Les femmes dans L’Iliade
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ans l’Iliade le rôle des femmes est très ambigu, il est à la fois central et effacé.
Trois figures féminines sont au cœur du poème épique, Hélène, Cryséis, Briséis.
L’enlèvement d’Hélène par Pâris, le fils du roi de Troie, a provoqué la fureur de son mari Ménélas qui a décidé de partir en guerre contre la cité de Troie pour récupérer son épouse légitime[1]. La convoitise de « la plus belle femme du monde » est l’étincelle qui a allumé le feu de la guerre entre les grecs et les troyens.
Chryséis, la fille du prête d’Apollon, Chrysès, est captive d’Agamemnon, le chef des armées grecques, le dieu Apollon se sentant offensé par ce rapt envoie la peste ravager le camp des grecs durant neuf jours. Achille tente de sermonner Agamemnon pour qu’il rende Chryséis à son père, touché dans son amour propre Agamemnon relâche Chryséis mais s’accapare Briséis, l’esclave d’Achille. Ce dernier, humilié et vexé décide de se retirer du combat.
Hélène, Chryséis et Briséis, trois femmes qui occupent que quelques lignes de l’œuvre d’Homère et qui pourtant sont à l’origine de tous les événements majeurs (le déclenchement de la guerre de Troie, le conflit entre Agamemnon et Achille et la colère d’Achille). Elles focalisent toutes les ambitions, les exagérations, les prétentions, les volontés de puissance et de pouvoir des hommes. Les posséder (légitimement par les liens du mariage ou illégitimement par la loi du plus fort – Briséis et Chryséis sont des butins de guerre) implique un enjeu de vie sociale et existentielle. Perdre « sa » femme (épouse) ou une femme (amante) crée une crise politique ou/et psychologique. Il est étonnant de voir Achille ruiné moralement après qu’Agamemnon lui eut pris Briséis allant jusqu’à ce que l’on appellerait aujourd’hui « une grève » des combats et provoquant ainsi une série dramatique de défaites militaires dans son propre camp. Tout paraît alors insensé, disproportionné, une femme aussi belle soit-elle mérite-t-elle une guerre de dix ans avec son cortège de souffrance, de malheur, de désastre et de morts ? Ce n’est pas « raisonnable » mais nous ne sommes pas dans un monde raisonnable alors pourquoi la mythologie et le récit épique le seraient-ils ?
Ménélas, Agamemnon ou Achille n’ont aucune approche romantique ou amoureuse avec les femmes, loin s’en faut, le lien est purement possessif pour combler un manque. Perdre une femme revient à tomber dans le vide, ne plus être mari (vide social) ne plus être amant (vide sexuel, vide psychologique). L’Iliade pose ainsi une relation homme/femme peu enthousiasmante, reposant sur la seule affirmation d’un pouvoir vital, sans partage, et de domination du masculin sur le féminin.
Les femmes sont totalement soumises aux volontés et aux faits des hommes (et des dieux).
Hélène n’a pas son destin entre ses mains. Elle a été donnée à Paris par Aphrodite en récompense, elle n’a donc rien décidé. Aujourd’hui nous dirions qu’elle ni coupable ni responsable des événements et des drames qui vont suivre son enlèvement par Pâris. C’est bien la volonté des dieux et en l’occurrence d’une déesse qui a commandé son avenir.
Chryséis et Briséis sont elles entre les mains des hommes qui les tiennent fermement. Toutes deux butins de guerre, elles ne sont ni plus ni moins que des esclaves. Ni l’une ni l’autre ne sont des épouses légitimes, qui plus est Agamemnon assure préférer la compagnie de Chryséis à celle de sa propre femme légitime, Clytemnestre. Cependant les désirs qu’elles suscitent chez les hommes, que se soient Achille ou Agamemnon, provoquent et déclenchent les passions les plus exacerbées : colère, jalousie, rancune, vengeance, haine, tuerie…
Il est bien peu question d’amour car les enjeux qui transparaissent dans les conquêtes des femmes relèvent de la virilité, de l’honneur, de la force, du pouvoir.
C’est pourquoi aucune des trois n’a le choix, elles sont les jouets des dieux et des hommes. Elles sont fatales dans le sens où les hommes succombent à leurs charmes ou du moins à leur séduction, ils ne peuvent se passer de leur compagnie, surtout au lit (la traduction d’épouse dans la langue d’Homère est « compagne de lit ») pourtant un détail attire l’attention.
L’action de l’Iliade se déroule au cours de la neuvième année de la guerre de Troie, or ni Hélène ni Briséis, ni Chryséis ne tombent enceinte. A aucun moment du récit, Homère ne fait mention d’une quelconque naissance.
Il est tout de même peu probable que toutes et tous soient frappés par une stérilité aussi radicale et générale à moins que cela ne soit le signe d’une vision apocalyptique d’un monde sans devenir, incapable de se survivre. Les gagnants seraient donc des perdants, sans qu’ils le sachent encore, et leur sort ne serait alors guère plus enviable que celui des victimes.
Cette absence de conception, de reproduction est peut être aussi une marque de la volonté de l’auteur (ou des auteurs) de l’Iliade de ne jamais se détourner du thème central du récit à savoir la mort. Mort de l’ami (Patrocle) mort de l’ennemi (Hector) mort d’un fils (Priam, père d’Hector) et bien sûr de sa propre mort (Achille apprend qu’il va bientôt mourir) comme si la trame de l’Iliade ne pouvait nous détourner de cette réflexion, de ce sujet. Aucune naissance ne viendra donc soulever un quelconque espoir d’un autre avenir et devenir. Seule Andromaque, l’épouse d’Hector, a un enfant mais nous savons ou devinons qu’il est en sursis, il est l’exception qui confirme la règle.
D’une certaine manière la cruauté exercée à l’égard des femmes, dans l’Iliade, donne la mesure du risque encouru par l’humanité elle-même : sa propre disparition.
[1] L’Iliade, poème de la force et de la guerre n’en est pas moins le récit d’un monde de principe. On fait l’amour la nuit et la guerre le jour, Pâris, en enlevant Hélène, a bafoué les règles de l’hospitalité à l’égard de Ménélas et les principes sacrés du mariage.
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