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Mardi 29 avril 2008

ULYSSE

 

U

lysse quitte sa patrie, Ithaque, sa femme Pénélope, son fils à peine né, Télémaque, ainsi que tous ses biens et honneurs dus à son rang de noble pour partir à la guerre de Troie.

Cette guerre dure dix ans et quand elle prend fin, Ulysse doit rentrer en bateau avec ses compagnons pour retrouver sa terre natale.

Ce voyage par les mers va prendre dix autres années de sa vie. Il va affronter maintes dangers (Cyclope, fées, nymphes, sirènes…) tous ses compagnons de fortune périront, lui seul survivra le plus souvent grâce à sa ruse, et à la faveur des dieux et déesses.

Quand il arrive chez lui, sur son île natale, c’est d’abord déguisé en mendiant pour ne pas être reconnu et assassiné par ceux qui ont profité de son absence pour tenter de lui ravir son épouse et ses biens.

Ulysse veut déjouer leur plan avec l’aide de son fils, de sa dévouée nourrice (elle le reconnaît par une cicatrice à son pied) et d’amis sincères. Il est d’autant plus décidé à triompher de ses adversaires que sa femme est restée fidèle, malgré l’épreuve du temps et les sollicitations.

Finalement au cours d’une épreuve de tir à l’arc, Ulysse finit par tuer ses ennemis, et retrouve sa femme, ses biens et son honneur.

 

Ulysse[1] affronte les hommes, les dieux, les monstres et l’épreuve du temps. Tout au long de ses aventures, il fait preuve d’une grande intelligence (ruse, stratagème, subterfuge…) et d’un courage hors du commun (il n’hésite pas à descendre dans le territoire des morts)

Il illustre parfaitement l’impératif nietzschéen « il faut vivre dangereusement » autrement dit, Ulysse affronte les épreuves sans jamais se dérober, il monopolise toutes ses capacités (physiques ou intellectuelles) pour surmonter les obstacles. De même que c’est dans le feu qu’est forgé le fer, Ulysse devient toujours plus fort à mesure qu’il triomphe des dangers.

Ulysse voyage longtemps, loin de chez lui et des siens, et pourtant il n’oublie jamais son origine, ses racines ni ceux qu’il aime, à commencer par sa femme.

Quand la déesse Calypso lui demande pourquoi il refuse son offre d’éternité et d’éternelle jeunesse, en lui rappelant qu’il n’y a pas de femme plus belle qu’elle, Ulysse lui répond le plus sincèrement que Pénélope est son épouse, elle est sa femme, et en cette vertu il se doit de l’aimer et de la retrouver.

Cette réponse semble déconcertante de simplicité, presque surréaliste car il refuse pas moins que l’immortalité, mais Ulysse est sage et lucide, il sait qu’il est avant tout un homme, un mortel, il connaît ses limites et sait ce qui le nourrit. Une racine n’a que faire d’être dans les airs, elle a besoin d’une terre nourricière pour porter l’arbre et les fruits de son développement.

C’est ainsi que la quête d’Ulysse nous est dévoilée, il connaît son but et le sens de sa vie. Il sait aussi qu’aucune conquête ou reconquête n’est possible sans luttes.

Une vie humaine est parsemée de défis, de combats, d’épreuves, de tentations. Tout être humain hésitera entre le renoncement et la témérité, il sera touché par les maladies, les névroses, et parfois la folie, il cherchera à cacher ses peurs ou à les dominer et surtout en sachant que l’issue est toujours incertaine et la fin inéluctable. Ce qui est frappant dans l’Odyssée c’est que l’auteur nous présente un héros dans toutes ses contradictions. La cruauté avec laquelle il agit à la fin du récit à l’égard des toutes les servantes qui ont eu des relations avec ses ennemis (il les exécute sans le moindre remords) rend le personnage encore plus complexe. Si cette violence nous choque aujourd’hui elle n’en est pas moins un trait de caractère, de la mythologie et plus encore de l’antiquité. Dans l’Iliade les prisonniers sont systématiquement exécutés, Alexandre le Grand a conduit ses conquêtes sous une main de fer, excellant dans l’art du supplice[2].

Ulysse est sinon un modèle pour le moins une sorte d’archétype, derrière l’allégorie du personnage de héros classique nous pouvons traduire nos propres peurs devant notre nature humaine et  elle nous révèle notre aspiration insatiable dans la quête du bonheur perdu – lié à nos origines (la terre natale) ou à l’amour (de sa femme, de son fils).

Les guerres et les voyages ne seraient alors que des détours aussi périlleux que révélateurs du véritable sens de notre existence.

 

Un des passages de l’Odyssée les plus frappants est celui des sirènes, de ces êtres à corps d’oiseaux et à tête humaine.

Le navire d’Ulysse doit passer non loin de l’île des sirènes pour continuer sa route. Ces espèces de créatures charment tous les marins grâce à leur chant mélodieux jusqu’à provoquer l’échouage ou le naufrage de leur bateau. Ulysse, averti du danger par la fée Circée, prend soin de boucher les oreilles de ses marins à l’aide de cire, mais il veut entendre la beauté incomparable de leur voix. Pour ne pas succomber à leur charme, il demande à ses équipiers de l’attacher au mât. Ulysse écoute ainsi leur chant et tombe dans le désir de les rejoindre, il crie à ses hommes de le délivrer mais ceux-ci ne l’entendent pas et il reste attaché jusqu’à se retrouver hors d’atteinte de leur voix.

Ulysse était tenté par la beauté de leur chant, au même titre qu’un homme peut être séduit par la beauté d’une femme. Pour ne pas se perdre il a eu la sagesse de… s’attacher. Cette contradiction, s’attacher pour rester en vie et libre, est toute apparente, et c’est l’une des leçons les plus retentissantes des aventures d’Ulysse.

L’homme doit (par lui-même) se donner des limites, quitte à s’attacher (à renoncer temporairement et en circonstance à sa liberté) autrement dit, l’être humain doit arriver à prendre conscience de ce qu’il est réellement (faillible, capable du pire comme du meilleur) pour pouvoir agir au mieux.

C’est ce connais-toi, toi-même comme ligne directive d’éducation et d’élévation qui nous ouvre les chemins de la paix et de la sagesse. Cependant cette conduite suppose une grande détermination, tout autant qu’elle exige discipline et courage. L’équilibre entre nos penchants naturels (volonté de puissance, soif insatiable de pouvoir, instincts sexuels…) et la pleine possession de notre libre arbitre est très précaire et le plus souvent un désir à satisfaire triomphe de toute considération. Cependant Ulysse n’est pas un héros tragique (comme Hector ou Achille) il retrouve ce qu’il avait perdu (femme, fils, biens, maison, honneur…) il tue ses ennemis, et sa vraie récompense est de dormir de nouveau dans son lit conjugal, fabriqué de ses mains et dont l’un des pieds est construit à même un tronc d’olivier. Rien de plus symbolique que ce retour à la source, ce lit est un lien indéfectible, à la terre et à sa femme. Encore « un lien » qui « attache » non pas pour emprisonner mais pour donner sens, repère et raison de vivre.   



[1] En grec Odysseus, l’homme en colère, en latin Ulixes, blessure

[2] A la fin du siège de Gaza, Alexandre pour punir la ville de s’être défendue et faire un exemple, à attacher et traîner le corps de roi de Gaza derrière son char jusqu’à ce que mort s’en suive.

Par bouyer stéphane - Publié dans : mythologie grecque
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