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Vendredi 11 janvier 2008 5 11 /01 /2008 21:23
 
B
riséis et deux autres servantes s’occupaient de la dépouille de Patrocle, elles avaient lavé son corps du sang coagulé, et l’avaient enduit d’huile et de parfums précieux. Briséis prenait un soin méticuleux presque maternel à préparer le défunt pour ses funérailles. Elle lui tenait une main avec tendresse, elle la caressait en passant lentement un tissu imbibé d’un parfum de son choix sur sa chair froide. Elle avait toujours apprécié Patrocle même si ce dernier ne lui avait jamais témoigné une affection particulière. Il s’était montré un homme respectable et honnête il n’avait jamais cherché à profiter de sa supériorité pour abuser d’elle, et pourtant il aurait pu à maintes reprises…
La nuit tombait, une étrange atmosphère régnait au sein du camp des Argiens. Achille restait seul dans sa baraque, Odysseus marchait au bord de la mer, Agamemnon cherchait à dissiper ses appréhensions dans le vin de Tharce, les sentinelles, pour passer le temps et se rassurer, guettaient dans le ciel un présage de bon augure, annonçant la fin prochaine de cette guerre.
 
 
A
ndromaque était auprès de son époux dans leur chambre, elle lui caressait les cheveux, et l’embrassait voluptueusement. Elle était prise de frisson à ses côtés, elle aurait voulu se coller à lui, pour lui offrir son corps en forme de rempart contre toutes les angoisses qui assaillaient Hector. L’annonce de la mort de Patrocle l’avait projetée dans une peur infinie. Elle savait que son mari tant aimé serait la cible de la vengeance d’Achille, mais elle se sentait si faible devant un tel danger, alors elle renforçait son étreinte, ses baisers devenaient plus brûlants, ses caresses environnaient tout le corps d’Hector, elle voulait se déshabiller et s’offrir entièrement à lui mais à cet instant, il la retint d’un geste ferme et l’empêcha d’aller plus loin. Il était trop préoccupé par tous les événements passés et à venir.
« Andromaque, Andromaque, ne rend pas les choses encore plus difficiles qu’elles le sont en ce moment. Je suis fatigué, je pensais vraiment que cette dernière bataille nous donnerait un avantage décisif sur nos ennemis, et au bout du compte, nous sommes toujours au même point, pire ! Si Achille est encore de ce monde et aux portes de notre cité, nous sommes désormais sous la menace de sa colère. J’ai peur pour toi, pour notre fils, notre peuple, les dieux se sont joués de nous, notre combat me semble perdu d’avance, je réalise que tous nos efforts sont vains. C’est un étrange destin que le notre, nous sommes condamnés à nous battre en pure perte.
-         Hector ne parle pas ainsi, je t’en prie, pense à moi, pense à notre fils, les Grecs n’auront pas de pitié pour nous si nous tombons entre leurs mains.
-         Je sais Andromaque, je sais, crois-moi ce n’est pas le courage qui me manque mais tout me semble joué d’avance. Quand mon frère est arrivé avec Hélène, la femme de Ménélas, je savais que des jours difficiles pour nous et notre peuple s’annonçaient, enlever une épouse légitime pour en faire sa maîtresse est un acte infâme mais Hélène a été donnée à Pâris par une déesse, la volonté d’un dieu est au-dessus des lois des hommes. La réalité est là Andromaque, nous suivons un chemin qui est nous est déjà tracé et je crois que le notre nous conduit à…
-         Non Hector ! Non ! je ne veux plus t’entendre, s’emporta alors Andromaque paniquée et tremblante, je t’en prie ressaisis-toi, tu auras d’autres occasions de rejeter les Danaens à la mer, nos remparts sont encore debout, nos ennemis n’ont jamais réussi à les franchir. Tes guerriers te sont dévoués, ils t’admirent et ils sont prêts à se battre encore comme des lions, ne te laisse pas abuser pas la fatigue et la lassitude.
