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Vendredi 11 janvier 2008
 
 
A
chille était parti retrouver Odysseus dans sa baraque, l’homme d’Ithaque était assis à même le sol, en train de polir un bouclier tout en argent, qui lui fut donné par son père. Il ne s’en servait pas pour combattre il l’avait emporté avec lui, pour s’attirer la providence, c’était comme un talisman qui portait le souvenir de son père disparu et de sa terre natale. Achille ne prêta guère d’importance à l’ouvrage d’Odysseus, son regard était noir comme la nuit, le sang lui avait monté à la tête, il s’adressa à Odysseus sur un ton vif et coléreux, en tournant autour de lui.
«  Pourquoi Agamemnon a-t-il accepté l’offre des Troyens ? Tu peux me le dire ? Comment peut-il concevoir l’idée de finir cette guerre sans mettre cette ville insolente à feu et à sang ? Quel serait notre butin ? La seule Hélène rendue à son époux ? Mais cela serait une humiliation Odysseus, tu m’entends ? Une humiliation !
-         Ecoute Achille, répondit Odysseus qui s’arrêta de polir le bouclier pour lui répondre, regarde la vérité, tous nos hommes sont las de tant de combats, chacun aspire à rentrer au pays, cela va bientôt faire dix ans que nous sommes là, bloqués entre la mer qui nous sépare de nos familles et cette ville que nous n’arrivons pas à vaincre, dix années Achille ! crois-tu que nous tiendrons une année de plus ? tu sais très bien que l’appât du gain ne suffit pas à galvaniser une troupe, tes fidèles Myrmidons eux-mêmes ne se battent plus avec la même vaillance qu’au début. Les dieux en choisissant le vainqueur de ce duel donneront sens à cette aventure, répondit Odysseus qui reprit délicatement sa tâche comme si de rien n’était.
-         Tu veux donc laisser Hector impuni de son crime ? je me suis juré de venger la mort de Patrocle, je ne peux pas me renier, s’enflamma Achille.
-         Achille, entre ce que l’on veut et ce que l’on a, on découvre parfois un gouffre, je comprends la douleur qui t’habite depuis que Patrocle nous a quittés, perdre un être cher est une terrible épreuve, mais elle ne doit pas t’entraîner jusque chez Hadès. Tu sais mieux que moi que ce que les dieux veulent, ils le prennent. Qui te dit après tout qu’Hector ne subira pas les foudres de l’Olympe ? je respecte la décision d’Agamemnon, c’est lui qui guide notre armée depuis notre départ d’Aulis, nous verrons bien. » Il se remit à passer son tissu sur le bouclier, s’arrêtant par moment pour vérifier l’état de brillance. Achille regardait cette fois-ci attentivement Odysseus, en remarquant le soin qu’il prenait à son ouvrage. Sa délicatesse était telle que l’on pouvait penser qu’il caressait une peau de nouveau né, et un court instant il avait ressenti une sorte de sérénité, il ôtait son casque et  passait une main sur son visage pour essuyer quelques gouttes de transpiration. Il scruta de nouveau Odysseus et dit : « Soit, je ne dis pas que je renonce à ma vengeance, bien au contraire mais j’attendrai l’issue encore incertaine de ce duel, comme tu le dis nous verrons bien ce qu’il en est. » Achille sortit sur le champ, laissant Odysseus à son affaire.
 
 
 
 
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es deux lunes étaient passées et ce matin, dans la plaine, un duel allait décider du sort de milliers d’hommes et de femmes. Ce n’était donc pas une matinée comme les autres. Le ciel était chargé, troublé, les nuages épais s’échappaient lentement vers l’Est, poussés par un vent capricieux. Le soleil était timide et dépensait peu son énergie à réchauffer l’atmosphère.
