même si les années avait usé la vaillance des meilleurs et semé le doute chez les plus aguerris, il lui fallait trouver les mots justes et forts pour que personne ne désespère. Il savait que, pour lui comme pour les siens, la vérité résidait dans le cœur, il leur expliquait donc que s’ils lutaient tous, c’était avant tout pour défendre leurs femmes, leurs enfants, leurs parents qui ne manqueraient pas de tomber dans l’esclavage si les grecs venaient à prendre la ville. C’est à ce moment qu’un messager entra dans l’assistance pour leur apprendre qu’un poste avancé de sentinelles avait été attaqué et que les trois gardes étaient morts, tous égorgés. C’était la stupéfaction générale, jamais auparavant les Argiens n’avaient mené une action militaire la nuit, ce n’était pas dans leurs traditions. Pourquoi avaient-ils alors dérogé à leurs habitudes ? Hector, chercha à se décontracter, en passant une main dans sa nuque puis dans sa chevelure ondoyante, pour s’aider à trouver une meilleure concentration. Les dieux se saisirent de cette occasion pour instiller dans son esprit une explication qui rentrait dans leur stratégie.
Un événement exceptionnel a dû se produire chez les Danaens pour qu’ils se conduisent ainsi, se disait Hector, que cherchaient-ils sinon des renseignements, oui ! C’est cela, ils étaient en mission d’espionnage, ils sont tombés sur nos sentinelles et les ont tuées… mais avant leur exécution il est possible que nos hommes eussent été prisonniers et forcés de parler. Hector approfondissait son raisonnement, inspiré il est vrai par les dieux, jusqu’à se persuader que les Achéens avaient appris que les Troyens devaient mener une offensive au lever du soleil. Il comprenait au fond de lui tout l’intérêt de cette situation. Il réfléchissait et se disait qu’il ne fallait pas annuler cette sortie mais la modifier. Il enverrait dans un premier temps juste un petit groupe de cavaliers et de fantassins laissant croire qu’il ne s’agit là que d’une attaque de routine, pour saper la première ligne ennemie. Les Grecs se sentiront sûrs de leur victoire et se lanceront sans retenue dans le combat, c’est à ce moment là qu’Hector enverra alors le plus gros de ses troupes sur les arrières des Argiens qui seront pris de part et d’autre.
Les dieux riaient de bon cœur devant la tournure des événements, ils trouvaient ces humains tellement faciles à manipuler, à retourner, ou à corrompre. Ils se réjouissaient d’avance de leur manigance, ils trépignaient d’impatience, certains avaient prévu de descendre sur le champ de bataille pour être au plus près de l’action.
 
C
e matin-là, le soleil se levait plus discrètement que d’habitude, peut-être par pudeur, ses rayons de lumière tardaient à éclairer la plaine, un milan planait au-dessus à la recherche de son premier repas, un vent léger caressait l’herbe comme dans un geste de dernier réconfort, avant la déferlante des acteurs du drame qui allait bientôt se jouer, ici même. Les deux camps étaient prêts, sûrs de leur victoire, persuadés qu’ils avaient l’avantage de la surprise. Ils sentaient en eux l’euphorie de la victoire les gagner, ils se voyaient déjà tels des carnassiers aux dents acérées se jeter sur des proies sans défenses. La duperie des dieux était parfaite, Hector trônait sur son cheval, l’air majestueux et solennel, il sortit son épée de son fourreau et donna l’ordre à ses hommes de tête de se lancer à l’attaque. Il fallait qu’ils luttassent avec fougue et courage car ils seraient en nombre inférieur jusqu’à l’arrivée de la deuxième vague. Leur attitude était décisive, il avait pris les meilleurs d’entre les meilleurs, des guerriers capables de se battre à un contre trois. Les Achéens aperçurent les Troyens qui se dirigeaient vers eux, ils poussaient des cris effrayants et s’agitaient comme une nuée d’insectes. Cependant ils voyaient bien qu’ils avaient l’avantage du nombre, Patrocle était en première ligne, aussi impatient qu’imprudent, il lança ses hommes à l’attaque. Les troupes se ruaient, à toutes jambes, les unes sur les autres, la hargne était à son zénith. Les coups d’épée pleuvaient de toute part, c’était une étrange mêlée, les cris rivalisaient avec le fracas des boucliers et des armures, déjà beaucoup de corps que les épées avaient mutilés, jonchaient sur le sol, baignant dans le sang mélangé. Aucune mère des défunts n’aurait reconnu son enfant, haché par le fer et piétiné par la meute de guerriers en rage, les cadavres étaient des amas de chairs sanguinolentes. Hector lança alors toutes ses réserves sur les arrières des Argiens, il était lui-même à la tête de ses hommes, quand les Grecs se rendirent compte qu’une attaque aussi subite qu’imprévue dévalait dans leur dos, comme une coulée de lave. La panique se répandit, ils s’étaient livrés sans protéger leurs arrières, terrible et coupable erreur. Un nuage de poussière, dégagé par la rencontre de toute cette furie, aveuglait la plupart des combattants, on ne comptait plus le nombre de ceux qui rendaient leur dernier souffle avant de rejoindre Hadès, le sang éclaboussait de toute part, deux ou trois dieux qui s’étaient glissés sur le champ de bataille, massacraient au gré de leur fantaisie, l’un d’eux reconnut Patrocle en plein combat, il vit en même temps qu’Hector était à deux ou trois pas de Patrocle, malicieusement il s’approcha du meilleur ami d’Achille, lui assena une claque sur le crâne qui fit voler en éclat son casque et le mit à terre inconscient, à demi mort. Hector se jeta alors sur ce corps, comme un lion affamé et s’il avait eu des griffes acérées, il aurait haché menu la dépouille de Patrocle tant son énergie était décuplée. Tuer Patrocle était une immense victoire, c’était un des meilleurs guerriers, adulé par ses hommes, sa mort affecterait tout le camp grec. Des cris d’effroi surpassaient alors le bruit des armes, les Danaens voyaient le corps de Patrocle partir en morceaux sous les coups d’Hector, une immense révolte les envahissait et étouffait leur peur, Hector le premier recula devant cette tempête humaine, ce soudain raz de marée qui emportait tout sur son passage. Les Troyens perdirent du terrain très vite, et beaucoup d’entre eux tombèrent sur le champ de bataille comme des blés fauchés. Les Grecs ramassaient le corps et les restes de Patrocle pour les mettre à l’abri. Ils formaient comme un mur autour de lui, ils avaient en eux la révolte absolue d’une mère à qui on volait sous ses yeux son propre enfant. Peu à peu les combats s’arrêtaient, les Achéens et les Troyens, sur leurs gardes, reculaient en se regroupant et ramassaient leurs blessés et leurs morts. Ils s’éloignaient les uns des autres tout en regagnant leur camp respectif. Patrocle était mort mais le combat ne fut en rien décisif, ni pour les Grecs ni pour les Troyens.
 
 
 