Hector regarda tendrement sa bien aimée dans les yeux, il ne voulait pas répondre mais il était conquis par la volonté de résistance de sa femme, il lui fit un sourire de complicité, il l’enlaça et l’embrassa avec la fougue et l’envie de leur premier baiser. Ce moment de volupté et de grâce lui appartenait, mêmes les dieux ne pouvaient le lui enlever, alors il fit tomber la robe d’Andromaque, il la prit dans ses bras et la coucha dans leur lit pour lui donner tout l’amour qu’elle méritait. La guerre et la mort pouvaient attendre un temps soit peu.
 
A
chille avait revêtu ses plus beaux habits, il tenait dans une main son bouclier et dans l’autre sa lance légendaire, son casque d’argent scintillait comme une nuit d’été tout étoilée, il était lumineux. Son visage était grave, sa posture droite et solennelle, il se sentait prêt à aller voir le corps de Patrocle, mais il ressentait un pincement au cœur. Même sa fière et éblouissante apparence ne pouvait masquer pleinement son émotion. Il avait demandé à Odysseus de l’accompagner. C’était étrange, lui qui avait envoyé tant d’âmes dans le territoire d’Hadès, il redoutait de se retrouver face à face avec le cadavre de son ami. Parfois la mort révèle aux vivants une peur insoupçonnable, un gouffre imperceptible, une angoisse impensable, une vérité inimaginable. Avant de sortir de sa baraque, Achille prit le soin de s’asseoir un moment, pour se ressaisir, pour ne pas laisser transparaître la moindre faiblesse devant son peuple. Il était si vénéré et si craint par sa force et son courage, il paraissait sans faille, quasi invincible, l’évocation de son seul nom résonnait comme la fureur de la charge d’une meute de loups. Sa réputation le piégeait dans ce moment de deuil, il le savait. Il fallait donc qu’il traversât tout le camp aux yeux de tous jusqu’au lieu où le corps de Patrocle reposait, en apparaissant fidèle aux traits de sa légende. Il gonfla le torse, cramponna fermement sa lance et se leva déterminé. Il sortit de sa baraque, le pas vif et lourd, il marcha la tête droite et haute, sa lance était comme un étendard appelant au respect et à la crainte. Les soldats croisés sur son chemin étaient médusés, ils osaient à peine le regarder, ils auraient aimé s’enfoncer dans le sol pour ne pas le voir, certains mirent un genou à terre en signe de respect, d’autres baissèrent la tête cherchant par là à se soustraire de son regard. Il était parfaitement impressionnant, c’était comme une montagne qui se déplaçait, il aurait fallu être fou pour s’interposer devant une telle force. Lorsque Odysseus l’aperçut, il courut sur le champ en direction de la tente de Patrocle pour le rejoindre, nourri par le sentiment qu’il ne fallait pas qu’il arrivât en retard au risque de provoquer l’irritation d’Achille, ce n’était pas le moment. Ils se retrouvaient tous les deux à l’entrée de la tente, Achille sur le même rythme de sa marche d’un geste brusque et large ouvrit la porte en toile, Odysseus s’engouffra avant qu’elle ne se refermât. Ils étaient maintenant tous les deux devant la dépouille de Patrocle, isolés du reste de l’humanité. Achille était figé, l’instant redouté était arrivé, il était à côté du corps sans vie de son ami.
« Tu vois finalement Odysseus comme les dieux sont injustes, c’est le meilleur d’entre nous qui a été massacré par Hector. Il était l’excellence à lui seul, il était la gloire de notre armée, pourtant il a été terrassé comme on écrase une fourmi. Il aurait fallu que je fusse à ses côtés pour lui éviter ce funeste destin. Certes, comme tu le disais il est mort au combat, l’épée à la main, mais cela ne rachète pas l’ignominie d’Hector, je te le dis, il a tué Patrocle parce qu’il sait qu’il ne peut pas me tuer. Ne pouvant m’atteindre, il s’est vengé sur celui qui était pour moi comme un frère, là est son impardonnable faute.  
