gamemnon avait été pris d’insomnie toute la nuit. L’angoisse qui régnait au sein du camp des Achéens agissait dans son esprit comme la force des vagues d’une mer déchaînée se jetant contre une
falaise. Il se sentait aspiré par les événements, il perdait le contrôle de la situation, même ses meilleurs hommes Odysseus et Patrocle avaient manifesté des réticences. Il savait au fond de
lui-même que sans Achille l’issue de la guerre était improbable. Il tournait et virait, buvant frénétiquement une coupe d’un mélange plus fort qu’à l’accoutumée, Briséis était nue, sur les draps
froissés de leur lit, elle dormait comme une enfant. Il regardait son corps si lisse, aux courbes onduleuses, à la chair si soyeuse, en se demandant s’il ne valait pas mieux qu’il la rendît à
Achille. Dès la première fois qu’il l’avait vue aux côtés d’Achille, il avait été captivé par sa sensualité, sa fraîcheur, il l’avait déshabillée du regard comme il ne l’avait jamais fait
auparavant avec une autre femme. Il aurait voulu plonger dans le lac de ses yeux purs, creuser dans sa chevelure une douce niche, s’enchaîner autour de ses seins, se coucher à ses pieds. Lui, le
chef des armées assiégeantes, le frère de Ménélas, l’époux humilié, brûlait d’un feu qu’aucune eau ne pouvait éteindre, sinon celle qui jaillirait de son étreinte folle avec Briséis. Le pire,
c’est qu’il savait que maintenant qu’elle avait été dans son lit jamais Achille n’accepterait de la reprendre avec lui. Que faire, pour sauver la face, comment pouvait-il reprendre l’initiative
et vaincre les Troyens, mais aussi éteindre la passion qui le rendait esclave ?
es dieux se regardaient les uns les autres, estomaqués, c’est peu dire qu’ils n’avaient guère apprécié le comportement d’Odysseus et de Patrocle. Cette exécution froide du jeune troyen était de
trop. Même s’ils étaient à l’origine de cette guerre, et s’ils étaient les artisans de sa trame, ils étaient parfois dépassés par les bassesses des hommes. Bien sûr, il y avait chez les dieux un
brin d’hypocrisie derrière ces critiques, cette guerre les avait bien distraits jusque-là, ils participaient volontiers au cœur de la mêlée, n’hésitant pas à mutiler ou estropier par simple
plaisir. Cependant ils détestaient cette idée que les hommes pussent à un moment donné aller au-delà de leurs intrigues et de leur volonté. Les humains, quoi qu’il arrive, doivent rester à leur
place, c’était pour les dieux à la fois une évidence et un impératif catégorique. Ils étaient ainsi contrariés qu’Odysseus et Patrocle eussent appris ce plan d’attaque d’Hector. Ils se
concertèrent pour savoir comment agir au mieux de leurs intérêts, il leur fallait bien réfléchir, ils décidèrent finalement que l’un des deux protagonistes de cette mission nocturne devait
mourir. Tous penchèrent pour Patrocle, ils avaient maints projets pour Odysseus. « Soit ! disait l’un d’eux, si l’issue de cette guerre ne fait aucun doute, il nous faut donner une
leçon aux Achéens et qui plus est à Patrocle qui n’en réchappera pas. Il n’est pas sain qu’il agisse avec tant de zèle, il va trop loin ».
ector avait réuni dans une des salles du palais tous ses généraux, il voulait les motiver dans ce combat à venir, chacun devait avoir conscience de son devoir, même si les années avait usé la
vaillance des meilleurs et semé le doute chez les plus aguerris, il lui fallait trouver les mots justes et forts pour que personne ne désespère. Il savait que, pour lui comme pour les siens, la
vérité résidait dans le cœur, il leur expliquait donc que s’ils lutaient tous, c’était avant tout pour défendre leurs femmes, leurs enfants, leurs parents qui ne manqueraient pas de tomber dans
l’esclavage si les grecs venaient à prendre la ville. C’est à ce moment qu’un messager entra dans l’assistance pour leur apprendre qu’un poste avancé de sentinelles avait été attaqué et que les
trois gardes étaient morts, tous égorgés. C’était la stupéfaction générale, jamais auparavant les Argiens n’avaient mené une action militaire la nuit, ce n’était pas dans leurs traditions.
Pourquoi avaient-ils alors dérogé à leurs habitudes ? Hector, chercha à se décontracter, en passant une main dans sa nuque puis dans sa chevelure ondoyante, pour s’aider à trouver une
meilleure concentration. Les dieux se saisirent de cette occasion pour instiller dans son esprit une explication qui rentrait dans leur stratégie.
