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Vendredi 11 janvier 2008
D
ans la cité d’Hector, l’effervescence gagnait aussi en intensité, il se murmurait qu’une attaque aurait lieu prochainement, et qu’après le duel manqué entre les deux champions de chaque camp cette bataille serait enfin décisive. Hector avait reçu Agar pour lui exposer son plan afin de tuer Achille. Agar était un garçon digne de confiance, loyal, courageux. Malgré sa jeunesse il avait une tranquillité d’esprit qui sied d’habitude aux hommes mûrs, à ceux qui ont vu maintes contrées et affronté quantité de périls. Son père était mort avant qu’il ne n’acquît, élevé dans l’amour par sa mère, son éducation fut assurée par le meilleur ami du père défunt, un homme de savoir, respecté de tous et qui maîtrisait aussi bien les arts de la guerre que les rimes de la poésie et le maniement des concepts. Agar écoutait respectueusement Hector, il mesurait la portée de tout ce que le chef des armées troyennes lui révélait, et comprenait qu’il avait d’une certaine manière le sort de toute la cité et de tout son peuple au bout de sa flèche. Hector paraissait rasséréné, et d’un certain côté soulagé, Agar avait devant lui un homme qu’il vénérait, le fils de Priam était connu de tous pour son dévouement infini et son sens infaillible du devoir. C’était un modèle et un exemple pour tous les troyens, il était pour eux comme un berger, sachant les protéger des prédateurs et les maintenir toujours unis. Hector avait expliqué à Agar qu’il avait décidé de lancer une grande offensive, il voulait mettre toutes ses forces dans cette bataille, et surtout il décrivait comment Agar devait se rapprocher le plus possible d’Achille au cœur du combat pour viser son talon vulnérable. Pour mener à bien ce plan, il avait pensé disposer tout autour d’Agar ses meilleurs soldats pour former une sorte de ceinture infranchissable, et c’est lui-même en personne qui défierait Achille s’efforçant de l’obliger à se présenter de dos à Agar. La tâche ne serait pas facile, ni pour l’un pour l’autre mais ils n’avaient pas le choix, la difficulté était à la hauteur de l’enjeu. Hector était prêt à se sacrifier, Agar le comprenait et ressentait une immense émotion, il ne reculerait pas devant le danger et il tenait à relever ce défi insensé, mais vital.
 
 
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es dieux avaient suivi avec beaucoup d’attention toutes ces dernières agitations, ils se rendaient bien compte qu’ils avaient du mal à tenir les hommes dans les desseins qu’ils avaient projetés. Ils s’étonnaient sans cesse de cette infatigable propension naturelle des humains à se déchaîner les uns contre les autres, plus les risques de l’abîme se dévoilaient à l’horizon et plus ils semblaient s’y précipiter avec la rage d’un mort de faim. Pourtant tous les hommes, qu’ils fussent héros ou pas avaient peur de la mort, de rendre l’âme, de ne plus chérir les doux instants d’une caresse maternelle, ou de l’enlacement d’un être cher. Pour des immortels, c’étaient des comportements bien étranges. Jusqu’où iraient-ils dans cette guerre si les dieux ne tenaient pas les fils du dénouement ? Aucun des dieux ne prendrait le risque de se retirer du jeu pour connaître la réponse, si les humains venaient à s’anéantir pleinement, quand bien même le peu d’estime qu’ils leur portaient, les dieux se sentiraient bien seuls et bien désolés.
Aussi, il était temps de conclure un chapitre de l’histoire de ces êtres mortels et d’en ouvrir un autre.