Regarde Odysseus, regarde le, son visage est celui d’un enfant, et c’est la douleur d’un père devant le corps de son fils sans vie que je ressens en ce moment. Au fond de moi je ne suis pas triste, je suis effondré, tu comprends ? Patrocle m’apportait l’équilibre nécessaire pour marcher droit entre la raison et les sentiments. Sa générosité n’avait pas d’égal, et il savait lire dans mon cœur tourmenté mieux que ma propre mère. »  Achille s’arrêta de parler, il avait la gorge nouée par l’émotion, il s’approcha du corps de Patrocle et tendit une main vers le visage de son ami. Il voulait le toucher, mais il n’y arrivait pas, il avait beau essayé, il était bloqué, impossible de poser sa main sur le front du défunt. Il se mit alors à éclater en sanglots, c’était comme s’il voyait sa propre mort, son propre cadavre, quel effroi ! Quelle horreur ! Tous les masques qu’un homme peut s’inventer et porter dans une vie s’effondraient à cet instant là.
Odysseus, spontanément, se dirigea vers Achille pour lui apporter un réconfort, ce qui réveilla l’orgueil d’Achille, il refusa son aide d’un geste de la main, s’essuya les larmes qui coulaient encore sur son visage, et ajouta d’une voix ferme et grave : « nous allons offrir des funérailles de roi à Patrocle et après j’irai régler le sort d’Hector. »
 
 
L
es dieux étaient occupés à un grand banquet, se délectant de l’Ambroise et du nectar. Dans ces moments d’allégresse les uns et les autres aimaient à disserter de leur sujet favori : les humains. La plupart des dieux avaient le secret espoir de retrouver la jouissance de la terre débarrassée de toute présence humaine. Ils pensaient que les tares de l’humanité finiraient tôt ou tard par les contaminer. Pour eux l’homme ne peut être perfectible car il est une menace pour lui-même. La guerre en est l’expression absolue. Deux peuples s’affrontent comme deux hommes dans un duel, au final il faut un vainqueur et un vaincu, mais ce que les humains n’ont pas encore compris, c’est qu’il ne peut y avoir que des vaincus car la racine de la paix ne prend jamais dans le cœur trop aride des hommes. La guerre est comme une rivière qui coule sans cesse dans leurs veines. Ils tuent et s’entretuent comme des aveugles, incapables de voir leur propre fatalité. Les dieux sur terre sont invisibles aux hommes, ils se mêlent ainsi à leur vie depuis le début, ils suivent leurs complots, leurs adultères, leurs crimes, leurs trahisons,  leurs colères, leurs deuils…etc., etc.  L’histoire est toujours la même, le mal engendre le mal, parfois pourtant ils auraient bien des occasions de s’éloigner de la bestialité de leurs origines mais ce n’est qu’une illusion. La bête qui se tapit en chacun d’eux finit toujours, par une contorsion insoupçonnée, à sortir de sa cachette pour capturer leur esprit et le guider vers les plaines les plus sordides de leur sépulture. La guerre de Troie c’est la guerre de l’humanité, jamais commencée, jamais finie, toujours renouvelée. Ils étaient étonnés de voir à quel point Achille revendiquait sa vengeance. Jusqu’où iront les hommes dans leur volonté de mort ? se demandaient les dieux, s’ils avaient décidé du sort de Patrocle c’est parce qu’il allait au-delà de leurs desseins et qu’ils souhaitaient que cette guerre prît une tournure différente. Maintenant ils voyaient Achille, débordant de haine, prêt à se lancer dans une expédition punitive aux motifs purement personnels. Tout devenait compliqué, imprévisible, il fallait intervenir. Ils concevaient l’idée de donner un avantage décisif aux Achéens, après tout Troie devait périr au bout du compte, la fin d’Hector affaiblirait définitivement les Troyens. En même temps Achille devenait ingouvernable, sa puissance était encombrante pour les dieux, et à leurs yeux d’immortels, lui aussi n’était pas loin d’outrepasser les limites. Achille, tout fils de déesses qu’il est, n’en est pas moins mortel par son père. Aussi ni l’un ni l’autre ne verra la fin de la guerre, Hector mourra mais Achille le suivra de près dans le royaume des ombres. Qu’il en soit ainsi.