P
atrocle est mort ! Quand Agamemnon apprit cette nouvelle, il fut pris de panique non pas par une vague de tristesse spontanée mais en imaginant la réaction d’effroi d’Achille et les inévitables conséquences. Jamais Achille ne pardonnera à Agamemnon la mort de son ami. Il aurait aimé se transformer en poussière et être dispersé aux quatre coins de la plaine. Il regardait Briséis et ne pouvait s’empêcher de se dire que finalement c’était de sa faute, à cette arrogante, ses charmes avaient annihilé toute sa raison, elle était la source de son conflit, elle exacerbait sa virilité au détriment de ses devoirs de chef. Agamemnon  avait peur du comportement d’Achille, il rejetait toute la responsabilité sur Briséis par impuissance et par lâcheté, cependant il se gardait bien de penser à haute voix, il ne fallait rien laisser paraître, ni devant Briséis ni devant ses hommes. La mort de Patrocle ne l’arrangeait pas, il comptait se servir de lui pour intercéder auprès d’Achille, il voulait tirer profit de leur complicité pour lentement mais sûrement arriver à un compromis avec Achille dans le conflit qui les opposait. De toute façon dans l’immédiat le plus important était de trouver la bonne personne pour annoncer à Achille le décès de Patrocle. Dans l’esprit d’Agamemnon l’homme de la situation ne pouvait être qu’Odysseus. Il le fit appeler.
Briséis pendant ce temps restait seule assise sur une chaise, les mains jointes sur ses cuisses, la tête basse, masquée par ses cheveux qui tombaient en rideau sur son visage, elle sanglotait en silence et en se camouflant. Elle pleurait Patrocle mais elle pleurait aussi sur son sort, elle sentait la désolation en elle, elle ne pouvait prétendre à un quelconque bonheur, elle n’avait aucune prise sur le réel. Elle se souvenait de son mari qu’elle avait aimé avant qu’il fût tué par Achille, elle se disait qu’au moins cette pensée lui était personnelle, et que personne ne pouvait la lui dérober. Elle n’avait pas d’enfants et n’en aurait certainement jamais dans ces conditions. A force de déchaîner les passions elle se considérait aussi bien coupable que victime, la mort de Patrocle ne pouvait que retomber sur elle.
Agamemnon, marchait aux côtés d’Odysseus, harassé par les combats, les traits de son visage étaient tirés, des cernes ombrageaient ses yeux, son corps était écorché de toute part, il avait encore du mal à retrouver son souffle. Le chef des Argiens lui posa une main sur l’épaule, ce geste affectueux voulait aussi apporter une touche amicale à cette rencontre. Il cherchait à le mettre en confiance et créer un terrain favorable à la discussion. Il eut l’idée de lui parler de son épouse.
« Odysseus, ta femme te manque n’est-ce pas ? lui demanda-t-il gravement.
- C’est peu dire, oui, c’est peu dire qu’elle me manque. Bien sûr, je pourrais me consoler auprès de toutes ces femmes rencontrées au cours de nos captures mais Pénélope c’est Pénélope, je n’arrive pas à la confondre avec les autres. Elle est pour moi comme la racine d’un arbre, sans elle je suis exilé de moi-même. Neuf ans c’est long et pourtant je ne pense qu’à une chose c’est me retrouver auprès d’elle et de mon fils. Quand je suis parti d’Ithaque, Télémaque n’avait que quelques mois, j’étais si jeune que je n’ai pas compris l’étendue de la douleur de cette séparation. Je me croyais au-dessus de ce genre de sentiment, pour nous la guerre est une seconde nature, partir au loin, laisser femme et enfant, tout cela paraissait le plus naturel du monde. A vrai dire, c’est presque une amputation que nous avons vécue. Rien ne pourra combler le vide de ces années, privé de mon fils et de ma femme dans ma pleine jeunesse. Regarde où nous en sommes aujourd’hui, plus personne ne connaît les origines de cette guerre, nous nous battons parce que les dieux s’amusent de notre sort. Vois comme les combats ont été acharnés aujourd’hui, si nous n’avions pas eu d’armes nous nous serions servis de nos ongles et de nos dents pour meurtrir nos adversaires. Tu vois nous ne sommes pas loin de retomber dans l’animalité. Dire que Prométhée s’est sacrifié pour nous apporter le feu sans lequel nous mangerions la viande crue, nous passerions nos nuits dans la totale obscurité et nous mourrions de froid ! Je suis triste, je pleure la mort de Patrocle mais je pleure aussi ce que nous sommes devenus. 
- Odysseus, tu me surprends, répliqua Agamemnon complètement déconcerté par le discours qu’il venait d’entendre. Tu ne t’es jamais plaint jusqu’à aujourd’hui, tu étais toujours le premier à te jeter dans la bataille, et tu ne dois plus compter le nombre de troyens qui sont tombés sous tes coups de poignard ou d’épée. Qu’est-ce qui te prend de jouer les philosophes ? crois-tu que tu es le seul à souffrir, à avoir sacrifié une partie de toi-même ? oublies-tu que j’ai dû tuer ma propre fille pour m’attirer les faveurs des dieux lors de notre départ d’Aulis ? je te le dis Odysseus je suis hanté par ce crime et je le serai jusqu’à mon dernier souffle mais je n’avais pas le choix, un chef d’une armée comme la notre doit mettre ses devoirs au-dessus de tout, et surtout de ses sentiments, sinon on reste chez soi. La gloire a son prix, alors je te le répète qu’est-ce qui te prend, toi Odysseus, roi d’Ithaque, le guerrier à la ruse légendaire ? s’exclama Agamemnon.
- Je ne sais pas, mais jamais je n’aurais pensé que Patrocle pouvait mourir, quand j’ai vu son corps sans vie, j’ai eu l’impression de me réveiller d’un long et lourd sommeil sans songes. Oui, je venais de me rendre compte que je n’étais pas moi-même. Peut-être les dieux avaient-ils enfermé tous mes souvenirs quelque part en moi sans que je puisse y accéder ni de jour ni de nuit. Et puis d’un seul coup, le cadavre de Patrocle a ouvert le passage, j’ai redécouvert qui j’étais avant cette guerre, tout ce que j’avais laissé derrière moi. »
Agamemnon ne s’attendait pas à une telle confession, il ne reconnaissait pas Odysseus, il se demandait ce que signifiait cette métamorphose, mais il voulait revenir au sujet qu’il avait en tête au début de leur conversation.
« Ecoute Odysseus, comme je te l’ai dit cette guerre n’a épargné personne, nous avons tous perdu des amis et des êtres très chers, et nous avons tous laissé chez nous nos familles, je suis pourtant convaincu que nous viendrons à bout de cette cité et que nous rentrerons chez nous. Si je t’ai demandé c’est que j’ai une autre mission délicate à te confier. »
Il s’arrêta de parler un court instant, il baissa les yeux, la main droite sur son menton, il fit un pas, releva la tête et tout en jetant un regard direct et profond il dit d’une autoritaire : «  Il faut que tu ailles annoncer à Achille la mort de son ami. Raconte-lui comment il est tombé aux champs d’honneur, combien il s’est battu avec bravoure et qu’il est parti rejoindre Hadès sans souffrir. »
Odysseus écoutait Agamemnon attentivement sans surprise ni réticence, il savait combien Achille tenait à Patrocle et que sa légendaire fougue pouvait le rendre terriblement violent à cette annonce. Quoi qu’il en soit, c’était un devoir moral, Patrocle méritait des funérailles dignes de son rang, et Achille devait les présider pour que l’hommage soit complet.
« J’irai Agamemnon, j’irai parler à Achille », répondit calmement Odysseus, en s’essuyant le front.  
 
 
 
H
ector était rentré dans ses appartements, il était seul, pensif, perplexe, certes les Troyens venaient de tuer l’un des meilleurs guerriers grecs mais en même temps ils avaient dû battre en retraite. Lui qui pensait que cette offensive surprise serait décisive, qu’elle le conduirait enfin au bord des navires ennemis pour les incendier. Pure illusion, encore une fois les deux armées s’étaient neutralisées, de part et d’autre, des morts, des estropiés, des blessés. Quand maintenant pourra-t-il mener une autre offensive de cette ampleur ? Il se demandait si finalement les dieux n’avaient pas décidé depuis longtemps du sort de cette guerre. A regarder de près, les Troyens auraient dû rejeter les assaillants depuis bien longtemps, mais à chaque fois Achille était là pour maintenir le statu quo, d’ailleurs pourquoi n’était-il pas de cette bataille ? Cette réflexion eut l’effet d’une eau froide renversée sur sa tête, il se mit debout et reprit sa pensée. Achille n’a pas combattu, c’était la première fois, serait-il blessé ? Serait-il parti ? Plus il cherchait à comprendre et moins il trouvait de réponses satisfaisantes. De toute façon la mort de Patrocle ne pourra pas laisser Achille sans réagir. Hector connaissait la force du lien qui unissait les deux hommes, il saura très bientôt si Achille est encore de ce monde ou dans les parages car dès qu’il apprendra le décès de son ami, il cherchera à venger sa mort, et rien dans ce cas ne pourra protéger Hector de son courroux.
 
 
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es dieux avaient assisté à l’une des plus belles batailles depuis le commencement de cette guerre, la vaillance des deux camps n’était plus à mettre en doute, cependant ils s’étonnaient qu’ils eussent encore autant d’ardeur à jeter dans l’épreuve. La mort de Patrocle, qu’ils avaient décidée d’un commun accord, leur paraissait tomber à propos, un guerrier grec ne pouvait pas trouver mort plus héroïque, l’arme à la main, tué par le plus valeureux ennemi, même si les dieux l’avaient quelque peu aidé. Ils avaient particulièrement aimé la façon dont les grecs s’étaient acharnés à défendre la dépouille de Patrocle, c’était un moment émouvant et captivant. Pour les immortels, ce rapport à la mort chez les humains était sinon étrange du moins fascinant. Les Grecs tenaient depuis longtemps à ce qu’un mort reçoive des funérailles dans la dignité, le respect et l’intégrité de son corps. Le sort de l’âme du défunt dépendait de ce rituel. Il est vrai que les dieux n’entravaient jamais les humains dans leurs manières d’aborder la mort, c’était bien l’un des rares domaines où ils n’intervenaient pas. Le deuil était une affaire qui appartenait aux hommes.
Cependant il se murmurait dans l’Olympe qu’il était temps de passer à autre chose, cette guerre devait durer dix ans mais certains pensaient qu’il fallait qu’elle s’arrêtât au plus tôt. Ils ressentaient bel et bien un ennui, une lassitude, ils avaient hâte de sortir de ce conflit pour mettre en scène de nouvelles aventures. Les dieux parfois se comportaient comme des enfants gâtés, jamais contents, vite rassasiés, insatiables, égoïstes, leur condition d’immortels finalement ne les prédisposait nullement à la patience, loin s’en faut. Cependant ils savaient bien que le destin, le cours des choses, s’imposaient même à eux, tout dieux qu’ils étaient. Certains d’entre eux d’ailleurs ne manquaient pas de le rappeler aux autres, souvent par malice.
 