Un événement exceptionnel a dû se produire chez les Danaens pour qu’ils se conduisent ainsi, se disait Hector, que cherchaient-ils sinon des renseignements, oui ! C’est cela, ils étaient en
mission d’espionnage, ils sont tombés sur nos sentinelles et les ont tuées… mais avant leur exécution il est possible que nos hommes eussent été prisonniers et forcés de parler. Hector
approfondissait son raisonnement, inspiré il est vrai par les dieux, jusqu’à se persuader que les Achéens avaient appris que les Troyens devaient mener une offensive au lever du soleil. Il
comprenait au fond de lui tout l’intérêt de cette situation. Il réfléchissait et se disait qu’il ne fallait pas annuler cette sortie mais la modifier. Il enverrait dans un premier temps juste un
petit groupe de cavaliers et de fantassins laissant croire qu’il ne s’agit là que d’une attaque de routine, pour saper la première ligne ennemie. Les Grecs se sentiront sûrs de leur victoire et
se lanceront sans retenue dans le combat, c’est à ce moment là qu’Hector enverra alors le plus gros de ses troupes sur les arrières des Argiens qui seront pris de part et d’autre.
Les dieux riaient de bon cœur devant la tournure des événements, ils trouvaient ces humains tellement faciles à manipuler, à retourner, ou à corrompre. Ils se réjouissaient d’avance de leur
manigance, ils trépignaient d’impatience, certains avaient prévu de descendre sur le champ de bataille pour être au plus près de l’action.
e matin-là, le soleil se levait plus discrètement que d’habitude, peut-être par pudeur, ses rayons de lumière tardaient à éclairer la plaine, un milan planait au-dessus à la recherche de son
premier repas, un vent léger caressait l’herbe comme dans un geste de dernier réconfort, avant la déferlante des acteurs du drame qui allait bientôt se jouer, ici même. Les deux camps étaient
prêts, sûrs de leur victoire, persuadés qu’ils avaient l’avantage de la surprise. Ils sentaient en eux l’euphorie de la victoire les gagner, ils se voyaient déjà tels des carnassiers aux dents
acérées se jeter sur des proies sans défenses. La duperie des dieux était parfaite, Hector trônait sur son cheval, l’air majestueux et solennel, il sortit son épée de son fourreau et donna
l’ordre à ses hommes de tête de se lancer à l’attaque. Il fallait qu’ils luttassent avec fougue et courage car ils seraient en nombre inférieur jusqu’à l’arrivée de la deuxième vague. Leur
attitude était décisive, il avait pris les meilleurs d’entre les meilleurs, des guerriers capables de se battre à un contre trois. Les Achéens aperçurent les Troyens qui se dirigeaient vers eux,
ils poussaient des cris effrayants et s’agitaient comme une nuée d’insectes. Cependant ils voyaient bien qu’ils avaient l’avantage du nombre, Patrocle était en première ligne, aussi impatient
qu’imprudent, il lança ses hommes à l’attaque. Les troupes se ruaient, à toutes jambes, les unes sur les autres, la hargne était à son zénith. Les coups d’épée pleuvaient de toute part,
c’était une étrange mêlée, les cris rivalisaient avec le fracas des boucliers et des armures, déjà beaucoup de corps que les épées avaient mutilés, jonchaient sur le sol, baignant dans le sang
mélangé. Aucune mère des défunts n’aurait reconnu son enfant, haché par le fer et piétiné par la meute de guerriers en rage, les cadavres étaient des amas de chairs sanguinolentes. Hector
lança alors toutes ses réserves sur les arrières des Argiens, il était lui-même à la tête de ses hommes, quand les Grecs se rendirent compte qu’une attaque aussi subite qu’imprévue dévalait dans
leur dos, comme une coulée de lave. La panique se répandit, ils s’étaient livrés sans protéger leurs arrières, terrible et coupable erreur. Un nuage de poussière, dégagé par la rencontre de toute
cette furie, aveuglait la plupart des combattants, on ne comptait plus le nombre de ceux qui rendaient leur dernier souffle avant de rejoindre Hadès, le sang éclaboussait de toute part, deux ou
trois dieux qui s’étaient glissés sur le champ de bataille, massacraient au gré de leur fantaisie, l’un d’eux reconnut Patrocle en plein combat, il vit en même temps qu’Hector était à deux ou
trois pas de Patrocle, malicieusement il s’approcha du meilleur ami d’Achille, lui assena une claque sur le crâne qui fit voler en éclat son casque et le mit à terre inconscient, à demi mort.