Dans chaque camp, on avait veillé tard, le cœur lourd, la gorge serrée, le regard inquiet. Les feux avaient brûlé jusqu’au lever du soleil, personne ne voulait se retrouver plongé dans le noir profond et pénétrant comme la mort. Contrairement à son habitude Pâris avait préféré dormir seul, sans Hélène à ses côtés, il ne voulait pas laisser paraître à quiconque et encore moins à la plus belle femme du monde son appréhension. Hector lui avait rappelé comment manier la lance, en insistant sur la concentration qu’il devait avoir. Il lui avait conseillé de tourner le dos au soleil et de rester toujours fort sur ses appuis. Pâris avait écouté son frère, non sans ressentir les frissons de la peur, il n’avait jamais aimé les joutes guerrières et n’avait ni l’ardeur, ni le goût du combat. Pour se rassurer et s’accorder malgré tout une bonne estime, il se rappelait les paroles de sa mère quand elle lui disait tendrement  qu’il était « trop beau » pour se livrer aux arts de la guerre. Le « trop beau » voulait dire pour lui qu’il avait d’autres talents plus précieux, qu’il fallait les préserver, les tenir loin de tout ce qui pouvait les altérer ou les corrompre. Pourtant, aujourd’hui même, il devait affronter un ennemi en duel, pour garder Hélène auprès de lui et sauver sa ville il lui fallait percer de sa lance le redoutable Ménélas. Au fond de lui, même s’il savait que son adversaire était plus fort, il voulait croire que les dieux, qui avaient été pour lui si magnanimes, ne l’abandonneraient pas. Cet espoir lui donnait une sorte d’armure invisible, il voulait se croire protégé et même s’en persuadait. Accompagné d’Hector et d’Enée, il avait franchi la porte principale de la ville, et marchait vers le lieu du rendez-vous au beau milieu de la plaine, entre la palissade dressée par les Argiens pour protéger leurs vaisseaux et les murs d’enceinte de Troie. Ménélas, nourri par des années de ressentiment à l’égard de celui qui l’avait offensé, était comme un taureau furieux, ses yeux crachaient la haine, il tenait fort sa lance et la serrait comme s’il avait eu entre sa main la gorge nue et frêle de Pâris. Il voulait le transpercer, l’écarteler, le mutiler, le piétiner, le dépecer, et le déchirer comme un vulgaire morceau de tissu, après il récupérerait son épouse légitime et il la tuerait elle aussi, coupable à ses yeux, de ne pas avoir résisté et de ne pas avoir fui son amant, fut ce au péril de sa vie. Il attendait le bel âtre de pieds fermes et enfin il retrouverait sa légitimité, il effacerait ainsi son humiliation et redeviendrait un homme respecté et craint par les siens. Derrière lui, Odysseus, Achille et Agamemnon se tenaient droits et majestueux comme des piliers d’un temple. Les deux camps étaient maintenant face à face, Hector et Agamemnon s’avancèrent l’un vers l’autre pour se saluer. Les traits de leurs visages tirés, chacun cherchait à marquer et à afficher sa force et sa détermination. L’apparence devait être sûre et aussi infranchissable qu’une montagne. Les deux chefs se rencontraient pour la première fois, même en combat ils n’avaient jamais été aussi proches l’un de l’autre. Agamemnon voyait devant lui un homme au gabarit impressionnant, à la belle allure, fier et serein, il reconnaissait celui que ses hommes avaient maintes fois dépeint sous les traits du courage, de la force, de la témérité et de la bravoure. Hector de son côté était surpris de s’apercevoir qu’Agamemnon était plus petit et plus vieux qu’il ne l’avait imaginé. D’un œil furtif et discret il avait aperçu l’incroyable carrure d’Achille, il ressentait sa présence comme s’il eût été juste à ses côtés. Agamemnon rompit le silence et tint ses paroles :
«  Moi, Agamemnon, chef des armées Achéens réunies devant votre ville assiégée, j’accepte votre offre de duel entre Pâris et Ménélas, nous en connaissons les raisons et les enjeux, je jure devant les dieux que l’issue de ce combat sera acceptée, quelle qu’elle soit.