 
O
dysseus s’était de nouveau réfugié sur les bords de la mer, il n’avait pas à l’envie de s’isoler, de réfléchir, il ne se sentait plus du tout le même. Lui qui avait mis tant d’acharnement dans cette guerre n’avait plus qu’une seule envie, rejoindre sa terre natale et retrouver sa femme et son fils. Alors quand il voyait Achille, aussi dur qu’une pierre, uniquement animé par la volonté de tuer Hector, il ne pouvait qu’être envahi par un profond dégoût. Il savait que de nouvelles et sanglantes batailles s’annonçaient et qu’il… il entendit tout d’un coup un bruit de pas sur les galets derrière lui, il se retourna et fut prêt à bondir comme une panthère, mais c’était la frêle silhouette de Briséis qui s’avançait vers lui. Elle était vêtue d’une longue robe blanche, le vent léger plaquait le tissu sur sa peau, laissant transparaître ses charmes les plus intimes, elle semblait triste, presque morbide. Odysseus lui tendit une main pour l’aider à enjamber un morceau de tronc d’arbre oublié par la mer. Elle était maintenant juste à ses côtés, ils s’assirent tous les deux sur un petit rocher, Odysseus voyait le désarroi qui habitait la jeune captive, il voulait l’aider à se confier, il prit donc la parole.
« Comment m’as-tu trouvé ? Je n’avais dit à personne où j’étais, dit Odysseus d’une voix calme et rassurante.
-         Je t’ai aperçu quitter le camp et je t’ai suivi de loin, je voulais te parler seule à seul.
-         Tu voulais me parler ? bien sûr, je t’écoute, répondit Odysseus sur un ton chaleureux.
-         Tous les événements que je vis depuis qu’Agamemnon m’a prise m’échappent, je me sens coupable de tout ce qui se passe. La mort de Patrocle m’a renvoyée auprès d’Achille mais il n’est habité que par la seule idée de vengeance, il ne me regarde même plus. Dis-moi seulement, est-il vrai que cette guerre a commencé parce qu’une femme Atride a été enlevée par un des fils du roi de Troie ?
-         Oui, si je me souviens bien c’est la raison qui a motivé notre départ de chez nous. Hélène, l’épouse légitime de Ménélas, avait été enlevée par Pâris, c’était un affront que nous les Grecs ne pouvions accepter, mais aujourd’hui j’ai l’impression que nous ne savons plus très bien pourquoi nous combattons, répondit Odysseus.
-         Mais Odysseus, toi qui es noble et instruit, ne trouves-tu pas incroyable ce déchaînement de violence et de haine, juste pour une femme ? Regarde la situation aujourd’hui, j’ai été capturée par vous les Grecs et offerte à Achille, puis j’ai été enlevée par Agamemnon, par pur caprice, et maintenant je suis renvoyée vers Achille qui ne veut plus de moi. Je ne comprends pas, mais je souffre devant ce malheur et je ne crois pas à être la seule à souffrir. N’avons-nous rien d’autre à espérer dans une vie que d’être affligé, tout au long de notre existence ?
Odysseus reprit un temps sa respiration, il enroula son bras autour des épaules de Briséis, il se donnait la sensation nouvelle de parler comme peut le faire un père à une fille, il se voulait réconfortant et affectueux.  