Hector se jeta alors sur ce corps, comme un lion affamé et s’il avait eu des griffes acérées, il aurait haché menu la dépouille de Patrocle tant son énergie était décuplée. Tuer Patrocle était
une immense victoire, c’était un des meilleurs guerriers, adulé par ses hommes, sa mort affecterait tout le camp grec. Des cris d’effroi surpassaient alors le bruit des armes, les Danaens
voyaient le corps de Patrocle partir en morceaux sous les coups d’Hector, une immense révolte les envahissait et étouffait leur peur, Hector le premier recula devant cette tempête humaine, ce
soudain raz de marée qui emportait tout sur son passage. Les Troyens perdirent du terrain très vite, et beaucoup d’entre eux tombèrent sur le champ de bataille comme des blés fauchés. Les Grecs
ramassaient le corps et les restes de Patrocle pour les mettre à l’abri. Ils formaient comme un mur autour de lui, ils avaient en eux la révolte absolue d’une mère à qui on volait sous ses yeux
son propre enfant. Peu à peu les combats s’arrêtaient, les Achéens et les Troyens, sur leurs gardes, reculaient en se regroupant et ramassaient leurs blessés et leurs morts. Ils
s’éloignaient les uns des autres tout en regagnant leur camp respectif. Patrocle était mort mais le combat ne fut en rien décisif, ni pour les Grecs ni pour les Troyens.
atrocle est mort ! Quand Agamemnon apprit cette nouvelle, il fut pris de panique non pas par une vague de tristesse spontanée mais en imaginant la réaction d’effroi d’Achille et les
inévitables conséquences. Jamais Achille ne pardonnera à Agamemnon la mort de son ami. Il aurait aimé se transformer en poussière et être dispersé aux quatre coins de la plaine. Il regardait
Briséis et ne pouvait s’empêcher de se dire que finalement c’était de sa faute, à cette arrogante, ses charmes avaient annihilé toute sa raison, elle était la source de son conflit, elle
exacerbait sa virilité au détriment de ses devoirs de chef. Agamemnon avait peur du comportement d’Achille, il rejetait toute la responsabilité sur Briséis par impuissance et par lâcheté,
cependant il se gardait bien de penser à haute voix, il ne fallait rien laisser paraître, ni devant Briséis ni devant ses hommes. La mort de Patrocle ne l’arrangeait pas, il comptait se servir de
lui pour intercéder auprès d’Achille, il voulait tirer profit de leur complicité pour lentement mais sûrement arriver à un compromis avec Achille dans le conflit qui les opposait. De toute façon
dans l’immédiat le plus important était de trouver la bonne personne pour annoncer à Achille le décès de Patrocle. Dans l’esprit d’Agamemnon l’homme de la situation ne pouvait être qu’Odysseus.
Il le fit appeler.
Briséis pendant ce temps restait seule assise sur une chaise, les mains jointes sur ses cuisses, la tête basse, masquée par ses cheveux qui tombaient en rideau sur son visage, elle sanglotait en
silence et en se camouflant. Elle pleurait Patrocle mais elle pleurait aussi sur son sort, elle sentait la désolation en elle, elle ne pouvait prétendre à un quelconque bonheur, elle n’avait
aucune prise sur le réel. Elle se souvenait de son mari qu’elle avait aimé avant qu’il fût tué par Achille, elle se disait qu’au moins cette pensée lui était personnelle, et que personne ne
pouvait la lui dérober. Elle n’avait pas d’enfants et n’en aurait certainement jamais dans ces conditions. A force de déchaîner les passions elle se considérait aussi bien coupable que victime,
la mort de Patrocle ne pouvait que retomber sur elle.
Agamemnon, marchait aux côtés d’Odysseus, harassé par les combats, les traits de son visage étaient tirés, des cernes ombrageaient ses yeux, son corps était écorché de toute part, il avait encore
du mal à retrouver son souffle. Le chef des Argiens lui posa une main sur l’épaule, ce geste affectueux voulait aussi apporter une touche amicale à cette rencontre. Il cherchait à le mettre en
confiance et créer un terrain favorable à la discussion. Il eut l’idée de lui parler de son épouse.
« Odysseus, ta femme te manque n’est-ce pas ? lui demanda-t-il gravement.