-         Moi Hector, fils du roi Priam et commandant des armées troyennes, je jure au nom de mon peuple que nous respecterons le résultat de ce duel, répondit-il.
-         Je propose de tracer à la pointe de mon glaive un cercle, les deux combattants s’installeront dedans pour combattre à la lance et ne pourront en sortir que lorsque l’un des deux aura rendu son dernier souffle », répliqua Agamemnon.
A ce moment, il sortit son épée plus longue que la moitié de son corps et la pointa vers le ciel solennellement. Il fit quelques pas puis commença à dessiner un large cercle à même le sol. Tous le regardaient, traçant l’espace fatal du combat à venir, pesant chaque seconde comme pouvant être les dernières de Ménélas ou de Pâris.
Quand il boucla le cercle, de nouveau il souleva son épée, il la pointa vers le ciel, en reculant et en criant : « que les combattants prennent place dans le cercle de la mort, qu’ils luttent loyalement et qu’ils meurent en héros. »
Ménélas entra le premier dans le cercle aussi déterminé qu’impatient, Pâris après avoir cherché du regard son frère, pour trouver un dernier réconfort, fit de même. Chacun était face à face, une lance à la main, ils se fixaient du regard comme deux serpents venimeux avant d’attaquer.
 
 
D
u haut de l’Olympe, les dieux avaient assisté incrédules à toutes ces scènes et tous ces protocoles qui parfois les amusaient volontiers. Cependant ils ne voyaient pas du tout d’un bon œil ce duel. La guerre de Troie ne devait pas finir ainsi, les dieux avaient d’autres desseins pour tous les protagonistes, ce duel était irrecevable. Il fallait donc qu’ils manifestassent leur pouvoir supérieur pour infléchir le cours des choses.
Ils provoquèrent alors une terrible tempête digne du déluge de Deucalion, le ciel se transforma en un immense brasier, la lumière des éclairs était aveuglante, des nuages noirs gonflaient à vue d’œil et se fendaient comme si une lame géante les avaient transpercés de part en part. La pluie se mit alors à tomber, elle était si violente et si féroce qu’elle assommait presque ceux qui n’avaient pas de casque, et le vent avait une telle force que tous étaient contraints de se mettre à plat ventre pour ne pas être emportés, même Achille, à la puissance démesurée, ne pouvait résister à ces intempéries venues d’ailleurs. Chacun se mit alors à ramper avançant tant bien que mal à la seule force de leurs avant-bras. Ils serraient des dents pour se donner l’énergie nécessaire pour se mouvoir. La pluie diluvienne transformait le sol en une boue grasse et saumâtre. Ils pouvaient à peine ouvrir les yeux, le vent et les gouttes d’eau les frappaient de plein fouet, ils ne voyaient rien à plus d’une main. Ils cherchaient le moindre relief pour se protéger de la furie des éléments, ils étaient épuisés, tous leurs muscles étaient sollicités et ils menaçaient de se déchirer si les efforts persistaient. Au plus fort de la tension et du chaos, la tempête se dissipa, la pluie cessa et le vent s’arrêta. Un très lourd silence enveloppa la plaine, tout semblait démesuré même le calme revenu paraissait suspect et effrayant. Le soleil était réapparu chauffant et brillant de mille feux, et le ciel avait retrouvé sa splendeur d’été, on eût dit un immense drap bleu enveloppant la terre. Hector était couché sur le ventre, englué dans la boue, il releva la tête doucement et ouvrir les yeux avec difficulté comme s’il sortait d’un long et lourd sommeil, il regarda autour de lui puis chercha à apercevoir âme qui vive. Il se sentait comme écrasé, broyé, il reposa son visage contre le sol pour reprendre son souffle et sa force, il réalisait que les dieux étaient intervenus pour annihiler cette confrontation qui devait décider du sort de la guerre. Il ressentait une double défaite, non