« Une chose est sûre, lui dit-il alors, aucun humain sur cette terre ignore la souffrance, c’est ce que nous partageons le mieux, maintenant reste à savoir comment vivre avec elle, et ça finalement c’est notre défi, quand j’ai vu Achille exprimé sa douleur devant le corps de Patrocle, j’avais mal pour lui, et en même temps je ne pouvais m’empêcher de désapprouver son désir de vengeance. Il croit qu’il peut éteindre un feu par un autre feu. Il n’écoutera personne dans ces conditions, ni moi, ni toi, il est seul, prisonnier de sa douleur. Mais finalement j’ai compris que nous étions tous comme lui, enfermés dans nos propres pièges, incapables d’ouvrir les yeux, comme je te l’ai dit nous sommes venus ici parce qu’une femme de notre race avait été enlevée, cependant certains anciens prétendent que ce n’est qu’un alibi, qu’en réalité elle n’aurait jamais quitté sa terre natale, et que nous nous battons pour un fantôme. Parfois nous apercevons sur les remparts de Troie une allure féminine à la beauté incomparable, mais après tout ce n’est peut-être que le reflet de notre pensée viciée. D’autres racontent qu’une déesse avait promis à Pâris, le fils du roi de Troie, de lui donner Hélène, la plus belle femme du monde, en récompense d’une pomme d’or. Finalement, je crois que nous sommes là pour les dieux et pour que les légendes traversent les frontières et les âges.
-         Tu veux dire que cette guerre ne finira jamais, demanda tristement Briséis.
-          Je ne sais pas, les murs de Troie semblent imprenables et Achille, lui, paraît invincible. Alors dans ces conditions oui, la guerre peut durer très, très longtemps.
Briséis regarda Odysseus inquiète, non seulement par ce qu’elle avait entendu mais aussi parce qu’elle venait d’avoir une révélation. Elle savait que l’infaillibilité d’Achille reposait sur un secret jalousement gardé, elle seule le connaissait, elle n’en avait jamais parlé à personne mais aujourd’hui elle se demandait si l’occasion n’était pas enfin venue, Odysseus saurait comment agir. Elle avait peur, elle voulait parler mais les conséquences pouvaient être terribles. Odysseus voyait bien qu’elle était faussement silencieuse, en elle tout était vacarme, désordre, les images et les bruits se percutaient comme des soldats en armures lancés les uns contre les autres. Elle tremblait des lèvres et des mains, Odysseus la prit dans ses bras pour lui apporter chaleur et réconfort.
« Que se passe-t-il tout d’un coup mon enfant ? Hein ? Dis-moi ? demanda Odysseus en posant une main sur son épaule pour témoigner de sa sympathie.
-         Je… l’idée de… comment te dire, tu sais… Ah ! comme c’est dur », elle mit son visage dans ses deux mains, écrasée par un sentiment de peur et de honte, elle ne pouvait s’empêcher de verser des larmes de désespoir et d’impuissance. Odysseus l’aida délicatement à enlever ses mains de sa figure, et la prit dans ses bras comme un père qui cherche à réconforter sa fille dans la peine. Briséis se laissa emporter par ce réconfort inattendu et apaisant, elle sanglota encore une ou deux fois et dit alors d’une voix timide : « Achille n’est pas invincible ».
Odysseus fronça les sourcils de stupeur et d’incrédulité.
-         Achille n’est pas invincible ? que veux-tu dire ? je ne comprends pas, demanda gravement Odysseus.
Briséis serra les poings, les posa sur ses genoux et lentement elle dit : « Une nuit Achille me fit l’amour comme un homme amoureux, avec une passion débordante, il n’était plus le même, il se mit alors à parler, de son enfance, de sa mère, et il me raconta que pour le protéger des afflictions de l’existence humaine sa mère qui était une déesse descendit avec lui, encore bébé, sur les rives du fleuve Styx et le plongea tout entier. Ainsi, les vertus magiques du fleuve devaient rendre son corps invincible. Cependant pour l’immerger elle a dû le tenir d’une main ferme, par le talon, cette partie là et seulement cette partie là n’a pas été touchée par les eaux du fleuve. Tu comprends son talon est vulnérable. »
Odysseus était abasourdi par cette révélation, si la mer à ce moment même s’était ouverte devant lui, il n’en aurait pas été plus surpris et plus déconcerté.