- C’est peu dire, oui, c’est peu dire qu’elle me manque. Bien sûr, je pourrais me consoler auprès de toutes ces femmes rencontrées au cours de nos captures mais Pénélope c’est Pénélope, je
n’arrive pas à la confondre avec les autres. Elle est pour moi comme la racine d’un arbre, sans elle je suis exilé de moi-même. Neuf ans c’est long et pourtant je ne pense qu’à une chose c’est me
retrouver auprès d’elle et de mon fils. Quand je suis parti d’Ithaque, Télémaque n’avait que quelques mois, j’étais si jeune que je n’ai pas compris l’étendue de la douleur de cette séparation.
Je me croyais au-dessus de ce genre de sentiment, pour nous la guerre est une seconde nature, partir au loin, laisser femme et enfant, tout cela paraissait le plus naturel du monde. A vrai dire,
c’est presque une amputation que nous avons vécue. Rien ne pourra combler le vide de ces années, privé de mon fils et de ma femme dans ma pleine jeunesse. Regarde où nous en sommes aujourd’hui,
plus personne ne connaît les origines de cette guerre, nous nous battons parce que les dieux s’amusent de notre sort. Vois comme les combats ont été acharnés aujourd’hui, si nous n’avions pas eu
d’armes nous nous serions servis de nos ongles et de nos dents pour meurtrir nos adversaires. Tu vois nous ne sommes pas loin de retomber dans l’animalité. Dire que Prométhée s’est sacrifié pour
nous apporter le feu sans lequel nous mangerions la viande crue, nous passerions nos nuits dans la totale obscurité et nous mourrions de froid ! Je suis triste, je pleure la mort de Patrocle
mais je pleure aussi ce que nous sommes devenus.
- Odysseus, tu me surprends, répliqua Agamemnon complètement déconcerté par le discours qu’il venait d’entendre. Tu ne t’es jamais plaint jusqu’à aujourd’hui, tu étais toujours le premier à te
jeter dans la bataille, et tu ne dois plus compter le nombre de troyens qui sont tombés sous tes coups de poignard ou d’épée. Qu’est-ce qui te prend de jouer les philosophes ? crois-tu que
tu es le seul à souffrir, à avoir sacrifié une partie de toi-même ? oublies-tu que j’ai dû tuer ma propre fille pour m’attirer les faveurs des dieux lors de notre départ d’Aulis ? je te
le dis Odysseus je suis hanté par ce crime et je le serai jusqu’à mon dernier souffle mais je n’avais pas le choix, un chef d’une armée comme la notre doit mettre ses devoirs au-dessus de tout,
et surtout de ses sentiments, sinon on reste chez soi. La gloire a son prix, alors je te le répète qu’est-ce qui te prend, toi Odysseus, roi d’Ithaque, le guerrier à la ruse
légendaire ? s’exclama Agamemnon.
- Je ne sais pas, mais jamais je n’aurais pensé que Patrocle pouvait mourir, quand j’ai vu son corps sans vie, j’ai eu l’impression de me réveiller d’un long et lourd sommeil sans songes. Oui, je
venais de me rendre compte que je n’étais pas moi-même. Peut-être les dieux avaient-ils enfermé tous mes souvenirs quelque part en moi sans que je puisse y accéder ni de jour ni de nuit. Et puis
d’un seul coup, le cadavre de Patrocle a ouvert le passage, j’ai redécouvert qui j’étais avant cette guerre, tout ce que j’avais laissé derrière moi. »
Agamemnon ne s’attendait pas à une telle confession, il ne reconnaissait pas Odysseus, il se demandait ce que signifiait cette métamorphose, mais il voulait revenir au sujet qu’il avait en tête
au début de leur conversation.
« Ecoute Odysseus, comme je te l’ai dit cette guerre n’a épargné personne, nous avons tous perdu des amis et des êtres très chers, et nous avons tous laissé chez nous nos familles, je suis
pourtant convaincu que nous viendrons à bout de cette cité et que nous rentrerons chez nous. Si je t’ai demandé c’est que j’ai une autre mission délicate à te confier. »
Il s’arrêta de parler un court instant, il baissa les yeux, la main droite sur son menton, il fit un pas, releva la tête et tout en jetant un regard direct et profond il dit d’une
autoritaire : « Il faut que tu ailles annoncer à Achille la mort de son ami. Raconte-lui comment il est tombé aux champs d’honneur, combien il s’est battu avec bravoure et qu’il est
parti rejoindre Hadès sans souffrir. »
Odysseus écoutait Agamemnon attentivement sans surprise ni réticence, il savait combien Achille tenait à Patrocle et que sa légendaire fougue pouvait le rendre terriblement violent à cette
annonce. Quoi qu’il en soit, c’était un devoir moral, Patrocle méritait des funérailles dignes de son rang, et Achille devait les présider pour que l’hommage soit complet.