seulement les dieux avaient étalé leur immense pouvoir sur les créatures humaines, les contraignant à ramper comme des insectes, mais surtout la guerre allait se prolonger et il ne faisait plus de doute qu’elle ne se conclurait pas en la faveur des troyens. Affligé physiquement et moralement Hector redressa de nouveau la tête, la vue était à présent dégagée et il aperçut un peu plus loin le corps de Pâris, immobile, à demi enseveli sous une épaisse couche de boue, juste après lui il devina la silhouette d’Enée, lui aussi releva la tête, l’un et l’autre maladroitement tentèrent de se mettre debout, leurs membres s’agitaient dans une belle anarchie ce qui les rendait pitoyables. Hector dut s’y reprendre à trois reprises pour se mettre sur ses deux jambes, chancelant et trébuchant à ses premiers pas. Il s’essuya le visage, des gouttes d’eau dégoulinaient encore sur ses joues. Il voulait aller rejoindre Pâris qui semblait bien mal en point, Enée fit de même, à ce moment Pâris reprit conscience, et avec grande difficulté ouvrit les yeux, et essaya de se dégager de la masse de terre humide qui le couvrait en partie.
Les Achéens de leurs côtés n’étaient pas en meilleures conditions, Achille semblait s’en sortir mieux que les autres, il avait été le premier à se remettre debout et s’était dirigé vers ses compagnons les uns après les autres pour les aider à se relever. Au fond de lui il était soulagé, il ne disait rien mais il se sentait euphorique, cette guerre allait bel et bien continuer et il savourait déjà le moment où il tuerait Hector. Aucun d’eux ne voulait parler, le moment n’était pas le bienvenu, mais chacun comprenait ce qu’il en était. Les Argiens se dirigèrent vers leur camp retranché et les Troyens vers leur cité aux larges remparts. Hector, son frère et Enée marchaient lentement, se soutenant mutuellement épaule contre épaule, ils gardaient la tête basse, le pas lourd, ils sentaient un poids énorme sur leurs épaules, mais ce n’était pas seulement la fatigue qui les accablait, un sentiment de désespoir les écrasait, Hector semblait le plus touché.
Les dieux n’étaient pas mécontents une fois de plus de la leçon qu’ils venaient d’infliger à ces humains.  Cette humanité leur paraissait si fragile et si faible qu’ils en riaient de bon cœur, c’était presque trop facile de déjouer leurs plans ou même leurs vœux. Ils les retournaient d’une main comme un morceau de bois. Rien ne pouvait se décider sur cette terre sans l’aval des dieux. Cette guerre n’était pas le fruit du hasard, les humains étaient impliqués dans une histoire qui les dépassait, ils devaient rester les instruments de la volonté des dieux, leur pourvoir absolu reposait sur ce principe et sur cet ordre des choses.
 
 
L
a nuit qui suivit ce duel avorté fut longue pour tous, dans les deux camps personne n’avait pu trouver le sommeil facilement, les Danaens et les Troyens au plus profond d’eux-mêmes étaient dévorés par l’angoisse du lendemain, la démonstration des dieux avait broyé définitivement leurs espoirs de retour à la paix, plus aucune illusion ne pouvait surgir dans leurs esprits, la réalité de leur condition était d’une dureté implacable, tranchante comme la plus aiguisée des lames. Les mères troyennes pleuraient dans les bras de leurs maris, elles savaient que leurs fils périraient tôt au tard sous le glaive des Grecs et que leurs filles seraient outragées par la furie des guerriers vainqueurs. L’ombre de la mort se répandait sur la ville assiégée et elle s’accrochait aux esprits même les plus retors. Hector ne dormait pas malgré l’immense fatigue qui l’assaillait, il était sur les remparts et scrutait l’horizon, Enée était venu le rejoindre, lui aussi était épuisé mais il tenait à revoir Hector convaincu que tout n’était pas joué d’avance.
