Fils de Zeus et de Alcmène (réputée pour être la dernière femme mortelle avec qui Zeus a couché) Héraclès fut abandonné dès sa naissance par sa mère, tant elle craignait la colère d’Héra (l’épouse légitime de Zeus). Grâce à un stratagème de Zeus, et en toute ironie, c’est Héra elle-même qui donna le sein et donc le premier allaitement à Héraclès. Celui-ci tira tellement fort sur le téton, qu’Héra, de douleur, retira l’enfant de son sein et le jeta au sol. Une coulée de lait traversa alors le ciel qui allait ainsi donner naissance à… « la voie lactée ».
Après cet épisode, Alcmène put récupérer son enfant qui fut élevé par sa mère, et son père adoptif, Amphitryon.
« Adoptif » est un euphémisme, car pour que Zeus couchât avec Alcmène, il prit les traits de son mari Amphitryon, sachant qu’elle lui était fidèle et incorruptible. Quand Amphitryon comprit que Zeus l’avait trompé avec sa propre femme, la peur que lui inspirait le dieu des dieux, le rendit lâche ou prudent (selon l’interprétation en pareille circonstance) et renonça à dénoncer l’adultère.
Héraclès est un enfant né d’une supercherie et d’un amour surnaturel[1], ainsi à l’égal d’un Achille ou d’un Persée, il est mi-homme, mi-dieu.
Cette conception exceptionnelle fit d’Héraclès un enfant hors du commun, pour une destinée unique et emblématique.
Dès son enfance, alors qu’il était encore dans son berceau, il tua de ses propres mains deux serpents envoyés par Héra pour se venger de l’affront de son mari.
Cependant ce statut si particulier et si ambivalent, donne à Hercule toute la dimension symbolique de la complexité inhérente à l’humanité, constamment tiraillée entre l’animalité (le retour à la bestialité) et l’humanité (la raison)[2].
Le mythe d’Héraclès, de sa naissance jusqu’à sa fin (mais peut-on parler de « fin » pour Hercule[3] ?) nous raconte l’histoire d’un être qui oscille entre l’héroïsme (ses nombreux exploits contre des monstres) et la folie (il tue ses propres fils), la raison et le crime, la liberté et la soumission. Qui plus est il n’est ni insensible ni invulnérable, et il se retrouve en quête du repentir, de la purification, de la « rédemption ».
Contrairement aux apparences, notamment sa force légendaire quasiment unique et d’inspiration divine (capable de supporter le poids des cieux) Héraclès choisira la voie de l’épreuve, du labeur, de la servitude, de l’exploit pour atteindre son but.
Sa vie, à elle seule, symbolise la difficulté de tout être humain, doué d’une énergie et d’une raison, à canaliser sa force (ses pouvoirs) et à gouverner à bon escient son esprit.
Héracles choisira la voie de la Vertu non pas par masochisme, ou par pure vanité, se croyant au-dessus de tous et de tout, mais par la prise de conscience du sens de l’existence humaine. En effet, la mythologie grecque rappelle constamment que « seuls les dieux n’ont pas de soucis » comme celui de se nourrir chaque jour, et de se procurer cette nourriture, pour rassasier le corps et l’esprit. Depuis la fin de « l’âge d’or » où les hommes cohabitaient avec les dieux, et depuis le fameux partage entre les hommes et les dieux accompli par Prométhée, rien n’est épargné aux humains. Ni la mort, ni la maladie, ni la souffrance, ni la famine, ni le travail, l’homme doit « se battre » pour conquérir sa liberté (sa survie), et cette lutte doit se renouveler chaque jour.
Héraclès, avant ses célèbres travaux, délivre Thèbes, sa ville natale, de l’oppression des Mycéens, il épouse la fille du roi, qui lui donne des enfants, il est respecté, vénéré, son destin de père et de futur monarque semble tracé et droit. Cependant Héra n’a jamais oublié qu’il est à ses yeux la personnification de l’affront que Zeus lui fit en couchant (encore une fois) avec une mortelle. Héra est réputée pour avoir la rancœur et la vengeance tenaces. Devant la réussite d’Héraclès, elle use de ses pouvoirs pour le rendre fou. Il perd alors sa raison et tue six de ses enfants.
Cet épisode va contrecarrer toute sa destinée, quand il recouvre la raison et prend conscience de son acte monstrueux, il consulte l’oracle de Delphes pour savoir quelle voie il doit suivre pour se purifier d’un tel crime. L’oracle lui prédit une servitude auprès d’Eurysthée, roi d’Argos, pendant douze ans et d’accepter tous les travaux que celui-ci lui ordonnera. D’homme libre et presque heureux il passe alors à la condition d’esclave. Le crime appelle le châtiment, Héraclès ne peut y échapper d’autant plus qu’il cherche le repentir.