« J’irai Agamemnon, j’irai parler à Achille », répondit calmement Odysseus, en s’essuyant le front.
ector était rentré dans ses appartements, il était seul, pensif, perplexe, certes les Troyens venaient de tuer l’un des meilleurs guerriers grecs mais en même temps ils avaient dû battre en
retraite. Lui qui pensait que cette offensive surprise serait décisive, qu’elle le conduirait enfin au bord des navires ennemis pour les incendier. Pure illusion, encore une fois les deux armées
s’étaient neutralisées, de part et d’autre, des morts, des estropiés, des blessés. Quand maintenant pourra-t-il mener une autre offensive de cette ampleur ? Il se demandait si finalement les
dieux n’avaient pas décidé depuis longtemps du sort de cette guerre. A regarder de près, les Troyens auraient dû rejeter les assaillants depuis bien longtemps, mais à chaque fois Achille était là
pour maintenir le statu quo, d’ailleurs pourquoi n’était-il pas de cette bataille ? Cette réflexion eut l’effet d’une eau froide renversée sur sa tête, il se mit debout et reprit sa pensée.
Achille n’a pas combattu, c’était la première fois, serait-il blessé ? Serait-il parti ? Plus il cherchait à comprendre et moins il trouvait de réponses satisfaisantes. De toute façon
la mort de Patrocle ne pourra pas laisser Achille sans réagir. Hector connaissait la force du lien qui unissait les deux hommes, il saura très bientôt si Achille est encore de ce monde ou dans
les parages car dès qu’il apprendra le décès de son ami, il cherchera à venger sa mort, et rien dans ce cas ne pourra protéger Hector de son courroux.
es dieux avaient assisté à l’une des plus belles batailles depuis le commencement de cette guerre, la vaillance des deux camps n’était plus à mettre en doute, cependant ils s’étonnaient qu’ils
eussent encore autant d’ardeur à jeter dans l’épreuve. La mort de Patrocle, qu’ils avaient décidée d’un commun accord, leur paraissait tomber à propos, un guerrier grec ne pouvait pas trouver
mort plus héroïque, l’arme à la main, tué par le plus valeureux ennemi, même si les dieux l’avaient quelque peu aidé. Ils avaient particulièrement aimé la façon dont les grecs s’étaient acharnés
à défendre la dépouille de Patrocle, c’était un moment émouvant et captivant. Pour les immortels, ce rapport à la mort chez les humains était sinon étrange du moins fascinant. Les Grecs tenaient
depuis longtemps à ce qu’un mort reçoive des funérailles dans la dignité, le respect et l’intégrité de son corps. Le sort de l’âme du défunt dépendait de ce rituel. Il est vrai que les dieux
n’entravaient jamais les humains dans leurs manières d’aborder la mort, c’était bien l’un des rares domaines où ils n’intervenaient pas. Le deuil était une affaire qui appartenait aux hommes.
Cependant il se murmurait dans l’Olympe qu’il était temps de passer à autre chose, cette guerre devait durer dix ans mais certains pensaient qu’il fallait qu’elle s’arrêtât au plus tôt. Ils
ressentaient bel et bien un ennui, une lassitude, ils avaient hâte de sortir de ce conflit pour mettre en scène de nouvelles aventures. Les dieux parfois se comportaient comme des enfants gâtés,
jamais contents, vite rassasiés, insatiables, égoïstes, leur condition d’immortels finalement ne les prédisposait nullement à la patience, loin s’en faut. Cependant ils savaient bien que le
destin, le cours des choses, s’imposaient même à eux, tout dieux qu’ils étaient. Certains d’entre eux d’ailleurs ne manquaient pas de le rappeler aux autres, souvent par malice.
élène était dans sa chambre, allongée sur son lit, elle ne dormait pas, elle se détendait comme souvent dans la journée, cherchant à éviter la chaleur. Pâris entra à ce moment, d’un pas lourd et
rapide.
« Hélène, je viens d’apprendre que Patrocle a été tué au combat, dit-il d’un ton grave.
- Patrocle ? tué ? Hélène avait du mal à le croire, elle s’assit sur le rebord de son lit elle était émue et inquiète, Achille n’a pas pu sauver son ami ?
demanda-t-elle en détachant chaque mot.
- D’après ce
que j’ai entendu Achille n’a pas participé à la bataille.
- Achille
n’a pas combattu ? qu’est-ce que tout cela veut dire, elle s’était mise debout et se mit à tourner en rond pour essayer de comprendre ce qui se passait.