 
H
élène était dans sa chambre, allongée sur son lit, elle ne dormait pas, elle se détendait comme souvent dans la journée, cherchant à éviter la chaleur. Pâris entra à ce moment, d’un pas lourd et rapide.
« Hélène, je viens d’apprendre que Patrocle a été tué au combat, dit-il d’un ton grave.
-                    Patrocle ? tué ?  Hélène avait du mal à le croire, elle s’assit sur le rebord de son lit elle était émue et inquiète,  Achille n’a pas pu sauver son ami ? demanda-t-elle en détachant chaque mot.
-                    D’après ce que j’ai entendu Achille n’a pas participé à la bataille.
-                    Achille n’a pas combattu ? qu’est-ce que tout cela veut dire, elle s’était mise debout et se mit à tourner en rond pour essayer de comprendre ce qui se passait.
-                    Oui c’est bien cela, Achille n’était pas de la partie, répliqua Pâris.
-                    Alors quand il apprendra le décès de Patrocle, la terre va trembler, crois-moi. Je connais trop le sentiment qui unissait les deux amis, tout est démesure chez Achille, tu verras ce que je te dis, sa peine et sa douleur résonneront comme des coups de tonnerre. Mêmes les dieux ne pourront pas nous protéger de sa colère. La fin approche mon bon Pâris, il ne faut pas se voiler la face, tôt ou tard la faute retombera sur nous. Tu m’as volée à mon époux légitime, certes les dieux l’avaient voulu, mais dans le fond c’était un tabou de brisé. Peut-être serait-il préférable que je me jetasse du haut des remparts, ainsi ma mort laverait l’affront, la guerre cesserait, tu sais que j’ai voulu le faire mais à chaque fois les dieux s’y sont opposés.
-                    Arrête de parler ainsi, tu provoques les dieux par ton impertinence, répondit Pâris furieux, rien ne dit qu’Achille réagira de cette manière, nos soldats avec à leur tête mon frère Hector ont su jusqu’à présent résister et repousser l’ennemi, nous continuerons.
-                    Nous ? tu t’inclus parmi tous ceux des tiens qui combattent l’arme au poing, toi qui n’as jamais été au combat ? lui répondit aussi impertinemment que spontanément Hélène.
-                    Tu es impossible à vivre, je ne sais pas ce qui me retient…
-                    Oui, aller, ne te retient pas ! frappe, tue-moi si tu le veux ou si tu le peux ! dit-elle avec un petit sourire malicieux
Pâris garda sa rancoeur en lui, incapable de mettre en acte ses intentions, il posa ses mains sur ses hanches, releva la tête de défi, resta figé quelques instants et aussitôt subitement se précipita sans mots dire vers la porte de sortie.
 
 
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dysseus s’était isolé au bord de la mer, il était assis sur un rocher et scrutait l’horizon, il paraissait calme, apaisé, libéré. La mort de Patrocle avait été pour lui une véritable catharsis, il se redécouvrait, il se sentait évadé d’un sommeil malsain, le souvenir réapparu de sa vie antérieure à la guerre était comme un oasis en plein désert, et au milieu des vagues, de l’azur qu’il contemplait, il croyait voir le doux visage de Pénélope, dansé au gré de la houle. La brise marine le rafraîchissait, elle accompagnait au mieux sa sensation de volupté qu’il ressentait. En lui, une fascinante animation l’exaltait, il voulait retourner à Ithaque et vivre au près des siens, une vie de père de famille et d’époux. Il fallait donc que cette guerre s’achevât au plus vite, ce qui n’avait rien d’évident, en attendant il devait aller voir Achille pour lui annoncer la mort de Patrocle et ce n’était pas une mince épreuve. Odysseus réfléchissait sur les mots à trouver et la meilleure attitude possible, mais en même temps il se disait que pour être sincère, il devait surtout être spontané. Il se leva, regarda une dernière fois l’étendue infinie de la mer, respira à plein poumons en fermant les yeux et fit demi-tour en direction du campement, décidé à rencontrer Achille.
 
 
 
A
chille, ce jour-là, était resté seul, enfermé dans sa baraque, il se plaisait à demeurer tranquille, allongé sur son lit, plongé dans ses pensées, oubliant jusqu’à la rumeur des combats, pourtant si proches. Sans savoir pourquoi, il se souvint d’une femme, une captive aux yeux verts, originaire de l’est, elle lui fut donnée après un célèbre combat où seul contre plus de quarante ennemis, il fit face et les massacra jusqu’au dernier. Au début, elle n’était qu’une compagne de lit de plus, mais au fil des jours, il ne put s’empêcher de ressentir des sentiments nouveaux qu’il n’avait jamais éprouvés jusque-là. Il avait du mal à les regarder de près, il cherchait même à s’en soustraire, cependant cette jeune fille aux cheveux d’or le captivait, elle devenait une obsession, les nuits passées avec elle ne lui suffisaient plus, il fallait qu’elle fût à ses côtés même pendant la journée. Il aimait boire la volupté infinie des richesses de son corps mais aussi contempler la beauté de son visage. Lui, Achille, le guerrier redouté entre tous, esclave d’une femme aux petits pieds et aux épaules menues ! Il comprenait que son image et son honneur étaient en jeu, il voulait croire que c’était les dieux qui se plaisaient à lui jouer une farce. Il s’était confié à son seul ami, Patrocle. Ce dernier compatissait au drame intérieur de son frère de cœur, il voyait bien combien Achille était torturé par cette passion. Il ne l’avait jamais vu ainsi auparavant, il semblait comme possédé par un mauvais esprit, il ne s’appartenait plus. Pour le sauver de cette emprise il ne voyait qu’une seule solution, elle était radicale, et douloureuse mais indispensable. Il ne cacha donc nullement à Achille que la seule façon de retrouver sa liberté était de se séparer de cette femme. Achille savait que Patrocle avait raison mais sa ferveur était telle qu’il ne pouvait se résoudre à la quitter. Alors pour aider Achille, Patrocle comprit qu’il fallait qu’il agît à sa place, et c’est lui qui emmena cette perle d’orient au loin, si loin que jamais Achille ne pût ni la revoir ni même en entendre parler. Il resta des jours et des jours sans mots dire, seul, il pleurait… parfois dans un excès de manque de cet amour, il était sur le point de partir rejoindre Patrocle et de la ramener, mais il avait fait le serment à son ami, de ne pas bouger. Patrocle l’avait convaincu qu’il ne pouvait rester aux côtés de cette femme, qu’il vivait une illusion de la chair, qu’il s’était lui-même laissé ensorceler par ses sentiments, il n’y avait alors qu’un remède, se séparer d’elle pour qu’il retrouvât ses esprits, son rang et son salut. Achille se souvenait de cet épisode comme si c’était hier, l’enlèvement de Briséis avait en partie réveillé la vieille douleur, cachée et enfouie en lui.
 