« Hector, dit gravement Enée, je sais que comme tous les troyens tu es affligé et désespéré. Comment ne pas l’être après une telle épreuve, mais souviens-toi de ce que je t’ai dit l’autre jour, Achille a une faiblesse et si nous touchons mortellement le meilleur des guerriers Achéens c’est tout le camp grec qui sera affecté. Briséis était sincère, je l’ai vu dans son regard, crois-moi. Achille n’est pas invincible, oublie ce duel, et pense à cette nouvelle opportunité. »
Hector, un temps, ne répondit pas. Il demeura silencieux, regardant incrédule Enée, il ferma alors les yeux pour mieux s’entendre réfléchir. Quand il les ouvrit de nouveau, il pencha la tête légèrement sur le côté droit et dit alors :
 « Si nous tuons Achille les Grecs ne gagneront jamais cette guerre, n’est-ce pas ?
-         Oui, répondit vivement Enée, bien sûr, tu comprends l’intérêt de cette découverte, le sort de ce conflit n’était pas dans ce duel, nous nous sommes trompés, il repose sur les épaules d’Achille, depuis le début, rappelle-toi, dès qu’il intervenait sur le champ de bataille, à lui seul il repoussait notre avancée et nous empêchait d’atteindre leurs vaisseaux. Il est la clé de cette guerre, avec lui les Argiens ne seront jamais battus, sans lui nous coulerons leurs bateaux et nous les noierons tous, jusqu’au dernier. Tu m’entends Hector pas un ne pourra se sauver, dit Enée sur un ton exalté.
Hector fixait droit dans les yeux Enée, il était comme empli d’un nouvel enthousiasme, ses pupilles brillaient, et un sourire commençait à se dessiner sur son visage pâle et éreinté. Il posa une main sur l’épaule d’Enée et lui dit : «  Tu as raison, oui tu dois avoir raison, cependant faut-il encore pourvoir atteindre son talon, d’une lance, d’une épée ou d’une flèche ? Son armure est puissante et il est toujours entouré de ses Myrmidons prêts à se sacrifier pour lui,  as-tu pensé à cela ? demanda Hector, à la fois soucieux et sceptique.
-         En combat rapproché, Achille est sans égal, impossible d’espérer le toucher d’une lance ou d’une épée encore moins d’un poignard. Par contre un archer habile peut lui perforer le talon d’une flèche à la pointe empoisonnée. Je ne vois pas d’autres moyens, il nous faut donc trouver le meilleur archer entre nos murs.
-         Oui, une flèche et un archer, c’est sûrement la solution mais ce n’est pas simple, il faudra qu’il soit à bonne distance et qu’à un moment donné Achille lui tourne le dos, dit Hector.
-         Prenons notre temps, répliqua Enée, la solution viendra à nous, en attendant à qui penses-tu confier cette mission vitale ?