- Oui c’est
bien cela, Achille n’était pas de la partie, répliqua Pâris.
- Alors
quand il apprendra le décès de Patrocle, la terre va trembler, crois-moi. Je connais trop le sentiment qui unissait les deux amis, tout est démesure chez Achille, tu verras ce que je te dis, sa
peine et sa douleur résonneront comme des coups de tonnerre. Mêmes les dieux ne pourront pas nous protéger de sa colère. La fin approche mon bon Pâris, il ne faut pas se voiler la face, tôt ou
tard la faute retombera sur nous. Tu m’as volée à mon époux légitime, certes les dieux l’avaient voulu, mais dans le fond c’était un tabou de brisé. Peut-être serait-il préférable que je me
jetasse du haut des remparts, ainsi ma mort laverait l’affront, la guerre cesserait, tu sais que j’ai voulu le faire mais à chaque fois les dieux s’y sont opposés.
- Arrête de
parler ainsi, tu provoques les dieux par ton impertinence, répondit Pâris furieux, rien ne dit qu’Achille réagira de cette manière, nos soldats avec à leur tête mon frère Hector ont su jusqu’à
présent résister et repousser l’ennemi, nous continuerons.
- Nous ? tu t’inclus parmi tous ceux des tiens qui combattent l’arme au poing, toi qui n’as jamais été au combat ? lui répondit aussi impertinemment que
spontanément Hélène.
- Tu es
impossible à vivre, je ne sais pas ce qui me retient…
- Oui,
aller, ne te retient pas ! frappe, tue-moi si tu le veux ou si tu le peux ! dit-elle avec un petit sourire malicieux
Pâris garda sa rancoeur en lui, incapable de mettre en acte ses intentions, il posa ses mains sur ses hanches, releva la tête de défi, resta figé quelques instants et aussitôt subitement se
précipita sans mots dire vers la porte de sortie.
dysseus s’était isolé au bord de la mer, il était assis sur un rocher et scrutait l’horizon, il paraissait calme, apaisé, libéré. La mort de Patrocle avait été pour lui une véritable catharsis,
il se redécouvrait, il se sentait évadé d’un sommeil malsain, le souvenir réapparu de sa vie antérieure à la guerre était comme un oasis en plein désert, et au milieu des vagues, de l’azur qu’il
contemplait, il croyait voir le doux visage de Pénélope, dansé au gré de la houle. La brise marine le rafraîchissait, elle accompagnait au mieux sa sensation de volupté qu’il ressentait. En lui,
une fascinante animation l’exaltait, il voulait retourner à Ithaque et vivre au près des siens, une vie de père de famille et d’époux. Il fallait donc que cette guerre s’achevât au plus vite, ce
qui n’avait rien d’évident, en attendant il devait aller voir Achille pour lui annoncer la mort de Patrocle et ce n’était pas une mince épreuve. Odysseus réfléchissait sur les mots à trouver et
la meilleure attitude possible, mais en même temps il se disait que pour être sincère, il devait surtout être spontané. Il se leva, regarda une dernière fois l’étendue infinie de la mer, respira
à plein poumons en fermant les yeux et fit demi-tour en direction du campement, décidé à rencontrer Achille.
chille, ce jour-là, était resté seul, enfermé dans sa baraque, il se plaisait à demeurer tranquille, allongé sur son lit, plongé dans ses pensées, oubliant jusqu’à la rumeur des combats, pourtant
si proches. Sans savoir pourquoi, il se souvint d’une femme, une captive aux yeux verts, originaire de l’est, elle lui fut donnée après un célèbre combat où seul contre plus de quarante ennemis,
il fit face et les massacra jusqu’au dernier. Au début, elle n’était qu’une compagne de lit de plus, mais au fil des jours, il ne put s’empêcher de ressentir des sentiments nouveaux qu’il n’avait
jamais éprouvés jusque-là. Il avait du mal à les regarder de près, il cherchait même à s’en soustraire, cependant cette jeune fille aux cheveux d’or le captivait, elle devenait une obsession, les
nuits passées avec elle ne lui suffisaient plus, il fallait qu’elle fût à ses côtés même pendant la journée. Il aimait boire la volupté infinie des richesses de son corps mais aussi contempler la
beauté de son visage. Lui, Achille, le guerrier redouté entre tous, esclave d’une femme aux petits pieds et aux épaules menues ! Il comprenait que son image et son honneur étaient en jeu, il