 
 
L
a tension dans le camp des Argiens était à son paroxysme. Toutes les tribus s’étaient rassemblées autour de leur chef et suivaient à la lettre les consignes données, la discipline et la rigueur dans l’application du plan étaient vitales. Ceux qui devaient embarquer dans les navires s’attachaient à provoquer le plus de bruit et d’agitation possibles, il fallait que des postes avancés ou des éclaireurs troyens perçoivent une effervescence inhabituelle, que les premiers soupçons de leur fuite naissent dans leurs esprits. Dans le même temps, sous la conduite méthodique d’Odysseus, les autres creusaient des trous derrière les palissades pour se dissimuler avec leurs armes. Les hommes ne parlaient pas, ils étaient tous concentrés à leur tâche, intériorisant leur peur ou leur doute, ce n’était pas un jour comme les autres même si la chaleur était toujours aussi accablante. Leur destin se jouait sous leurs yeux, à l’instant présent. Le goût et l’odeur de la mort presque naturellement poussaient en eux comme des fleurs venimeuses et instillaient une sorte de mécanisme de combat dans leurs esprits. Ils se délestaient de leurs sentiments pour se muer peu à peu en des bêtes de guerre implacables, ainsi quand le chat sort ses griffes pour attraper sa proie, l’homme sort sa haine pour s’abattre sur son ennemi. Odysseus manœuvrait au milieu de ces préparatifs, attentif au moindre détail, soupçonneux de la moindre faute que l’un de ces hommes pourrait commettre, il observait mieux qu’un aigle du haut d’un perchoir et quand il parlait, il était aussitôt obéi. Bien qu’il n’eût pas le même charisme qu’Achille (mais aucun humain ne pouvait rivaliser avec le chef des Myrmidons), les Achéens avaient un immense respect à son égard. C’était un roi, un guerrier exceptionnel, son intelligence était reconnue de tous, bien souvent Agamemnon lui demandait conseil. Odysseus était surtout préoccupé par l’incendie qu’il fallait allumer, si le vent ne se levait pas il n’y aurait pas de risque pour les Argiens, mais si par malheureux il venait à se réveiller et à se tourner vers les palissades, nul doute que les hommes souffriraient de l’épaisse fumée et de la fournaise dégagée. Au fond de lui-même il implorait les dieux, sans leur concours il savait bien qu’ils ne pourraient pas gagner cette ultime bataille. Il ignorait que les dieux s’étaient déjà entendus pour que le vent ne se levât pas ce jour-là.
Achille était sur le pied de guerre, il venait de sortir pour la dernière fois de sa baraque qui allait partir en cendre, laissant derrière lui dix années de souvenirs. Il portait fièrement son épée et son bouclier, il se sentait apaisé, serein, presque libéré, il souriait même, il était sûr de l’issue fructueuse de cette journée. Quand les Danaens le virent ils ne pouvaient s’empêcher d’être transportés par une sorte de vigueur supplémentaire. L’impression de puissance manifestée par Achille rejaillissait sur eux, ils trouvaient là une motivation supérieure. Achille aperçut Odysseus, il se dirigea vers lui d’un pas déterminé. Arrivé devant l’homme d’Ithaque, il planta sa lance dans le sol en serrant les dents, posa son bouclier à ses pieds et prit brusquement Odysseus dans ses bras, sans que ce dernier s’y attendît. L’étreinte d’Achille était affectueuse mais surtout virile, Odysseus malgré sa robustesse et sa forte carrure était déstabilisé et perdit presque l’équilibre. Achille ne mesurait pas toujours sa puissance phénoménale, quasiment surhumaine. Les Myrmidons aiment raconter cette histoire où Achille, pour sauver l’un des leurs, promis à une mort certaine menacé qu’il était par un lion affamé, aurait étranglé l’animal à main nue. Achille avec enthousiasme dit alors à Odysseus : « Enfin mon ami nous voilà au bout de notre route ! La victoire nous appartient désormais, nous allons rendre hommage à Patrocle en tuant l’infâme Hector, cette ville arrogante sera brûlée, pillée, martyrisée, souillée, car les générations futures doivent savoir et comprendre que nous les Grecs, nous avons la puissance du feu dans notre sang !
C’est un grand jour, je suis heureux de combattre de nouveau à tes côtés, mais, promets-moi une chose : laisse-moi tuer Hector ! Si tu le vois détourne-toi de lui, tu m’entends, laisse-le-moi. »
- J’ai bien compris Achille ! dit Odysseus en hochant la tête, il en sera ainsi, ta volonté sera mienne. Maintenant, tenons-nous prêts ! »
 
 
 
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es éclaireurs troyens, cachés non loin du camp des grecs, avaient aperçu une agitation inhabituelle, et surtout ce qui les intriguait le plus était que les navires semblaient être chargés de matériels et d’hommes. Etait-il donc possible que leurs ennemis avaient enfin décidé de repartir chez eux ? S’agissait-il d’une impression ou était-ce bien la réalité ?