« Comment a-t-il pu te révéler cette histoire ? lui rétorqua-t-il.
-         Je te l’ai dit, un homme amoureux, fut-il Achille, n’a plus de secret pour la femme qui partage son lit, il s’est mis à parler aussi naturellement que la glace fond au soleil. Tu sais cela n’a duré qu’une seule nuit, le lendemain j’ai bien vu qu’il avait honte, non pas de s’être confié mais d’être tombé amoureux. Il n’osait pas me regarder dans les yeux et ne se doutait pas que j’étais morte de peur, il l’aurait vu dans mon regard, alors il est sorti de la baraque et a ordonné que l’on me laissât seule pendant de longues lunes. Je n’avais pas le droit de sortir, des servantes venaient m’apporter des vives et de l’eau, aucun homme n’avait le droit de me voir. Et puis, un jour il est revenu, il est entré, il m’a regardé sans dire aucune parole, il s’est approché de moi, il m’a déshabillée violemment en déchirant ma robe et m’a prise sur le champ, sans aucun baiser, aucune caresse. Après il m’a laissée nue sur le sol, il m’a jeté un regard froid, et en réajustant son casque il m’a dit : « demain tu pourras sortir ».
Odysseus était admiratif, il n’en croyait pas ses oreilles, il se demandait si cette jeune fille réalisait qu’elle avait échappé à la mort, il n’en revenait pas qu’Achille l’avait laissée en vie après lui avoir dévoilé son secret. Achille était donc aussi puissant et redoutable sur les champs de bataille que faible et lâche dans le lit d’une femme, s’interrogea-t-il inquiet et perplexe. Qui pouvait le croire ? Patrocle devait le savoir, il connaissait Achille mieux que quiconque, c’est pour cette raison qu’il cherchait à le protéger, il le savait vulnérable. Odysseus était embarrassé, il comprenait que Briséis en vie était un péril permanent pour Achille, si un jour elle venait à être capturée par l’ennemi. Achille ne pouvait pas l’ignorer, comment a-t-il pu prendre un tel risque, que de la laisser en vie ? Odysseus restait immobile, incrédule, il ne quittait pas du regard celle qui fut la captive et la confidente d’Achille, il cherchait à percer le mystère de leur relation. Décidément, il se disait en lui-même que le chef des Myrmidons était un homme bien complexe, tout en contradiction, où l’ombre et la lumière semblaient constamment se disputer la manœuvre de son existence. Il devait souffrir d’une telle dualité et finalement en dévoilant son secret à Briséis et en la laissant vivre c’était un message qu’il envoyait à qui pouvait le comprendre. Odysseus pensait l’avoir compris, aussi terrible qu’en fût la signification, il pensait l’avoir compris !
 
H
Elène, au beau milieu de cet après midi torride,  prenait un bain rafraîchissant dans un bassin de marbre, elle était assoupie. Les dieux du haut de l’Olympe se bousculaient pour l’apercevoir, ils se demandaient bien pourquoi une telle merveille était humaine, c’était un gâchis que cette beauté fût mortelle. Ils avaient vraiment envie de descendre dans sa chambre pour jouir de ce plaisir tout de chair. Mais le dieu des dieux avait posé un interdit sur cette femme, et un tabou ne se brise pas, à moins de subir la vengeance des Erynies. Aussi, ils se contentaient de contempler mais… n’en pensaient pas moins !