Odysseus se fit annoncer, Achille l’accueillit chaleureusement, même s’il était persuadé qu’il venait pour le convaincre de revenir sur le champ de bataille.
« Qui t’envoie Odysseus, est-ce ce fourbe d’Agamemnon, ne sait-il pas que je suis inflexible ? Que je ne reviendrai pas sur ma décision sans…
-                    Achille, ne te méprends pas, je respecte ton choix, là n’est pas le sujet, répondit Odysseus calmement mais aussi avec un ton profondément solennel.
Achille, peut-être par instinct, comprit que l’homme d’Ithaque avait un poids sur la conscience.
« Que veux-tu dire Odysseus, je te sens… tourmenté, as-tu quelque chose de grave à me révéler ?
-                    C’est le moins qu’on puisse dire Achille, je ne te cache rien, un drame est survenu, et si je suis ici à tes côtés c’est pour te l’apprendre et pour te réconforter. Le silence s’installa un court instant comme si le temps s’était arrêté. Achille redoutait la nouvelle et Odysseus craignait l’étendue de cette révélation. Ecoute Achille, la vie est cruelle pour tous, même les meilleurs d’entre nous, même les plus aimés d’entre nous… Achille comprit tout de suite qu’il était arrivé quelque chose à Patrocle.
-                    Non ! non ! tu ne veux pas dire que… Patrocle… est-il blessé ou prisonnier ? Il fixa alors Odysseus qui ne put s’empêcher de baisser les yeux comme accablé par le regard de feu que lui assénait Achille. Les deux hommes semblaient pétrifiés, ne pouvant aller plus loin dans leurs paroles. Pour la première fois de leur vie tous deux manquèrent de courage, Achille pour écouter, Odysseus pour parler. Les choses les plus banales de l’existence étaient devenues les plus insurmontables. Alors Achille mit son visage dans ses mains, puis il posa lourdement ses genoux à terre, et sa tête plongea vers le sol comme s’il venait d’être frappé par la foudre. Odysseus voulut se précipiter vers lui mais il se retint, pensant qu’Achille avait besoin de ce moment de solitude pour honorer la mémoire de Patrocle. Il pleurait, sa tête frottait la terre comme s’il voulait creuser un trou pour enterrer sa douleur, il invoquait le nom de son ami et celui des dieux, parfois ses poings frappaient le sol de dépit et de colère, et il commençait à se culpabiliser, il s’en voulait d’avoir laissé son ami combattre sans lui, mais une question le taraudait. Alors il leva la tête vers Odysseus, s’essuya le visage des larmes qui l’inondaient, et se mit debout. Il fit face à Odysseus pour lui demander QUI ! qui avait tué Patrocle ?
-                    Hector, répondit gravement l’homme d’Ithaque.
-                    Hector ! Hector ! répéta Achille, mon pire ennemi a donc tué mon meilleur ami, alors je vais reprendre les armes, j’irai défier l’insolente cité et provoquer en duel Hector pour qu’il paie son crime. Neuf années que nous combattons ici, loin de nos terres, à regarder tous nos compagnons mourir, c’en est trop, il est temps d’en finir, nous ne sommes pas nés pour pourrir devant les remparts d’Ilion, le moment est venu de renter chez nous, je porterai de nouveau ma lance et mon bouclier, je conduirai mes hommes à l’assaut et nous briserons les reins de ceux qui nous résistent. Ah ! que les dieux sont cruels, Patrocle était trop jeune pour mourir. Etais-tu à ses côtés quand il est tombé ?
-                    Oui, je l’ai vu, il combattait avec la fougue qui l’avait toujours animé, c’était un grand guerrier, un homme de devoir, il n’avait pas peur de la mort, nous n’avons pas pu le sauver, la fureur du combat était à son comble, j’ai aperçu Patrocle à terre, les Troyens avec à leur tête Hector autour de lui, ils lui assénaient des coups mortels. Quand nous nous sommes précipités vers la meute pour essayer de sauver Patrocle, il était déjà trop tard. Nous avons cependant réussi à récupérer sa dépouille pour qu’il reçoive nos hommages et une sépulture digne de son rang. »
Achille fermait les yeux et fronçait les sourcils, le récit d’Odysseus lui était douloureux, s’il avait été au cœur de cette bataille il aurait sauvé son ami de la rage d’Hector.
« Je veux rendre moi-même les hommages funéraires à Patrocle, comme il se doit, et après, j’irai tuer Hector.
-                    Achille, je sais que ce n’est peut-être pas de circonstance mais la mort de Patrocle a été pour moi comme un moment de vérité, une sortie de l’oubli. Je comprends ta douleur, la perte de celui qui était ton meilleur ami est une souffrance mais si tu permets, elle ne doit pas t’aveugler. Hector n’a pas commis de crime, Patrocle était un guerrier comme toi et moi. Dans une guerre tuer ou être tué est la règle. Nous sommes tous venus ici pour laver l’affront infligé à Ménélas, et pour récupérer son épouse légitime Hélène, enlevée par Pâris. Depuis, neuf années ont passé, beaucoup d’entre nous ne savent plus pourquoi ils combattent, chaque camp compte ses morts, tu sais que j’appréciais beaucoup Patrocle, nous avons mené ensemble une expédition de nuit, j’ai pu admirer son courage et son sang froid, il était prêt à mourir pour servir les siens. Il n’avait pas de haine à l’égard des Troyens, il agissait par devoir et pour l’honneur. Je pense qu’Hector a les mêmes motivations. D’une certaine manière j’ai beaucoup d’estime pour Hector bien qu’il soit notre ennemi. J’ai combattu maintes fois contre lui, il est d’un courage exceptionnel, il se bat pour son peuple, sa ville, sa famille, ce n’est pas un criminel. »
Achille fixait Odysseus, il ne disait rien, mais ses yeux semblaient cracher des éclairs de fureur. Odysseus ne pouvait soutenir le poids de son regard, Achille ressentait une amertume, il n’avait pas besoin d’entendre Odysseus vanter les mérites de celui qui avait tué son ami. Il se demandait même comment l’homme d’Ithaque se permettait de lui parler ainsi, il n’en revenait pas, il ne comprenait pas, il ne réalisait pas, c’était un discours qu’il refusait d’écouter.
« Odysseus, comment oses-tu prendre la défense de celui qui a tué Patrocle ? Il paiera la mort de mon ami, non seulement je le tuerai mais je donnerai sa dépouille à manger aux chiens et aux oiseaux. Il subira l’infamie de pourrir à même le sol. C’est le sort que moi Achille je lui réserve, tu m’entends ? Il n’échappera pas à ma vengeance. Il aurait mieux valu pour lui qu’il rendît l’âme au milieu de la bataille, il aurait eu ainsi une fin digne d’un homme. Mal lui en a pris de tuer Patrocle, les générations futures se souviendront du châtiment que je vais lui infliger. »
Que pouvait répondre Odysseus à une telle rancœur ? Il comprit qu’Achille n’écoutait que sa haine démesurée, son esprit et son cœur étaient inflexibles, il valait donc mieux se taire, il n’était pas de taille à se mettre à dos Achille et encore moins à lutter contre lui. Achille demanda à Odysseus de le laisser seul, il avait besoin de pleurer et préférait que personne ne le vît en larmes. Odysseus fit un signe discret de la main pour lui faire comprendre qu’il sortait.
Achille s’assit sur son lit, il plongea son visage dans ses mains et sanglota comme un enfant.
Par bouyer stéphane - Publié dans : mythologie grecque
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Mardi 10 juillet 2007 2 10 /07 /2007 19:52
Depuis longtemps, l’âge d’or est révolu, les dieux se sont partagés le ciel, la mer, et le territoire des ombres, la terre a été décrétée possession commune, elle est aussi le théâtre de la vie des hommes, des animaux et des plantes.
Si les dieux n’ont pas de soucis, rien en revanche n’est épargné à l’humanité, ni la maladie, ni la souffrance, ni le travail, ni les accouchements dans la douleur, ni la faim, ni les guerres, ni la vieillesse et encore moins… la mort.
Du haut de l’Olympe les dieux assistent à la représentation jamais achevée de l’Histoire des hommes.
 Perdue dans le temps comme une goutte d’eau dans l’océan, une guerre entre deux peuples, voulue par des divinités, tenait en haleine toute la communauté des immortels.
Au cours de ce conflit, un événement se produisit qui donna naissance à un récit que les dieux et les hommes se disputent encore aujourd’hui.
 
 
 
 
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u beau milieu de la journée, sous un soleil accablant, Achille était dans sa baraque, étendu sur son lit, l’âme en peine. Au plus profond de son être, jusque dans ses entrailles, tout remuait en lui comme une mer déchaînée, brassant pêle-mêle, rancoeur, animosité et amertume. Il pensait à Briséis, enlevée par Agamemnon, quand ce dernier a dû rendre sa captive Chryséis, à son père. Sa douceur, sa fraîcheur, sa beauté lui manquaient mais plus encore il se sentait cruellement humilié par cet affront. Il était comme un guépard à qui une troupe de chacals avait dérobé sa proie sans qu’il pût se défendre à armes égales. Il eût bien aimé lutter pour « son bien » et son honneur mais les dieux l’en avaient empêché. Alors, il ruminait, sa mâchoire se crispait sous le poids de sa rancune brûlante, c’était plus fort que lui, il ne pouvait pas accepter ce fait accompli. Il s’était laissé envahir par le ressentiment, tout en lui n’était plus qu’une fournaise de colère et son orgueil sans égal soufflait sur les braises de sa haine. Comment le plus valeureux et le plus grand de tous les guerriers pouvait-il accepter une telle humiliation sans résister ?
« Puisqu’il en est ainsi je ne combattrai plus ! » se dit-il, en serrant les dents, convaincu que cette attitude porterait un coup fatal à l’Atride, Agamemnon. Qu’Achille ne combatte plus dans cette guerre interminable, qui durait déjà depuis neuf ans, c’était comme si la mer venait à se retirer des rivages, en quelque sorte un événement hors norme et contre nature. Les armées grecques, conduites par Agamemnon leur chef, ne cessaient de se heurter à la résistance acharnée des défenseurs de la ville de Troie, commandés par l’héroïque Hector, fils du roi Priam. Les batailles se succédaient aux batailles, il n’y avait encore ni vainqueur ni vaincu, mais sans le fils de Pelée et Thétis, les Achéens eurent certainement été anéantis. Sa seule présence au cœur des combats poussait les Troyens à reculer, il ne cédait jamais un pouce de terrain, sa geste ne parvenait cependant pas au triomphe décisif, car les dieux l’avaient voulu ainsi.
Lorsque les grecs apprirent qu’Achille ne serait plus à leurs côtés, la stupéfaction se mêlait cruellement à l’effroi. Ils comprenaient de suite que sans Achille, le sort était joué. Non seulement ils ne prendront jamais Troie mais bien pire ils pressentaient le risque d’être rejetés à la mer comme de vulgaires poissons morts. C’était leur hantise ! Que ces eaux qui les séparaient de leur patrie et de leur famille les engloutissent était le pire cauchemar pour les Danaens aux longs cheveux. Tout ça pour une femme se disaient les uns, la faute en revenait à Agamemnon se persuadaient les autres, qu’importe, la réalité était là, le spectre de la défaite jetait son ombre froide dans les esprits les plus aguerris. Souvent en pareil cas, devant un péril imminent, les hommes connaissent un moment de panique, la réalité est parfois si cruelle, si implacable, que presque naturellement il devient préférable de se voiler la face. Agamemnon savait bien qu’il avait compromis toute l’issue de cette guerre en prenant Briséis à Achille, mais son orgueil et son statut de chef lui imposaient de travestir le réel. Il prenait donc acte du refus d’Achille de combattre en minimisant les conséquences et surtout en prétextant de l’évidente supériorité des Grecs sur les Troyens, bien que celle-ci ne se révélât jamais décisive en neuf années de guerre. Il voulait surtout se convaincre que, puisqu’il le disait, haut et fort, lui le général en chef des Argiens, c’était forcément une vérité qui s’imposait à tous. Agamemnon voulait plus que tout sauver les apparences même contre la plus simple évidence.
 