L’un d’eux se décida à aller avertir Hector, il se mit à courir aussi vite qu’il pût vers le palais du fils de Priam pour raconter ce qu’il avait découvert.
Hector qui avait reçu le messager était très perplexe. Comme à son habitude, il se méfiait des Grecs mais en même temps si les navires prenaient le large, le doute ne pourrait plus l’habiter longtemps. Il réunit alors tous ses généraux, il leur demanda de mobiliser toutes les forces encore disponibles pour conduire une sortie. Il fallait profiter des préparatifs de départ de leurs ennemis pour mener une attaque contre les palissades, et détruire le camp des Argiens pour qu’ils ne reviennent jamais plus. Hector demanda qu’on allât chercher sur le champ Agar.
Tous s’exécutèrent, Enée était resté à côté d’Hector, il avait un étrange pressentiment, mais il n’osait pas le révéler à Hector de peur de contrarier son beau-frère. Dès l’arrivée d’Agar, ils sortirent tous les trois ensemble du palais et gagnèrent les écuries royales pour aller se mettre à cheval. Peu à peu, les troupes troyennes se rassemblaient aux portes de la ville. Il régnait une grande frénésie, les rues ressemblaient à un rucher, chacun se bousculant et courant pour rejoindre son étendard.
De leur côté, les grecs avaient eux aussi posté des éclaireurs et dès qu’ils virent les portes de la cité s’ouvrir et déverser les flots d’hommes à pieds, sur des chars ou à cheval, ils s’empressèrent d’aller prévenir Odysseus. Ce dernier, quand il apprit la nouvelle, fit d’abord signe à Agamemnon de lever les amarres, il fallait que les navires prissent le large pour que la ruse fût réussie. Odysseus avaient les yeux fixés sur les bateaux qui s’éloignaient lentement de la côte, il attendait surtout que les Troyens fussent à portée de vue, pour se décider à mettre le feu au camp. Tous les Achéens restés sur place étaient maintenant dissimulés dans leurs caches. Odysseus donna l’ordre de commencer à allumer l’incendie, toutes les baraques prirent feu, en quelques instants ce n’était plus qu’un immense brasier, une épaisse fumée se dégageait. Hector et tous les troyens étaient médusés quand ils virent cet incroyable spectacle, chacun se regardait totalement incrédule, soudain l’un deux se mit à crier : « les navires prennent le large, regardez, ils prennent la mer, ils s’en vont, ils s’en vont ».
Hector, à ces mots, chercha lui aussi à apercevoir cette fuite en mer. Il vit les bateaux des Achéens s’éloigner du rivage et naviguer vers le large. Il n’en croyait pas ses yeux, il se tourna vers Enée qui lui aussi était époustouflé, ils n’arrivaient même pas à parler. Derrière eux, au même instant, une immense clameur éclatait au sein des troyens, ils levaient les bras au ciel, hurlaient, sautaient, s’embrassaient, c’était un indescriptible exutoire, d’un seul coup, la peur du lendemain et de la mort avait disparu, ils explosaient de bonheur, ils étaient ivres de joie, la vie allait enfin renaître !
Hector demanda à ses généraux de ramener le calme, il s’approcha d’Agar et lui dit : « tu vois mon ami peut-être que nous n’aurons pas besoin de tes talents, il semble que les Grecs aient choisi de regagner leur patrie.»
Agar était jeune, mais avait le calme d’un homme mûr et sage, « seuls les dieux ont des certitudes », répondit l’archer au visage d’enfant. Hector fit semblant de ne pas avoir entendu, il demanda à son armée d’avancer vers le camp des Argiens.
Les Troyens descendaient la plaine, d’un pas léger, ils avaient hâte d’attiser le feu, de crier leur haine aux Grecs voguant au loin, et de jeter à la mer tout ce que leurs ennemis avaient laissé sur place, comme pour effacer toute trace de leur si longue et néfaste présence.