Pâris, en entrant dans la chambre d’Hélène, fit tomber un vase d’argent, posé sur une petite table en bois sculpté, la plus belle femme du monde sortit brusquement de son sommeil, le sursaut de son corps provoqua une petite tempête dans le bassin, renversant sur le sol une partie de l’eau. Quand elle vit que c’était son amant, elle se sentait à la fois fâchée d’avoir quitté un moment si doux de repos, et en même temps blasée des surprises désagréables de ce dernier. Elle s’étendit de nouveau dans sa baignoire, soupirant pour mieux affirmer son relâchement et son détachement,  elle fermait même les yeux, feignant le sommeil. Pâris, un temps, s’arrêta, il admirait la splendeur de son esclave nue. Ce spectacle enflammait ses sens, avant même de goûter le nectar secret de ce corps il était déjà ivre de jouissance. Hélène savait qu’elle avait instillé le feu du désir chez Pâris, elle ouvrit les yeux, lui sourit et lui dit :
« Pendant que je me reposais et avant que tu viennes interrompre ma sieste, j’ai eu une idée pour que cette guerre s’arrêtât. » Pâris, écoutait mais n’entendait pas, il était trop captivé par l’idée de se jeter sur le corps d’Hélène, si prometteur de tant de saveurs. Hélène prit alors l’éponge de mer qui traînait au fond et sans même l’étreindre, la lança en pleine tête de Pâris, il n’eut le temps ni de la voir arriver vers lui ni de l’éviter, il la reçut en plein visage. Hélène éclata de rire, elle riait comme une enfant, Pâris était aussi surpris que furieux, il récupéra maladroitement l’éponge à ses pieds et la projeta contre un mur, d’un geste de colère et de vengeance.
«  Comment oses-tu te moquer ainsi de moi, cria-t-il à l’adresse d’Hélène.
-         (tout en continuant à rire) Allez, détends-toi, je voulais juste m’amuser, dit-elle avec un sourire ravageur. Elle sortit malicieusement une jambe sur le rebord du bassin, ce qui, bien évidemment, dévoila ses charmes les plus intimes aux yeux de Pâris, c’en était trop pour lui. Il s’essuya le visage cherchant à éviter d’apercevoir l’objet de son plaisir. Je te disais, reprenait Hélène, que je pensais avoir une idée pour écourter cette guerre.
-         Une idée ? répliqua Pâris, prudent et intrigué, vas-y je t’écoute.
-         C’est simple, cette guerre a été déclenchée parce que tu m’as enlevée à mon époux légitime, Ménélas.
-         Faux, s’insurgea Pâris, tu m’as été donnée par une déesse, je n’ai pris que ce qui m’était dû, répondit-il sèchement.
-         Soit, si tu préfères, je suis partie avec toi, c’est un fait. Mon époux et tous les Argiens ont été courroucés par cet événement, et ce qu’ils réclament c’est mon retour auprès de mon mari, ni plus ni moins. Aussi, pourquoi ne pas provoquer un duel qui décidera du sort de ce conflit ?
-         Un duel ? quel duel, demanda Pâris.
-         Un duel entre Ménélas et… toi. Si tu gagnes je reste jusqu’à ma mort à tes côtés et si Ménélas l’emporte je rentre avec mon époux, dans les deux cas de figure la guerre s’arrête, les Grecs retournent chez eux et les gens de Troie reprennent leur vie d’avant l’invasion.
-         Tu veux que je combatte en duel ? moi ? un fils de roi ? s’exclama Pâris, haut et fort, cherchant à masquer sa frayeur à l’idée d’un combat au corps à corps.
-         Oui ! un duel ! comme savent le faire tous les guerriers de ce nom, répondit-elle pleine de malice et d’ironie.
C’était un vrai piège pour Pâris, refuser c’était se discréditer, accepter c’était mettre sa vie en péril. Il se savait piètre guerrier mais tenait à l’idée que chacun pense qu’il était valeureux et courageux.
« Je vais en parler à ton frère Hector ce soir même », dit Hélène, en sortant de son bassin, nue comme au premier jour de sa naissance, les dieux n’en demandaient pas tant pour laisser éclater leur joie devant ce qui était, il est vrai, l’apothéose de ce spectacle ! Tout juste s’ils n’allaient pas se mettre à applaudir !
Par bouyer stéphane - Publié dans : mythologie grecque
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