Patrocle le meilleur ami d’Achille, voulait le rencontrer, il cherchait à se persuader que leur amitié et leur légendaire complicité pourraient le convaincre de changer de décision. Patrocle nourrissait une admiration sans bornes envers Achille, il avait tout appris de lui. La mort de ses parents, alors qu’il était encore qu’un enfant, creusa une sorte de vide qu’il ne réussit jamais à combler depuis ce drame. C’est pourquoi Achille était pour lui, un père et une mère, cependant il avait toujours pris soin de mesurer la démonstration de ses sentiments, de peur que cette affection n’apparaisse comme une faiblesse.
«  Achille, nous avons combattu tant de fois ensemble, nous avons aimé tant de femmes, aujourd’hui tu as perdu Briséis mais ta vie n’est pas en jeu. Agamemnon est notre chef, quoi qu’il en soit, écoute ton devoir de soldat et mets ton orgueil de côté. Rends-toi compte que tu compromets la vie de tous les tiens, j’ai du mal à l’accepter.
-                    Patrocle, (Achille posa à ce moment une main sur l’épaule de son ami, ce simple geste anima une joie dans le cœur de Patrocle, il ressentit une émotion d’enfant et se dit que le cœur d’Achille ne pouvait se détourner de leur attachement l’un pour l’autre) c’est vrai nous avons vécu tant de moments ensemble, sur les champs de batailles, dans les banquets, ou dans les lits de nos femmes, mais les jours se suivent et ne se ressemblent pas. Hier je suis resté allongé toute la journée, j’ai laissé mon esprit aussi libre que le vent, et j’ai eu cette vision : ma lance que nul autre que moi ne peut brandir, était à terre. Elle ne menaçait personne, pas même mes ennemis. Il fallait donc que je me retirasse des combats. Je ne peux pas m’attaquer à Agamemnon, les dieux m’en empêchent, ils ont leur raison, soit, mais moi je peux me retirer de la guerre, j’ai encore ce choix et personne, tu m’entends, personne ne peut le contester, ou alors je ne m’appelle plus Achille !
-                    Mais écoute-moi, répliqua immédiatement Patrocle, avec cette attitude tu nuis à ton propre peuple, à tous les hommes qui ont combattu à tes côtés, tu te détournes de toi-même. Tu t’en rends compte ?
-                    Non Patrocle, je suis mon chemin, et aujourd’hui celui-ci me conduit à renoncer aux armes. En prenant Briséis, Agamemnon a pris mon cœur, et sans celui-ci je reste comme une terre sans eau.
-                    Ton cœur Achille ! tu me parles de ton cœur ! combien as-tu eu de femmes dans ta vie, combien en as-tu laissé dans ton sillon, sans même un regard attendri ? je ne peux pas croire que Briséis efface toutes les femmes du monde. Ne te jette pas dans l’illusion d’un caprice, ne te laisse pas aveugler par ton orgueil, te détourner du combat c’est renoncer à ce que tu es, dit Patrocle avec fougue et passion.
-                    Patrocle, Patrocle, ne nous querellons pas, je n’agis pas contre toi, je te répète que je suis mon chemin. Personne ne se connaît parfaitement, avant cet affront je ne pensais pas que je pouvais souffrir autant, je me sens blessé, au fond de moi je ne trouve plus la paix, je suis dévoré par le souvenir de la peau blanche et suave de Briséis, son absence me plonge dans une noirceur que je n’avais jamais perçue ni même envisagée. Agamemnon, par son geste insensé, a jeté en moi un poison aux contours indéfinis. L’insulte qu’il m’a lancée en m’enlevant Briséis est comme une robe de Déjanire qu’il a jetée sur tout mon corps et sur toute ma personne. Elle m’asphyxie et me dévore de douleurs. Je lui rends le venin qu’il m’a instillé.»
Patrocle, à cet instant, comprit qu’il ne lui servirait à rien de continuer, Achille était comme un roc, difficile à bouger, à faire vaciller. Achille venait de tourner le dos à Patrocle, il s’allongea sur son lit les deux mains derrière la nuque pour mieux se détendre. Patrocle lui fit un geste de la main pour le saluer, toute parole lui semblait désormais vaine, puis il sortit de la baraque, laissant Achille dans ses certitudes.
Patrocle se sentait néanmoins désabusé, défait, meurtri de ne pas avoir pu infléchir la décision d’Achille. Même leur amitié n’avait pas vaincu la rancœur d’Achille, c’était la première fois que Patrocle vivait une telle amertume, il était torturé de voir son ami de toujours, perdu dans une fausse colère. Maintes fois il s’était plu en compagnie de telle ou telle femme, prise ici ou là, au gré de leurs pérégrinations, mais jamais il n’avait perdu la tête pour l’une d’elles, ou renoncé à courir le monde, à franchir les terres inhospitalières, à traverser les mers hostiles. Quel jeu les dieux ont-ils inventé pour troubler à ce point Achille ? s’interrogea-t-il, désabusé et amer.  
 
 
A
gamemnon caressait les cheveux soyeux de Briséis, il fermait les yeux et prenait le temps d’apprécier la souplesse, la légèreté, la douceur de sa chevelure, il se sentait l’âme emplie de bonheur, une étrange ivresse guidait son désir vers la courbe blanche de la nuque de la jeune femme, mais il se retint dans un sursaut comme s’il s’était donné une gifle pour rester éveillé.
« Tu me prends pour un monstre, n’est-ce pas ? lui demanda-t-il.
-                    Je ne sais pas, je ne comprends pas, hier j’étais dans les bras d’Achille aujourd’hui je suis assise à vos pieds et vous me caressez les cheveux. Si je pleure c’est par impuissance, par dépit, j’ai peur de vous et d’Achille, je me sens au centre d’un conflit que je n’ai pas voulu, pas même imaginé. Je suis votre esclave, comme je l’étais avec Achille.
-                    Décidemment, j’ai l’impression d’entendre le même discours que celui de Chryséis, sache que je ne l’ai jamais brutalisée et qu’elle m’était d’une compagnie bien agréable, je la préférais de loin à ma propre épouse, restée au pays. Mais Chryséis est retournée auprès de son père. Pour autant, je ne pouvais perdre la face. Qu’aurait-on dit dans mes armées si moi, le général en chef, demeurais sans femme à côté d’Achille paradant avec toi ? Le pouvoir est dans chaque geste de notre quotidien, il est comme le feu, pour qu’il brûle il faut sans cesse l’alimenter, s’il s’éteint tout est fini. C’est Apollon qui m’a contraint à rendre Chryséis, il avait jeté la peste parmi nous, je devais agir et j’ai agi en chef, maintenant il est vrai que tu es belle et, tout guerrier que je suis, ta beauté me touche. Ne te considère pas comme une esclave, tu vaux bien mieux. Je veillerai sur toi.
Briséis l’écoutait la tête basse, elle avait peur, elle comprenait bien que son sort était entre ces mains et aussi celles d’Achille. Elle sentait son sang se glacer par une avalanche d’effroi? Elle n’osait pas répondre, elle se disait qu’elle en avait déjà trop dit. Elle parlait peu même quand elle était avec Achille. Elle l’écoutait, elle ne le détestait pas, il s’était toujours montré respectueux, jamais amoureux mais respectueux. C’était déjà beaucoup, il ne la frappait pas, il la traitait bien. Au fond que pouvait-elle espérer, n’avait-elle pas renoncé à tous ses rêves ? Avant d’être enlevée et donnée à Achille comme butin, elle avait aimé son mari le roi Mynès, elle avait connu ce sentiment amoureux qui comme une tempête chavire les âmes en détresse. Elle avait eu cette jouissance passionnée et unique dans les bras vigoureux d’un homme, elle en garde encore aujourd’hui un souvenir bien réconfortant, enfoui au plus profond de son cœur. Mais son amour est mort et depuis elle se soumet à son sort, manœuvré comme un mécanisme par l’humeur des dieux et des hommes.
 