Les Danaens, habilement terrés, apercevaient les Troyens qui se dirigeaient vers eux, ils serraient très fort leurs armes dans leurs mains. Achille aurait voulu déjà bondir sur eux comme une panthère en chasse, mais il était trop tôt, il fallait encore attendre. Les Grecs sortiraient de leurs cachettes dès que les Troyens seraient à portée de leurs arcs, et après une série de flèches décochées sur la troupe compacte des Troyens ils se lanceront l’épée à la main sur les survivants. C’était Odysseus qui devait donner l’ordre de commencer l’attaque. Le moment était grave, l’angoisse palpable, chacun mesurait le poids du temps présent, le cœur palpitait, la gorge était nouée mais en même temps à l’approche du combat ils étaient comme ces chacals attirés par l’odeur de la charogne, ils ressentaient une irrésistible attirance pour ce moment fatidique qui les suspendait entre la vie et la mort. C’était une excitation unique qui domptait leur peur et les dressait pour une soif de gloire inestimable.
Dans la mesure où les dieux avaient pris parti pour les Danaens, un léger vent soufflait vers la mer, la fumée intense qui se dégageait de la fournaise ne les atteignait pas, ils ressentaient cependant la chaleur suffocante du feu, ils savaient qu’ils ne pourraient pas restés indéfiniment terrés comme des taupes. Ils priaient pour que les Troyens arrivassent le plus tôt possible et qu’enfin le combat s’engageât.
Odysseus était sur le point de donner l’ordre de sortir des cachettes et de lancer une première salve de flèches meurtrières, il avait comme repère un tronc d’arbre mort. Dès que les troyens l’auront franchi, ils seront à portée de tir. Ses yeux ne quittaient plus ce repère, il devenait une obsession, il ne voyait plus que lui, tout d’un coup les premiers fantassins et chars troyens le franchissaient, il fallait se tenir prêt, quand les derniers guerriers ennemis auront passé cette frontière fatidique, il donnerait l’ordre. Il se dit à voix basse « Attendre, encore un peu, bientôt, oui, bientôt, ils y sont presque, oui ! Oui ! Attention… » C’est alors qu’il se leva, tenant son arc et une flèche et tout en l’armant il cria à se déchirer les tympans : « MAINTENANT ! »  et comme un seul homme tous les Achéens sortirent de leurs trous, et firent comme Odysseus armèrent leurs arcs et visaient en direction des Troyens. « LANCER » hurla Odysseus, une nuée de flèches s’envolèrent vers le ciel et arrivées au point culminant plongèrent vers le sol pour venir se planter dans la troupe des troyens. La surprise fut totale, ils n’eurent pas le temps de se disperser, tout juste de se mettre au sol et de se protéger avec leur bouclier, mais pour beaucoup c’était déjà trop tard ou maladroit, les flèches les piquaient comme un essaim d’abeilles, elles s’enfonçaient dans les ventres, les flancs, les bras, les jambes, les visages, ce n’était plus qu’un chant de plaintes et de souffrance qui montait vers le ciel. Les uns se tordaient de douleur, les autres se vidaient de leur sang, la panique avait provoqué une sorte d’hystérie, des blessés à même le sol étaient piétinés par ceux qui avaient échappé à la première salve et cherchaient par tous les moyens à fuir. La deuxième salve fut encore plus meurtrière, ceux qui étaient touchés cette fois-ci tombaient sur leurs compagnons, les corps s’enchevêtraient, des marres de sang se formaient au gré des cadavres qui se vidaient, Hector avait été projeté à terre par son cheval pris de panique, il n’avait pas été atteint par une flèche mais il était meurtri par le spectacle qu’il avait sous ses yeux. Impuissant il assistait au désastre et à l’agonie de ses hommes, eux qui quelques instants auparavant se réjouissaient de la fin de la guerre et du retour à la vie, rendaient leur âme  et leur dernier souffle en cette morne plaine. Enée et Agar, tous les deux armés d’un bouclier