voulait croire que c’était les dieux qui se plaisaient à lui jouer une farce. Il s’était confié à son seul ami, Patrocle. Ce dernier compatissait au drame intérieur de son frère de cœur, il
voyait bien combien Achille était torturé par cette passion. Il ne l’avait jamais vu ainsi auparavant, il semblait comme possédé par un mauvais esprit, il ne s’appartenait plus. Pour le sauver de
cette emprise il ne voyait qu’une seule solution, elle était radicale, et douloureuse mais indispensable. Il ne cacha donc nullement à Achille que la seule façon de retrouver sa liberté
était de se séparer de cette femme. Achille savait que Patrocle avait raison mais sa ferveur était telle qu’il ne pouvait se résoudre à la quitter. Alors pour aider Achille, Patrocle comprit
qu’il fallait qu’il agît à sa place, et c’est lui qui emmena cette perle d’orient au loin, si loin que jamais Achille ne pût ni la revoir ni même en entendre parler. Il resta des jours et des
jours sans mots dire, seul, il pleurait… parfois dans un excès de manque de cet amour, il était sur le point de partir rejoindre Patrocle et de la ramener, mais il avait fait le serment à son
ami, de ne pas bouger. Patrocle l’avait convaincu qu’il ne pouvait rester aux côtés de cette femme, qu’il vivait une illusion de la chair, qu’il s’était lui-même laissé ensorceler par ses
sentiments, il n’y avait alors qu’un remède, se séparer d’elle pour qu’il retrouvât ses esprits, son rang et son salut. Achille se souvenait de cet épisode comme si c’était hier, l’enlèvement de
Briséis avait en partie réveillé la vieille douleur, cachée et enfouie en lui.
Odysseus se fit annoncer, Achille l’accueillit chaleureusement, même s’il était persuadé qu’il venait pour le convaincre de revenir sur le champ de bataille.
« Qui t’envoie Odysseus, est-ce ce fourbe d’Agamemnon, ne sait-il pas que je suis inflexible ? Que je ne reviendrai pas sur ma décision sans…
- Achille,
ne te méprends pas, je respecte ton choix, là n’est pas le sujet, répondit Odysseus calmement mais aussi avec un ton profondément solennel.
Achille, peut-être par instinct, comprit que l’homme d’Ithaque avait un poids sur la conscience.
« Que veux-tu dire Odysseus, je te sens… tourmenté, as-tu quelque chose de grave à me révéler ?
- C’est le
moins qu’on puisse dire Achille, je ne te cache rien, un drame est survenu, et si je suis ici à tes côtés c’est pour te l’apprendre et pour te réconforter. Le silence s’installa un court instant
comme si le temps s’était arrêté. Achille redoutait la nouvelle et Odysseus craignait l’étendue de cette révélation. Ecoute Achille, la vie est cruelle pour tous, même les meilleurs d’entre nous,
même les plus aimés d’entre nous… Achille comprit tout de suite qu’il était arrivé quelque chose à Patrocle.
- Non !
non ! tu ne veux pas dire que… Patrocle… est-il blessé ou prisonnier ? Il fixa alors Odysseus qui ne put s’empêcher de baisser les yeux comme accablé par le regard de feu que lui
assénait Achille. Les deux hommes semblaient pétrifiés, ne pouvant aller plus loin dans leurs paroles. Pour la première fois de leur vie tous deux manquèrent de courage, Achille pour écouter,
Odysseus pour parler. Les choses les plus banales de l’existence étaient devenues les plus insurmontables. Alors Achille mit son visage dans ses mains, puis il posa lourdement ses genoux à terre,
et sa tête plongea vers le sol comme s’il venait d’être frappé par la foudre. Odysseus voulut se précipiter vers lui mais il se retint, pensant qu’Achille avait besoin de ce moment de
solitude pour honorer la mémoire de Patrocle. Il pleurait, sa tête frottait la terre comme s’il voulait creuser un trou pour enterrer sa douleur, il invoquait le nom de son ami et celui des
dieux, parfois ses poings frappaient le sol de dépit et de colère, et il commençait à se culpabiliser, il s’en voulait d’avoir laissé son ami combattre sans lui, mais une question le taraudait.
Alors il leva la tête vers Odysseus, s’essuya le visage des larmes qui l’inondaient, et se mit debout. Il fit face à Odysseus pour lui demander QUI ! qui avait tué Patrocle ?
- Hector,
répondit gravement l’homme d’Ithaque.