 
H
ector laissait filer le plus délicatement possible ses mains sur tout le corps d’Andromaque. Il prenait un plaisir sans faille à s’arrêter sur la pointe de ses seins pour ressentir un frisson secret et unique. Les yeux d’Hector admiraient la peau blanche comme du lait d’Andromaque, la lumière réfléchie l’aveuglait, et brouillait toutes ses pensées au point de le projeter dans l’univers des rêves insoupçonnés. A ses côtés il n’était plus le guerrier, ni le fils du roi de Troie, il se sentait vivre une pure émotion, détaché de tout souci comme les dieux !
Tous deux n’avaient pas pu s’accorder un tel moment de passion depuis bien longtemps, leur lit n’était plus le théâtre de leur amour mais un simple instrument de sommeil pour des corps happés par l’épreuve du quotidien. La guerre les éloignait l’un de l’autre, Hector restait parfois des jours et des nuits à livrer une bataille, à conseiller ses généraux, à veiller aux consolidations des défenses de la ville, à maintenir avec l’extérieur le ravitaillement si vital pour la ville. Aussi, se retrouver l’un et l’autre, allongés, nus dans leur lit, corps contre corps, se livrant à leurs caresses et à leurs baisers les plus intimes, c’était comme un trésor caché qu’ils venaient de redécouvrir subitement.
« Tu me manques Hector, dit d’une voix tremblante Andromaque, cette guerre tue notre peuple et tue notre amour. Comme j’aimerais être à tes côtés, les armes à la main, te soutenir, te défendre et s’il le faut…
-                    Que dis-tu là, Andromaque, c’est à moi que revient le devoir de te protéger, et que deviendrait notre fils, sans sa mère ? Cette guerre nous est imposée par les dieux, nous ne pouvons nous soustraire à notre destin, elle commande nos jours et nos nuits et plus encore elle gouverne tous nos actes et toutes nos pensées.
-                    Mais quand prendra-t-elle fin ? et que deviendrons-nous si les grecs entrent dans la ville ? demanda Andromaque toute tremblante.
Hector, un temps soit peu, resta muet, comprenant le danger d’une réponse hâtive.
« Peut-être ne prendra-t-elle jamais fin, ainsi les dieux bénéficieront-ils d’un spectacle qui semble les ravir, sinon pourquoi laisser un tel conflit sans vainqueur ni vaincu depuis neuf ans ? Nous sommes une bonne distraction pour les dieux, ils ne nous ont jamais vraiment aimés, nous autres mortels, au moins ils se réjouissent de nos combats, de nos pièges, de nos blessures et plus encore de nos massacres. Nous sommes leur distraction préférée. Pourtant, tout jouet de l’Olympe que nous sommes, nous respirons, nos cœurs battent et nos esprits distinguent le jour et la nuit. Nos vies ignorent le repos, que serions-nous d’ailleurs sans l’ardeur de la guerre, connaîtrions-nous l’essence même de notre existence ? La peur est en chacun de nous, la découvrir et l’apprivoiser est notre défi à tous. Devant le danger je ne renoncerai jamais, même au péril de ma vie.
-                    Ne parle pas ainsi Hector, un mauvais présage pourrait s’accrocher à tes dernières paroles. Je ne suis pas prête ni notre fils à te voir partir pour le territoire d’Hadès, que deviendrait une simple femme comme moi sans son époux et sans le père de son fils ? Tu sais l’autre jour j’ai fait un rêve terrible, au beau milieu de la plaine, dans l’herbe grasse deux bergers gardaient des brebis, au loin un loup et un lion, côte à côte, se dressaient sur leurs pattes, l’œil fixé sur ces proies. A un moment, les deux bergers ont aperçu des lièvres courir, et aussitôt se sont mis en chasse, sûrs de les attraper à mains nues. Il n’en fallait pas tant pour un loup et un lion avisés, ils fondirent sur les brebis sans défense, et les mirent en pièces, à la place du troupeau il n’y avait plus qu’un lac de sang dans lequel baignaient des amas de viande et d’os.
-                    Andromaque, seuls les dieux connaissent le langage des rêves, ne te laisse pas abuser par ces songes et aie le courage de me voir accomplir mon destin, quel qu’il soit, rappelle-toi que si les dieux sont immortels ils ne sont pas éternels, nos vies ne nous appartiennent pas, mais nous devons accomplir notre parcours en toute conscience ».
Hector saisit un bras de sa bien aimée, l’embrassa et passa ses joues sur sa peau fine et tendre comme s’il eût voulu se rappeler une dernière fois toute la douceur du monde. Il prit alors congé d’elle pour aller rejoindre ses aides de camp.
 
 
 
 
P
atrocle était inquiet, il dormait mal, il repensait sans cesse à cette dernière entrevue avec Achille qui lui avait confirmé son refus de combattre tant qu’Agamemnon ne lui aurait pas rendu Briséis.
Le danger était évident pour les Grecs, quand les Troyens sauront qu’Achille ne les menacent plus ils se sentiront pousser des ailes et combattront libérer de toute appréhension, ils seront alors aussi féroces que des lions affamés. Il faut donc prendre des initiatives. La première qui lui venait à l’esprit comme une évidence était d’exécuter tous les prisonniers troyens encore en vie. Il ne fallait pas prendre le risque que l’un d’eux s’évade et annonce la nouvelle. Il n’était plus question, comme au début de la guerre, d’échanger les prisonniers ou de les vendre comme esclaves. Il convint d’en parler à Agamemnon pour mener à bien ce projet. Le général en chef des troupes Achéens le reçut avec maints égards, connaissant sa relation étroite avec Achille, il se disait qu’elle lui serait peut-être à un moment opportun d’une grande utilité.
« Salut mon bon et dévoué Patrocle, je suis heureux de te recevoir, veux-tu manger avec moi et boire quelques mélanges, il me reste encore du vin de Thrace ?
-                    Merci à toi mais je suis là pour un sujet bien plus délicat et impérieux. J’ai vu Achille il ne reviendra pas de sitôt sur sa décision (Agamemnon écoutait attentivement mais se garda bien d’une quelconque réponse) il faut donc que nous agissions. En premier lieu il ne faut pas que les Troyens apprennent ce revirement d’Achille. Nous devons tuer tous les prisonniers, si jamais l’un d’eux s’échappe et rapporte cet événement nous serions au bord de la catastrophe.
Agamemnon était stupéfait par la réflexion de Patrocle et presque effrayé par son projet. « Mais nous avons pas loin de cinq cents prisonniers, répondit-il, et tu veux les égorger les uns après les autres, de sang froid, comme du bétail ? s’emporta vivement Agamemnon
-                    Je ne veux rien, je sais seulement que si nous prenons un tel risque nous sommes perdus.
Agamemnon était pris entre l’effroi de ce massacre et celui de la défaite. Il savait au fond de lui-même que Patrocle avait raison. Il était impossible de vaincre sans Achille. La nécessité de gagner du temps lui paraissait indispensable car il ne pouvait se contredire. S’il donnait gain de cause à Achille il risquatit de se ridiculiser. Le massacre des prisonniers aura donc lieu. Cependant, tuer un homme au combat est une chose ; l’exécuter en est une autre, c’est lourd à porter pour une conscience, il voulait donc se décharger de ce crime sur Patrocle.
« Patrocle, tu es un homme sensé, tu as raison, nous ne pouvons vivre avec une épée au-dessus de nos têtes, je te charge de cette mission, prends les hommes qu’il te faut, autant que tu voudras et qu’aucun troyen n’en réchappe. »
Patrocle ne pensait ni au mal ni au bien, c’était un pragmatique, les événements commandaient avant toute chose, il suivait son devoir au-delà de tout calcul.
 
Pendant un jour et une nuit, les cris atroces des prisonniers résonnaient dans les travées du camp grec, le sang ruisselait dans un fossé creusé à cet effet, l’odeur de la mort se répandait dans le moindre recoin. On coupait les têtes, on les écrasait à coups de pierre, on égorgeait, on éventrait. Les bras des Grecs étaient fatigués de tant de manœuvre, le soleil de plomb décuplait leur fatigue, et accablait leur volonté, et qui plus est il leur fallait brûler tous ces corps. Le ciel était rouge comme la braise des bûchers que les Achéens avaient allumés et qu’ils alimentaient au fur et à mesure du massacre. Le vent était si capricieux que la fumée se dissipait avec le plus grand mal, jetant une sorte d’obscurité morbide aux alentours. C’était un spectacle de fin de monde, où l’humanité se consumait d’elle-même et se vidait de tout sens.
Les dieux ne comprenaient pas toujours les hommes, surtout quand ceux-ci s’ingéniaient à ce point à s’infliger un malheur sans cesse renouvelé, et bien qu’ils consentissent à accepter leur présence ici bas, parfois ils ne pouvaient s’empêcher de penser que sans cette race rampante la terre ne s’en porterait pas plus mal.
 