Hector fit alors quelques pas en rond, une main sur son menton pour mieux se concentrer. Il se retourna brusquement vers Enée et lui dit : « Agar ! Agar ! Je me souviens de ce jeune archer, sa précision et sa vitesse d’exécution sont celles d’un Milan qui fond sur sa proie, je l’avais remarqué plusieurs fois lors de batailles, il vaut à lui seul dix de nos meilleurs archers. Oui Enée, Agar est notre homme, je le recevrai personnellement pour lui expliquer notre plan. En attendant, allons dormir, le jour va se lever mais il faut tout de même nous coucher, nous devons nous reposer, nous ressourcer avant d’affronter de nouvelles épreuves. »
 
 
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chille avait passé la nuit auprès de ses Myrmidons, bien qu’ils eussent été eux aussi impressionnés par la démonstration de la puissance des dieux, ils savaient que leur chef, le valeureux Achille, voulait plus que tout que ce duel n’eût pas lieu. Ils ne firent pas de fête, loin s’en faut, mais à la différence des autres tribus grecques, ils avaient abattu des bœufs et rôti leurs viandes comme ils aimaient le faire lors de célébrations particulières. Achille au milieu des siens était radieux, il se sentait encore plus fort, l’extrême loyauté et la bravoure de ses hommes lui procuraient une fierté sans égale. Il était à la fois craint et aimé, la légende d’Achille rejaillissait sur tous les Myrmidons, le culte de leur chef était presque spontané chez eux. Si Achille disait « nous combattons », ils se levaient comme un seul homme et partaient à la guerre sans état d’âme, si Achille disait « nous rentrons chez nous » assurément sans se poser la moindre question ils suivaient tout autant cet ordre. Et à la grande frayeur d’Agamemnon ils faillirent bien reprendre la mer sur leurs vaisseaux et quitter le siège de Troie à la suite de la querelle qui opposa Achille au chef des armées grecques.
La mort de Patrocle changea la donne, et aujourd’hui en ce matin aussi chaud que sec, Achille passait au milieu de ses troupes, regardant dans les yeux chacun de ses fidèles guerriers. Son allure, sa corpulence, sa façon de bomber le torse, son pas lourd et féroce, son regard profond comme les cieux, tout chez lui inspirait le respect, il rayonnait de charisme. Il s’arrêta un moment, posa ses mains sur ses hanches et dit : « mes amis, non la guerre n’est pas finie, les dieux ne veulent pas que les criminels meurent de vieillesse dans leur lit, nous ne sommes pas venus de si loin et nous n’avons pas bravé les terribles dangers de la mer pour repartir sans les plus belles captives troyennes, sans les bracelets, les colliers, et les parures en or qui abondent derrière les remparts de la cité. Moi je vous le dis, je vous mènerai à la victoire et à la gloire.» Tous en cœur hurlèrent d’une seule voix à se rompre les cordes vocales « Hourra ! Hourra ! Hourra ! » Ils levèrent leurs lances ou leurs glaives par défi et par allégresse, transportés qu’ils étaient par une sorte d’ivresse collective, et par une foi aveugle en leur chef.
Achille après un dernier regard autour de lui, convaincu du soutien inébranlable des siens, se retira dans sa baraque, il avait besoin à présent d’être seul et de réfléchir à la meilleure façon de relancer la guerre.
Odysseus de son côté marchait sur la plage près des navires, il avait entendu l’effervescence qui animait le camp des Myrmidons, lui ne s’en réjouissait pas, il savait ce que cela signifiait. Seul Achille sortait renforcé de ce duel manqué, lui seul avait intérêt à ce qu’il échouât, et les dieux avaient été dans son sens. Odysseus se demandait à lui-même si finalement son statut de demi-dieu ne lui donnait pas un avantage définitif sur tous les autres protagonistes de ce conflit ? Il fallait bien se rendre à l’évidence les dieux ne voulaient pas que cette guerre s’achevât sans que l’un des deux camps ne fût anéanti. Personne ne peut aller à l’encontre de la volonté des dieux, si Troie est promise à la destruction rien ne pourra contrecarrer ce plan divin, et quelles qu’en soient les raisons il faut s’y plier. Les dieux sont impitoyables pour les humains qui ne respectent pas leurs limites et se laissent débordés par la vanité. Odysseus se souvint du récit de Bellérophon que son père lui raconta autrefois.
Bellérophon, petit-fils de Sisyphe, fut banni de sa cité après qu’il eut tué accidentellement son frère. Il s’exila chez le roi Preotos pour trouver auprès de lui un repentir et une purification. Le roi avait une épouse très jolie qui tomba amoureuse de Bellérophon, elle tenta de le séduire mais ce dernier refusa ses avances. Furieuse, pour se venger elle l’accusa publiquement d’avoir voulu coucher avec elle. Son mari fou de rage et de jalousie envoya Bellérophon chez le père de son épouse à qui il demanda de le tuer.