au-dessus de leur tête, s’étaient précipités vers leur chef, pour le protéger, et le soutenir, il était temps car une troisième salve avait été tirée de derrière les palissades, une de ses flèches vint percuter le bouclier d’Enée et une autre tomba juste à côté du pied d’Hector. Cette pluie de flèches acérées qui s’était abattue sur les troyens, avait anéanti leur supériorité numérique, c’est à ce moment précis qu’Odysseus décida d’engager le combat au corps à corps, Achille en tête les Grecs s’élancèrent tels des félins vers leurs proies du jour, hurlant comme des enragés pour ajouter l’effroi à l’horreur. Enée dit alors à Hector dans une panique à peine dissimulée : «  ils attaquent, regarde, les Achéens foncent droit sur nous, nous sommes tombés dans un piège. Fuis Hector, nous protègerons ta retraite, Agar et moi. » Quand Hector entendit les mots “fuis” et “retraite” il sortit de sa torpeur, se redressa, le regard dur et froid et répondit : « fuir ? Non, la vérité est devant moi, je ne peux pas la nier, c’est ici que je mourrai, l’épée à la main, face à Achille », il tourna le dos à ses amis et partit se jeter sur la meute qui courrait vers les Troyens. Enée dit alors à Agar : « prends ton arc, il faut tenir notre plan, dès que tu verras Achille et qu’il sera à ta portée, tue-le comme prévu, nous verrons bien alors. »  
 
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chille était au cœur de la mêlée, il était comme un poisson dans l’eau, il fendait les Troyens rencontrés sur son passage mieux que du petit bois, et prenait un soin particulier à couper les têtes de ceux qu’il venait de tuer. Un seul coup tranchant et précis de son épée suffisait pour mutiler un corps. Il ne s’arrêtait pas, toujours en mouvement, son bouclier parait les rares tentatives d’attaques de quelques troyens, tandis que son glaive de l’autre main vidait les corps de leur sang et de leur âme. Partout sur son passage, les cadavres s’agglutinaient, démembrés, désarticulés. Sa présence était effarante, bientôt plus un seul troyen ne voulait l’affronter, ils cherchaient tous à fuir son impitoyable avancée, certains abandonnaient même leurs armes à sa seule vue, pour se mettre à courir plus léger et plus vite. Achille, dépourvu de combattants, se mit sur la pointe des pieds et redressa la tête à la recherche de celui qu’il maudissait entre tous les hommes présents dans cette plaine : Hector, le fils de Priam, le meurtrier de son ami. Au milieu de ce fracas des armes, le chef des armées troyennes, du moins ce qu’il en restait tant les guerriers de la cité aux larges murs avaient été décimés, combattait comme un désespéré, plus il frappait sur les ennemis qui l’assaillaient et plus il pleurait. Aussi incroyable que cela puisse paraître, le si doux visage d’Hector ruisselait de larmes de désespoir et d’impuissance. Il avait compris que rien n’empêcherait son inéluctable destin, il ne reverrait pas Andromaque ni son fils, ni son père ni sa mère, il ne pourra sauver sa patrie de la ruine! Alors en se ruant sur les Argiens il se jetait lui-même dans la fosse aux loups, il savait qu’il n’en ressortirait pas vivant, mais il voulait tout de même mourir l’épée à la main, en véritable guerrier, avec tous les honneurs. Achille, en l’apercevant, gonfla le torse, serra les dents, fronça les sourcils et d’un pas déterminé avança vers le prince Troyen. Il abattit un ou deux ennemis au passage presque sans les regarder, et arriva tout prêt d’Hector. Autour d’eux, les cadavres ne se comptaient plus, désormais les troyens étaient en nombre inférieur, et qui plus est, les Grecs qui avaient embarqué sur les navires pour simuler la fuite, avaient fait demi-tour dès le combat commencé et à l’instant ils accostaient de nouveau sur la côte troyenne. Ils allaient apporter ainsi des renforts décisifs aux Achéens engagés dans la plaine.