- Hector ! Hector ! répéta Achille, mon pire ennemi a donc tué mon meilleur ami, alors je vais reprendre les armes, j’irai défier l’insolente cité et provoquer en duel Hector pour
qu’il paie son crime. Neuf années que nous combattons ici, loin de nos terres, à regarder tous nos compagnons mourir, c’en est trop, il est temps d’en finir, nous ne sommes pas nés pour pourrir
devant les remparts d’Ilion, le moment est venu de renter chez nous, je porterai de nouveau ma lance et mon bouclier, je conduirai mes hommes à l’assaut et nous briserons les reins de ceux qui
nous résistent. Ah ! que les dieux sont cruels, Patrocle était trop jeune pour mourir. Etais-tu à ses côtés quand il est tombé ?
- Oui, je
l’ai vu, il combattait avec la fougue qui l’avait toujours animé, c’était un grand guerrier, un homme de devoir, il n’avait pas peur de la mort, nous n’avons pas pu le sauver, la fureur du combat
était à son comble, j’ai aperçu Patrocle à terre, les Troyens avec à leur tête Hector autour de lui, ils lui assénaient des coups mortels. Quand nous nous sommes précipités vers la meute pour
essayer de sauver Patrocle, il était déjà trop tard. Nous avons cependant réussi à récupérer sa dépouille pour qu’il reçoive nos hommages et une sépulture digne de son rang. »
Achille fermait les yeux et fronçait les sourcils, le récit d’Odysseus lui était douloureux, s’il avait été au cœur de cette bataille il aurait sauvé son ami de la rage d’Hector.
« Je veux rendre moi-même les hommages funéraires à Patrocle, comme il se doit, et après, j’irai tuer Hector.
- Achille,
je sais que ce n’est peut-être pas de circonstance mais la mort de Patrocle a été pour moi comme un moment de vérité, une sortie de l’oubli. Je comprends ta douleur, la perte de celui qui était
ton meilleur ami est une souffrance mais si tu permets, elle ne doit pas t’aveugler. Hector n’a pas commis de crime, Patrocle était un guerrier comme toi et moi. Dans une guerre tuer ou être tué
est la règle. Nous sommes tous venus ici pour laver l’affront infligé à Ménélas, et pour récupérer son épouse légitime Hélène, enlevée par Pâris. Depuis, neuf années ont passé, beaucoup
d’entre nous ne savent plus pourquoi ils combattent, chaque camp compte ses morts, tu sais que j’appréciais beaucoup Patrocle, nous avons mené ensemble une expédition de nuit, j’ai pu admirer son
courage et son sang froid, il était prêt à mourir pour servir les siens. Il n’avait pas de haine à l’égard des Troyens, il agissait par devoir et pour l’honneur. Je pense qu’Hector a les mêmes
motivations. D’une certaine manière j’ai beaucoup d’estime pour Hector bien qu’il soit notre ennemi. J’ai combattu maintes fois contre lui, il est d’un courage exceptionnel, il se bat pour son
peuple, sa ville, sa famille, ce n’est pas un criminel. »
Achille fixait Odysseus, il ne disait rien, mais ses yeux semblaient cracher des éclairs de fureur. Odysseus ne pouvait soutenir le poids de son regard, Achille ressentait une amertume, il
n’avait pas besoin d’entendre Odysseus vanter les mérites de celui qui avait tué son ami. Il se demandait même comment l’homme d’Ithaque se permettait de lui parler ainsi, il n’en revenait pas,
il ne comprenait pas, il ne réalisait pas, c’était un discours qu’il refusait d’écouter.
« Odysseus, comment oses-tu prendre la défense de celui qui a tué Patrocle ? Il paiera la mort de mon ami, non seulement je le tuerai mais je donnerai sa dépouille à manger aux chiens
et aux oiseaux. Il subira l’infamie de pourrir à même le sol. C’est le sort que moi Achille je lui réserve, tu m’entends ? Il n’échappera pas à ma vengeance. Il aurait mieux valu pour lui
qu’il rendît l’âme au milieu de la bataille, il aurait eu ainsi une fin digne d’un homme. Mal lui en a pris de tuer Patrocle, les générations futures se souviendront du châtiment que je vais lui
infliger. »
Que pouvait répondre Odysseus à une telle rancœur ? Il comprit qu’Achille n’écoutait que sa haine démesurée, son esprit et son cœur étaient inflexibles, il valait donc mieux se taire, il
n’était pas de taille à se mettre à dos Achille et encore moins à lutter contre lui. Achille demanda à Odysseus de le laisser seul, il avait besoin de pleurer et préférait que personne ne le vît
en larmes. Odysseus fit un signe discret de la main pour lui faire comprendre qu’il sortait.
Achille s’assit sur son lit, il plongea son visage dans ses mains et sanglota comme un enfant.