Ce dernier pour expier sa faute dut alors combattre et tuer la chimère, un monstre à la queue de serpent, au corps de chèvre et à la tête de lion. Cet être hybride personnifie le mal qui hante et menace les hommes dans sa face la plus hideuse.
Grâce au cheval ailé, Pégase, qu’il sut dompter, il tua la chimère. Après sa victoire et d’autres épreuves brillamment réussies, Bellérophon fut disculpé de toutes les accusations dont il était victime, son honneur était sauf et rétabli.
Pourtant, Bellérophon au lieu de trouver là une pleine satisfaction se prit à rêver d’accéder à l’Olympe en chevauchant Pégase, il ne se sentait plus de limites et voulait rivaliser avec les dieux. Face à une telle arrogance, le dieu des dieux le foudroya en plein vol et le désarçonna, provoquant une chute vertigineuse sur terre. Bellérophon devint aveugle, boiteux et miséreux, condamné à errer jusqu’à la mort.
 
En se rappelant cette histoire, Odysseus se persuada qu’il fallait rester à sa place, les dieux n’aiment pas que les humains les défient et une évidence s’imposait : la volonté des hommes s’arrêtait là où commençaient les desseins des dieux. La mort de Patrocle n’était pas fortuite et toutes ses années passées à combattre d’abord pour assiéger la ville, puis pour défendre les vaisseaux menacés étaient le fruit d’une intrigue que les dieux avaient conçue bien avant l’enlèvement d’Hélène. Au fond de lui tout devenait clair, il s’agissait à présent d’être attentif aux événements, et surtout de se laisser porter comme un morceau de bois au cœur d’une vague. Il était suicidaire d’aller contre le mouvement naturel des choses, il paraissait plus juste et sage de l’accepter et de l’accompagner. Après tout il était en vie, et bien qu’il aspirât plus que tout à retrouver sa femme, son fils et la terre qui l’avait vu naître et grandir, sa place était encore ici et peut-être pour de nombreuses lunes.
 
 
H
ector et Achille réfléchissaient chacun de leur côté sur la meilleure façon de reprendre le combat, ils étaient convaincus que la prochaine bataille serait décisive. Achille était sûr désormais de tuer Hector et ainsi de venger la mort de son ami. Le fils de Priam, lui, était persuadé que l’habileté de l’archer Agar précipiterait le chef des Myrmidons dans le territoire d’Hadès. Chacun se réjouissait de sa victoire, c’était un parfait contraste, aucun des deux ne soupçonnait les pensées de l’autre, leur ambition et leur projet les guidaient dans leur propre piège. Achille était allé parler à Agamemnon pour le pousser à reprendre la guerre. Dans sa propension démesurée à aller jusqu’au bout de sa vengeance obsessionnelle, il avait conçu un plan particulièrement pervers. Comme les grecs n’étaient plus assez nombreux pour mener une attaquer contre les hauts et solides remparts de Troie, il fallait attirer les troupes troyennes hors des murs, il proposa à Agamemnon de simuler un départ précipité des navires. En fait ceux-ci ne seraient conduits que par quelques hommes, les autres seraient cachés derrière les palissades attendant que les troyens vinssent constater et se réjouir de la fuite des Achéens. Ils profiteraient ainsi de l’effet de surprise pour lancer une attaque aussi rageuse que décisive qu’Achille, en personne, conduirait en première ligne. Agamemnon était quelque peu inquiet par l’état d’excitation brûlante d’Achille,  cependant il reconnaissait que le stratagème était bien pensé et tout à fait pertinent. Il s’en voulait de ne pas avoir eu cette idée avant Achille. Il souhaitait donc prendre une initiative et proposa alors à Achille pour aller plus loin dans son sens de mettre le feu aux baraques juste avant que les vaisseaux ne prissent la mer. Ainsi les Troyens ne douteraient pas de la déroute et de la fuite définitive des Danaens. D’un autre côté, pour tous les grecs qui combattront cela signifiera que c’est la dernière des batailles, celle de la victoire ou de la défaite, de la vie ou de la mort. Achille acquiesça, convaincu de sa force et de son triomphe, il était de ceux qui ignorent le doute.