Achille était face au prince troyen, l’arme à la main, il se disait que maintenant enfin, il touchait au but, l’objet de sa quête était devant lui, il nourrissait la satisfaction d’un roi qui venait de mettre à genoux une nation entière. Il fit un pas en direction d’Hector et lui dit : « donne-moi ton arme, tu ne mérites pas de mourir avec ton épée à la main. » Hector avait du mal à soutenir le regard d’Achille. Il sentit sa gorge se nouer, ses jambes chancelaient, il n’avait jamais réalisé combien Achille était fort et imposant. Avant cet instant il ne connut jamais une telle peur. Lui qui avait pourtant affronté mille et une batailles ne pouvait même plus bouger devant cette forteresse humaine. Achille se débarrassa de son bouclier en le jetant à terre et tendit sa main libre en direction d’Hector en lui répétant : « donne-moi ton glaive, donne-le-moi ! » Hector était figé, il respirait avec grande difficulté comme un vieillard exténué, il avait froid et mal au ventre, son épée devenait trop lourde, il ne la tenait presque plus. Pendant ce temps, Enée se frayait un chemin à grands coups d’épée pour que suive derrière lui Agar. Ils s’avancèrent le plus près possible d’Achille qui leur tournait le dos, Agar avait une flèche à son arc, il la réservait pour le héros des Myrmidons. Achille avança de nouveau vers Hector et lui ôta son arme aussi facilement que s’il avait cueilli une fleur. Désarmé, Hector était accablé comme s’il venait d’être atteint par un coup fatal, il mit ses deux genoux à terre, Achille, fier de cette allégeance, choisit ce moment pour enfoncer son épée dans la poitrine du prince troyen, le choc fut si terrible qu’Hector se mit à cracher violemment du sang, et s’écroula sur le sol. Achille prit son glaive à deux mains et le leva avec la volonté farouche de le décapiter. Agar avait enfin la vue dégagée et pouvait viser sans faillir le talon d’Achille. Il décocha sa flèche qui alla s’enfoncer exactement à cet endroit précis de l’anatomie de l’impitoyable Péléide. Il poussa un cri de bête sauvage blessée, la douleur fut telle qu’il en lâcha son arme et s’écroula incapable de tenir plus longtemps debout. Achille tomba ainsi sur la dépouille de son ennemi sans avoir eu le temps de lui couper la tête, il poussa un dernier râle et sentit son âme se détacher de son corps. Il eut cependant assez d’énergie, pour jeter sa main sur son épée gisant juste à ses côtés, quand il la serra ferme entre ses doigts, il se sentit soulagé et avant de fermer les yeux pour la dernière fois dans une ultime prière se dit à lui-même : « Patrocle, mon ami, nous allons bientôt nous retrouver ». Soudain alors dans la plaine, le vent se leva brusquement, le ciel se mit à tonner, l’air devenait lourd et irrespirable, l’orage éclata comme une colère spontanée. Les combattants encore en vie piétinaient dans le sang mélangé et maintenant ces flots de pluie les obligeaient à patauger comme des canards dans une marre nauséabonde. Les Troyens qui avaient survécu au carnage ne cherchaient plus qu’à fuir. Tout était perdu, Enée et Agar couraient déjà vers la ville, ce n’était pourtant pas la lâcheté qui les motivait, ils savaient qu’il n’y avait quasiment plus de soldats dans la cité, ils devaient cependant tenter d’organiser les dernières résistances, et surtout protéger leur famille du péril imminent. Tous les blessés troyens étaient achevés, la nuque brisée, la poitrine enfoncée, la gorge tranchée, la tête coupée. Pendant que les Grecs rassemblaient leur force pour marcher vers la cité, Odysseus et Agamemnon auraient voulu se congratuler mais ils avaient vu tomber Achille. Si au fond d’eux-mêmes un étrange et indicible soulagement sévissait malicieusement, ils ne pouvaient s’empêcher de ressentir une immense tristesse. Achille avait seize ans quand il avait mis les pieds sur cette terre hostile, il aura été l’incarnation de tout ce qui se fait de plus inflexible, sa force n’avait pas d’équivalent dans ce monde, et pourtant il avait des failles insoupçonnées dans son esprit et dans son corps. Son ami Patrocle était comme une mère qui cherchait à le protéger de lui-même, mais rien ne pouvait empêcher Achille de connaître son destin. Odysseus savait au fond de lui-même qu’Achille avait tracé son propre chemin jusqu’à cet endroit où il reposait l’épée à la main, près de la dépouille d’Hector. Agamemnon était un peu gêné, il n’avait