 
L
e lendemain du massacre des prisonniers troyens, l’atmosphère dans le camp grec n’était pas à l’euphorie. Il régnait un étrange sentiment de malaise, aucun des Argiens ne pouvait tirer une gloire quelconque de cet épisode. Après neuf années de lutte souvent acharnée et toujours meurtrière, les assiégeants avaient maintenant le sentiment de tomber dans l’horreur. La menace d’un échec planait au-dessus d’eux depuis le retrait d’Achille aux pieds rapides. Il leur avait donc fallu exterminer tous les prisonniers troyens, ils n’étaient jamais passés par une telle extrémité. Certains essayaient de se rappeler les raisons de cette guerre pour mieux se convaincre de son bien fondé et la justifier. Cependant, nombre de soldats découvraient qu’ils ignoraient ou qu’ils avaient oublié pourquoi ils avaient quitté leur pays, leur famille, leur terre. Neuf ans c’est long, beaucoup étaient si jeunes lors du rassemblement d’Aulis. Ils ne connaissaient rien du monde, ni de la vie, ni de la mort. Que sont devenus leurs parents, leurs amis, sont-ils même encore en vie ? Ils prenaient conscience alors que cette guerre pourrait durer encore des années et qu’il leur faudrait  peut-être envisager de ne jamais rentrer chez eux. Les choses décidément ne seraient plus comme avant ce massacre.
Tous les chefs des différentes tribus le comprenaient bien, Agamemnon en tête. Il commençait même à s’inquiéter des répercutions de son geste à l’égard d’Achille mais bien évidemment il n’en dira rien, il lui fallait simplement trouver une réponse aussi vite que possible pour renverser une situation qui se détériorait de plus en plus rapidement. Il convoqua Odysseus et Patrocle pour leur soumettre un plan. Il leur proposa de les envoyer la nuit venue espionner au plus près les fortifications de la ville. Il se disait ainsi qu’ils pourraient trouver un point faible, une porte insuffisamment gardée, un pan de mur plus friable, une tour plus facile à gravir, n’importe quoi mais un élément favorable qui jusqu’ici avait échappé à leur sagacité. Pour Odysseus et Patrocle la mission était périlleuse, s’ils venaient à rencontrer une patrouille ennemie, ils seraient forcément en infériorité numérique, ils devraient alors se sacrifier, il était en effet impensable qu’ils fussent prisonniers. L’un et l’autre se regardaient, Patrocle ne doutait de rien et le sens du devoir était pour lui au-dessus de la simple peur de mourir, Odysseus à la ruse légendaire ne craignait pas le combat mais comprenait bien le danger de cette mission, il se sentait dans la peau d’un sanglier blessé et encerclé par une meute de chiens.
« Agamemnon, disait Odysseus, maintenant qu’Achille a déposé les armes et après le massacre des prisonniers troyens, nos hommes sont dans le doute. l’usure de la guerre les a gagnés, nos navires n’ont jamais été si menacés, et là tu nous demandes de nous jeter dans la gueule du lion ! Je n’ai pas vocation à me suicider, ce n’est pas dans ma nature, essayons alors de mesurer nos actions, sinon le pire est à craindre. » Les trois hommes restèrent silencieux, pensifs, tourmentés, Agamemnon allait se servir un mélange un peu plus fort pour distraire quelque peu l’atmosphère, il voyait bien l’embarras de la situation, si même Odysseus venait à douter du bien fondé d’une mission tout était compromis. Cependant il fallait agir, il devait user de son autorité l’enjeu était la survie du camp des Danaens et de son prestige.
« Odysseus, Patrocle, je ne vous demande pas de vous sacrifier, je connais trop votre valeur pour croire que vous puissiez tomber entre les mains de l’ennemi. Vous seuls pouvez mener à bien cette mission. Il en va de notre suivie », dit Agamemnon sur un ton grave et solennel. 
Patrocle et Odysseus savaient au fond d’eux-mêmes qu’ils ne pouvaient se détourner de leur chef et plus encore de leur sens du devoir. Leur réticence n’était pas une résistance. Odysseus, pris dans à ses pensées, presque tourmenté,  passa une main dans ses cheveux, tout en fixant Patrocle d’un regard aussi noir que la nuit. D’une voix grave et lente il dit alors : 
«  Nous irons, et nous reviendrons ! N’est-ce pas Patrocle ?
-                    Nous irons et nous verrons, je ne suis pas un oracle », répondit Patrocle.
Il savait combien tout était devenu différent et difficile depuis que son ami Achille s’était retiré du combat. A quoi bon nier la difficulté, bien sûr qu’il assumera sa tâche, mais en même temps l’issue était incertaine, Agamemnon n’aurait jamais dû offenser Achille, ce caprice d’un chef a mis en péril la vie de milliers de grecs, mais son rang, sa discipline et son sens du devoir lui imposaient la réserve. Tous deux sortirent de la baraque d’Agamemnon, au même instant le vent s’était levé, et malgré le ciel assombri on pouvait distinguer au-dessus de leurs têtes, au loin, un milan au bec crochu et aux serres courbes en train de fondre sur une colombe, Odysseus prit alors la parole :
«  Je viendrai te chercher à la tombée de la nuit, soit prêt !
- Je le serai, rassure-toi, répondit Patrocle. » Ils se séparèrent le temps d’aller se préparer pour cette expédition.
 
 
H
élène, se promenait à la fraîcheur du soir sur les remparts de Troie, tout chez elle était ravissement, même le scintillement du ciel étoilé semblait pâle devant sa beauté. Elle était la grâce personnifiée, une figure qu’on eût aimée embrasser pour le reste de l’éternité. Elle marchait d’un pas lent et sûr, les mains dernière le dos, le vent se mit à souffler dans les plis de sa robe blanche et longue, elle perdit quelque peu l’équilibre, le vent lui-même essayait de vouloir l’emporter, ou tout au moins la caresser. Elle s’arrêta et se mit à regarder au loin, et se souvint des jours avant qu’elle arrivât à Troie. Elle se rappelait  sa fille, restée au pays, elle essayait de se l’imaginer aujourd’hui mais elle gardait en mémoire l’image du bébé. Son cœur était lourd quand elle pensait à Hermione, si lourd qu’elle se sentait tremblante et chancelante. Elle était envahie par une tristesse indescriptible qui la meurtrissait, car sa beauté qui n’avait pas d’autre égal dans ce monde, était son fardeau, les dieux et les hommes se la disputaient  comme des loups en furie devant une brebis chétive. Elle était la proie des jalousies, des tentations, des fantasmes, des convoitises, et ne cessait d’être prise dans le torrent des sentiments et des passions. Epouse de Ménélas, cadeau d’Aphrodite à Pâris, objet de cette guerre interminable, Hélène était au centre de tout sauf d’elle-même. Pâris, lui aussi, était sorti prendre l’air sur les remparts, il n’avait pas envie de dormir et cherchait la compagnie d’Hélène. Si sa chevelure blonde comme les blés et ses yeux d’émeraude le rendaient resplendissant, sa démarche gauche et son sourire froid lui ôtaient toute grâce. Il s’approcha d’elle malicieusement, prêt à bondir comme un chat sur un oiseau, sûr qu’elle ne l’avait pas entendu venir. Il se jeta sur elle, l’enserra dans ses bras, et la souleva du sol pour la faire tourner. Il riait et s’époumonait d’avoir capturé une si belle prise. Quel chasseur ! se disait-il en lui-même. Hélène, surprise et effrayée tout d’abord, se débattit, serra les poings et tapa sur les mains de Pâris qui la saisissaient. Vite fatigué Pâris la lâcha maladroitement, les pieds au sol elle perdit l’équilibre et tomba, cherchant à reprendre son souffle il n’eut même pas l’idée de l’aider à se relever. Hélène se mit debout seule, et comme elle rejeta ses cheveux en arrière, elle lui fit face et lui dit :
«  Quand donc cesseras-tu d’être un enfant gâté, ne sais-tu pas qu’une guerre se joue tous les jours, que ton peuple est menacé d’extermination par les miens, et que mon mari Ménélas n’a jamais oublié l’affront que nous lui avons infligé ? Je sais que lorsque les Achéens auront brisé les murs de la ville ils me jetteront vivante dans les flammes de la fournaise qu’ils auront répandue dans toutes les rues de Troie, et veux-tu que je te dise… je l’accepterai. Oui, car au moins avec ma mort, la vie en ce monde reprendra ses droits, la plaine ne sera plus rouge du sang des combattants, l’air ne sera plus vicié par les chairs brûlées, les hommes penseront alors à regagner leurs foyers, à retrouver leurs enfants, leurs mères, leurs sœurs, leurs épouses. Ils se mettront de nouveau à cueillir les fruits mûrs, à cultiver la terre, à tailler la pierre, à garder les brebis et moutons. Ma mort sera salutaire, et si ma fille en deviendra orpheline, puissent les dieux lui apporter une heureuse providence. Et je souhaite qu’Hermione ne soit ni belle, ni laide mais juste une femme aimée de son mari, et heureuse de chérir ses enfants. Cette beauté que les dieux m’ont gratifiée est la source intarissable du malheur des hommes.
-                    Tu parles trop Hélène, oublie cette guerre, ce soir le ciel est étoilé, l’air est rafraîchissant, et nous sommes tous les deux, je pourrais te prendre ici même avec toute l’ardeur de ma passion, personne ne nous dérangerait. Il n’y a plus de Troyens ou d’Argiens, juste toi et moi. »
Il posa sa main sur le col de sa robe, et du bout de son doigt caressa sa peau dans l’espoir de glisser jusqu’au cœur de son décolleté prometteur, Hélène l’arrêta en lui saisissant le poignet.
«  Bien sûr que tu peux me prendre, ici ou ailleurs, tu ne te gènes pas pour cela, et je ne peux aller à l’encontre du dessein des dieux, je suis un simple caillou qu’un enfant lance d’une main et attrape de l’autre. Cependant, mon cœur ne t’appartient pas, tu auras beau me pénétrer au plus profond de ta fougue, tu n’atteindras jamais mon cœur, tu ne l’effleuras même pas. Les dieux m’ont au moins accordé ce privilège. »
Ce n’était pas la première fois que Pâris était déconcerté par le verbe d’Hélène, souvent sa répartie, sa liberté de ton, son analyse fine et étudiée du monde, le laissaient sans voix, il se sentait comme un chien puni par son maître contraint sous la menace d’aller se coucher dans un coin d’une pièce sombre. Pâris n’était pas un homme de mots, il aimait partager son lit avec Hélène, il affectionnait les banquets, mais il redoutait les chasses aux sangliers, et par dessus tout détestait combattre l’épée à la main. Depuis qu’Aphrodite lui avait donné Hélène en cadeau il se prenait pour un roi couronné. Lui et lui seul couchait dans le même lit de la plus belle femme du monde. Que pouvaient espérer les autres, qui d’autre pouvait prétendre à une telle jouissance ? Il n’était pas le plus heureux des hommes mais le plus fier. Aussi, si Hélène avait le verbe plus aisé et plus haut que lui, après tout peu lui importait, l’essentiel était qu’elle se retrouvait chaque nuit dans son lit et qu’il l’enlaçait comme bon lui semblait.
 