Agamemnon convoqua Odysseus et ses aides de camp pour organiser la tactique, le plus important était que les navires fussent conduits par le minimum de marins, il fallait se réserver le plus grand nombre de guerriers au sol, dissimulés derrière les palissades, armés de lances et d’épées. Cette idée de brûler les baraques avait jeté un froid chez certains, ils avaient compris qu’il s’agissait d’une action ultime, sans autre alternative que la réussite ou la faillite car il n’y aurait pas d’échappatoire. Au moins tout était clair, les choses quoi qu’il arrivât ne seront plus jamais comme avant, après tant et tant d’années d’attente, demain ne sera pas un jour comme les autres, il pourra signifier le dernier ou au contraire le premier d’une nouvelle aventure glorieuse et fructueuse. Chacun ressentait une pointe d’angoisse et en même temps d’exaltation. Cependant, il fallait agir vite, choisir les marins, les guerriers, rassembler les armes, préparer l’incendie des baraques, organiser la dissimulation dernière les palissades. Agamemnon pour marquer l’événement distribua à chacun une coupe de mélange un peu plus fort que d’habitude, ils levèrent tous leur coupe et crièrent « demain, la victoire ! » Puis d’un geste brusque et hargneux ils burent d'un trait sec leur breuvage jusqu’à la dernière goutte. Chacun partit de son côté pour mener à bien sa tâche, Achille était le plus motivé et le plus enthousiaste, il aimait tant les veilles de combats, il se sentait emporté par cette sorte d’enivrement unique et fiévreux, si prometteuse de gloire et d’exploits. Il était comme un lion à l’affût de sa proie, les crocs acérés, l’eau à la bouche attendant le moment propice pour se lancer à l’assaut final.
 
Chaque chef de tribu avait réuni les siens, expliquant le plan à suivre et donnant les ordres. Tous sentaient que quelque chose d’exceptionnelle allait se produire, il fallait en finir, certains disaient que l’on était rentré dans la dixième année depuis peu, dix ans qu’ils n’avaient pas vu leur femme ou leurs enfants, les reconnaîtraient-ils le jour des retrouvailles ? Eux-mêmes n’avaient-ils pas changé au point d’avoir peur de ne plus se réadapter à leur ancienne vie ? Ces interrogations les brûlaient mais pas au point de les détourner de l’instant présent. Ils voulaient croire que les dieux étaient avec eux, n’avaient-ils pas pris soin tout au long de ces dures années de leur rendre hommage par maints sacrifices, exprimant ainsi leur fidélité et leur dévotion ?
Odysseus lui aussi était concentré, il avait du mal à croire qu’ils étaient arrivés à un point de non retour, où tout se jouerait sur une seule journée, il avait espéré plus que tout autre cet événement et pourtant il se sentait l’âme lourde. Il savait que rien n’était gagné d’avance et que, quand bien même ce stratagème leur donnerait un effet de surprise, il faudrait se surpasser au combat, car les Achéens seraient en infériorité. Il sera en première ligne avec Achille, avec tous les braves d’entre les braves, cachés derrière les palissades, ils attendront le dernier moment pour bondir sur les troyens. Avant cela il fera parti de ceux qui mettront le feu aux baraques de tout le camp, pour simuler un départ hâtif et définitif, cet incendie brûlera ainsi dix années de leur vie en terre troyenne, où rien ne leur fut épargné.
Par bouyer stéphane - Publié dans : mythologie grecque
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