jamais porté dans son cœur Achille mais de voir son cadavre, souillé de boue et de sang, provoquait en lui un désagréable pressentiment, n’était-ce pas sa propre mort qu’il regardait ? Il ne voulait pas rester plus longtemps, et prétextant qu’il fallait s’occuper d’organiser la mise à sac de la cité, il s’éloigna de cet endroit funeste. Odysseus resta seul, il s’accroupit pour être plus près des héros de cette guerre sur le point de trouver son épilogue. Il les regarda longuement, des souvenirs venaient à lui, il pensait au secret que Briséis lui révéla, mais aussi il revoyait Achille en pleurs devant le corps sans vie de Patrocle. Que de drames ! Que de malheurs ! Il se disait au fond de lui-même, que finalement, ils auront combattu pendant les plus belles années de leur vie pour finir l’un à côté de l’autre, plus proches qu’ils n’auront jamais été. Odysseus comprenait bien l’ironie de cette histoire, mais il avait aussi sous ses yeux une injustice qu’il voulait réparer. Il s’approcha de l’épée d’Hector, il la souleva d’une main délicate, il prit soin d’essuyer la lame maculée de sang avec la manche de sa tunique, et après avoir ouvert la main déjà froide d’Hector, il la déposa entre ses doigts qu’il replia un à un. Il se mit debout et en contemplant ces deux guerriers l’arme à la main, il sentait qu’il venait d’accomplir une sorte de réconciliation, il éprouvait à ce moment une grande compassion devant les deux dépouilles. Il ne distinguait plus le Grec du Troyen, l’allié de l’ennemi, le bon du mauvais, juste le spectacle de deux corps sans souffle et sans âme. Tout autour de lui, les cadavres sculptaient la plaine, l’odeur corrompait déjà l’air, les vautours planaient au-dessus de ce qui ressemblait pour eux à un immense festin. Les Argiens, galvanisés par le désastre troyen, étaient à pied d’œuvre pour enfoncer les portes et escalader les murs. Désormais la cité majestueuse était sans défenses, elle sera bientôt prise comme une femme trop longtemps désirée et jamais conquise. Odysseus se sentait presque étranger à cette victoire et à cette conquête, bien qu’il fût l’un des principaux artisans de ce triomphe. Avec la mort de Patrocle, d’Achille, et d’Hector, il avait la sensation d’un monde dépeuplé, déserté, il passait ses mains sur son visage, et frottait sa peau pour se rappeler qu’il avait encore des sens et qu’il était bel et bien de ce monde. Il porta alors son regard vers la mer, au loin il savait que sa femme et son fils l’attendaient, il voulait que cette terre d’Ithaque qui fut son berceau fût aussi demain son linceul. Avec ses hommes il voguera bientôt vers sa patrie, si les dieux lui sont favorables, son périple ne prendra que quelques lunes mais rien n’est moins sûr. Les cris stridents des vautours qui commençaient à déchiqueter les chairs sanguinolentes des cadavres l’avaient sorti de ses pensées, et qui plus est le fracas de la déferlante rageuse des Danaens le rappelait à son devoir de chef de guerre. La mer attendra encore quelques infidélités, il allait rejoindre les Achéens enflammés par l’ivresse de l’assaut final. Avant cela, il s’agenouilla au sol et prit une poignée de cette terre si bien abreuvée du sang des mortels, il se releva et en jeta quelques morceaux sur Achille et sur Hector. Il leur tourna le dos et marcha en direction de Troie. Déjà il pouvait apercevoir dans le ciel, au-dessus de la ville, la fumée des premiers incendies allumés.
 
 
 
 
 
Depuis longtemps, l’âge d’or est révolu, les dieux se sont partagés le ciel, la mer, et le territoire des ombres, la terre a été décrétée possession commune, elle est aussi le théâtre de la vie des hommes, des animaux et des plantes.
Si les dieux n’ont pas de soucis, rien en revanche  n’est épargné à l’humanité, ni la maladie, ni la souffrance, ni le travail, ni les accouchements dans la douleur, ni la faim, ni les guerres, ni la vieillesse et encore moins… la mort.
Du haut de l’Olympe les dieux assistent à la représentation jamais achevée de l’Histoire des hommes.
 Perdue dans le temps comme une goutte d’eau dans l’océan, une guerre entre deux peuples, voulue par des divinités, tenait en haleine toute la communauté des immortels.
Au cours de ce conflit, un événement se produisit qui donna naissance à un récit que les dieux et les hommes se disputent encore aujourd’hui.
Par bouyer stéphane
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