 
O
dysseus attendait Patrocle, au pied d’un rocher, juste à la sortie du camp. Pour la première fois de sa vie, il avait une appréhension, cette guerre avait déchaîné toutes les colères et les deux camps avaient accumulé une telle rancœur que chaque combat se transformait en furie meurtrière. Il ne s’agissait même plus de vaincre mais de tuer pour se venger des morts de la veille. Pourtant au tout début, un certain respect prévalait, les Danaens admiraient la bravoure des Troyens, ils défendaient leur ville, leur patrie, leur foyer. La cité qu’ils avaient bâtie était grandiose, à l’image des remparts qui la ceinturaient. A les regarder, les Argiens se sentaient si petits, si faibles, certains croyaient même que des géants avaient dû participer à leur construction pour soulever et déposer avec autant de  précision les blocs de pierre aussi imposants que finement taillés. Odysseus se souvenait qu’à l’époque des premiers combats, après chaque bataille une trêve était déclarée le temps de ramasser les blessés et les morts. Aujourd’hui il n’est plus question de trêve, et il faut se battre pour arracher les blessés et les cadavres aux ennemis d’en face. Si cette nuit ils viennent à rencontrer une patrouille troyenne nul doute que s’en suivra un massacre. Pour cette expédition Odysseus n’avait emporté qu’un poignard, pas de bouclier, ni de casque ou jambières, il fallait être le plus léger et mobile possible. C’était un risque d’être si peu armé mais la situation l’imposait, lui et Patrocle devraient ramper, se faufiler, se dissimuler dans l’herbe tels deux serpents. Il entendit à ce moment arriver Patrocle, ils se saluèrent pour se réconforter et se solidariser.
«  Patrocle, je suis content de partir pour cette mission à tes côtés, ton courage et ton sens du devoir sont sans équivalents, soyons comme deux frères cette nuit, veillons l’un sur l’autre et nous reviendrons vivants.
-                    Tu as raison, je marcherai devant pour nous ouvrir le chemin, toi tu garderas nos arrières, l’ennemi pourra venir de toute part quand nous serons près des remparts. Ils ont installé maints camps entre nous et les murs de leur cité, il faudra être attentif à tout bruit suspect. Maintenant partons et souhaitons que les dieux nous accordent leurs faveurs.
 
 
 
A
u cœur de la nuit, Patrocle et Odysseus avançaient en direction des remparts de Troie, lentement, aussi silencieux que possible n’hésitant pas à serrer les dents pour éteindre leur douleur quand les cailloux aux arêtes tranchantes déchiraient leur peau. Cette expédition était une vraie épreuve pour leurs corps, tantôt à quatre pattes les genoux en sang, tantôt sur le ventre avançant à la force des avant-bras, l’œil rivé sur l’horizon à la recherche du moindre indice suspect d’une présence troyenne. Ils transpiraient, la poussière se collait à leur peau, le battement de leur cœur raisonnait dans leur tête comme des rappels de leur anxiété dissimulée. Tout à coup alors qu’ils commençaient à approcher des remparts, ils entendirent des rires et des paroles. Ils s’arrêtèrent, se figèrent comme des pierres, plus un seul de leurs muscles ne vibrait, ils se concentraient sur les sons, cherchant à les localiser et à les dénombrer. Ils ne devaient être pas plus de trois, juste sur leur gauche, à moins de trente pas. C’était sûrement un poste avancé de sentinelles, cherchant à prévenir d’éventuelle incursion, s’ils voulaient avancer plus loin ils étaient obligés de les éliminer. Les Troyens avaient disposé en une ceinture entourant la cité, des postes de gardes, à distance égale les uns des autres. Plus à droite, ils rencontreraient forcément un autre groupe de vigiles, peut-être plus nombreux. Sans se parler ils s’étaient compris, ils se glissèrent tels deux vipères à travers l’herbe haute, le poignard serré entre les dents, ils pouvaient désormais les voir. Ils étaient bel et bien trois, l’un deux était couché il devait dormir, les deux autres, chacun une lance et un bouclier, se parlaient et riaient comme de vieux amis. Pour Odysseus tout était clair, il fallait qu’ils se jetassent sur les deux premiers, les tuer aussi vite que l’éclair et après neutraliser celui qui dormait. Il mima à Patrocle son dessein, ce dernier acquiesça, ils prirent leur poignard dans une main ferme, et s’apprêtaient à bondir comme deux panthères, leur rapidité était foudroyante, presque irréelle, la surprise pour les deux troyens restés éveillés était complète, ils eurent juste le temps de voir deux ombres fondre sur eux, c’étaient là les dernières images de ce monde qu’ils emportaient dans le royaume d’Hadès. Odysseus et Patrocle passèrent dans leur dos, d’une main les saisirent et de l’autre à l’aide de leur poignard les égorgèrent d’un seul trait. Dans le même mouvement, laissant tomber leurs victimes ensanglantées ils se ruèrent sur le dernier, et le saisirent, pour l’empêcher de bouger et de crier. Ils voulaient le prendre vivant pour le faire parler. Odysseus, à l’aide d’une lourde pierre, lui cassa les deux bras pendant que Patrocle le tenait et le bâillonnait. Sa douleur fut immense, privée de toute sortie, elle explosa en son intérieur, monta dans ses tympans, il eut le souffle coupé, sous la pression de Patrocle.
Sans qu’il reprît sa respiration, Odysseus lui planta la pointe de son poignard dans la gorge, suffisamment pour qu’il sentît que sa vie ne tenait plus qu’à un fil. Le Troyen était jeune, c’était presque un enfant, les neuf années de guerre avait tellement tué que les Troyens étaient obligés de prendre parmi les plus jeunes pour remplacer les soldats morts aux champs de batailles. Odysseus comprit tout de suite que sa jeunesse le rendrait faible et facile à diriger.
«  Veux-tu que ton dernier jour soit celui-ci, n’as-tu pas envie de revoir tes parents ? Alors écoute petit, il me suffit d’un geste pour tu rejoignes le territoire d’Hadès mais si tu réponds à nos demandes tu auras la vie sauve ».
Le Troyen était paniqué, il n’avait jamais combattu auparavant, il était mobilisé depuis la veille, il avait à peine eu le temps de dire au revoir à sa mère, déchirée de voir son enfant partir à la guerre. Il avait si peur, il tremblait, il était comme une brebis blessée qu’un lion et un loup voulaient se partager pour leur festin.
« Dis-nous si une des portes de la ville est moins gardée que les autres, » demanda Odysseus.
-                    je, je ne sais pas, je ne suis soldat que depuis hier, répondit, le jeune Troyen.
Odysseus leva la tête vers Patrocle, tout surpris de sa réponse, se disait qu’il n’avait pas là le prisonnier qu’il leur fallait.
-                    je ne sais qu’une seule chose dont on m’a parlé, c’est que demain Hector doit mener une offensive avec des fantassins et des cavaliers, ajouta-t-il perclus de douleurs causées par ses fractures.
-                    Demain ? demanda fermement Odysseus, tu es sûr ?
-                    Oui, c’est ce que j’ai compris », répondit le prisonnier.
Patrocle et Odysseus avait là un renseignement inespéré qui pouvait leur donner une initiative. Odysseus regarda, le Troyen, il lui sourit pour le rassurer, lui fit un signe de la tête que les engagements étaient tenus puisqu’il avait parlé. Le blessé sentit un apaisement malgré sa souffrance, l’ombre de la mort qui planait au-dessus de sa tête s’évanouissait, et c’est exactement au même instant qu’Odysseus enfonça avec force et précision son poignard dans la gorge frêle du captif qui rendit l’âme, sans même avoir eu le temps d’une dernière pensée pour sa mère ou d’implorer les dieux.
« Odysseus, rentrons tout de suite », dit Patrocle.  Ils prenaient le chemin du retour, pressés de regagner leur camp et satisfaits de leur mission.
Par bouyer stéphane - Publié dans : mythologie grecque
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