Ses travaux et ses exploits seront alors une sorte de parcours initiatique vers l’illumination (la vie immortelle), ou le bien et le mal s’affrontent[4], un chemin expiatoire du crime ou de la faute « originelle » qui le conduit à la quête du salut de son âme et à l’immortalité.
La légende va retenir douze travaux imposés par Eurysthée.
Parmi ceux-ci, nous pouvons distinguer des combats contre des monstres ; le lion de Némée, L’hydre de Lerne (le serpent à têtes multiples), le chien Cerbère (gardien des enfers), contre des animaux ; les juments (anthropophages) de Diomède, le sanglier de l’Erymanthe, la biche aux cornes d’or de Kérynia, les oiseaux du lac du Stymphale, le taureau de Crète, les vaches de Géryon, mais aussi un affrontement contre la matière (la bouse - terre et eau - des étables d’Augias), un exploit (avec ou sans violence selon les traditions) contre des êtres extraordinaires, les Amazones, à qui il dérobe la ceinture de la reine, et enfin une cueillette surnaturelle des pommes d’or des Hespérides.
Tout au long de ces travaux, Héraclès utilisera non seulement sa force (contre le lion de Némée il l’étrangle de ses mains) mais aussi son ingéniosité (pour nettoyer, en un seul jour, les étables du roi Augias il détourne le cours d’un fleuve), sa ruse (il pousse les jugements à dévorer leur propre maître, Diomède, afin de les rassasier et de les domestiquer), sa ténacité (il poursuit une année durant la biche aux corne d’or pour l’épuiser et la capturer).
Tel Odysseus, il sera amené à entreprendre de longs et grands voyages sur terre, sur mer et au-delà de l’humanité (l’Enfer, le jardin des Hespérides).
La fin des travaux (à la seule gloire d’Eurysthée) marque celle d’une expiation. Héraclès a payé pour sa faute, le meurtre de ses fils. Cependant, sa vie et ses exploits ne s’arrêtent pas là.
Héraclès, n’oublions pas, est un archétype de la complexité de l’humain, c’est un «héros paradoxal », capable des plus grands exploits mais aussi de crimes atroces, balançant entre raison et folie, exploits physiques et maladies, se battant pour arracher sa liberté et la perdant si facilement pour tomber dans la servitude.
Il commettra un autre crime, celui d’Iphitos, le frère d’une femme qu’il devait épouser. Pour l’expier, il est vendu comme esclave à la reine Omphale, pour dédommager le père de la victime.
Héraclès est de nouveau humilié, esclave, il doit qui plus est, s’incliner à genoux devant… une femme. L’homme le plus fort du monde, vainqueur de monstres réputés invincibles, se retrouve impuissant aux pieds d’une femme. Cette ironie n’est pas sans rappeler l’histoire du Sanson de la Bible, tueur (lui aussi) de lion à mains nues et pourtant incapable de résister aux charmes et à la ruse féminine de Dalila, au point de perdre toute sa force et lui-même de devenir un prisonnier et un esclave.
La captivité d’Héraclès chez la reine Omphale durera une année au cours de laquelle, il serait devenu finalement son amant et avec qui il aurait eu un fils, Lamos.
Sans revenir sur la mort/résurrection (voir note 3) d’Héraclès, qui lui confère une dimension épique et mythique indéniable, le qualificatif qui le caractérise le mieux est celui, déjà mentionné, de héros paradoxal. Il n’est pas tout puissant malgré ses prouesses physiques uniques, son comportement est marqué par des crimes, des pertes de raison, des servitudes. Ses déviances et ses travaux rédempteurs le rendent finalement profondément humain dans le sens d’une existence où des valeurs contradictoires (le bien et le mal, le juste et l’injuste…) se disputent sans cesse la gouvernance de la conscience et du devenir de l’homme.
En cela, le mythe d’Héraclès n’est pas seulement jubilatoire, dans la narration de ses exploits, mais aussi et surtout il se présente comme un archétype, une sorte de miroir où chacun peut observer notre condition humaine, dans toute sa complexité, et avec toutes ses contradictions.
[1] Zeus à qui rien n’est impossible, tripla la durée de la nuit pour l’aimer comme elle le méritait
[2] Tout ceci nous renvoie inexorablement au mythe de Prométhée qui va jusqu’à défier Zeus le dieu de l’Olympe, et se sacrifier, pour apporter aux hommes les moyens de sortir de l’animalité en leur donnant le feu, source de lumière et d’énergie, que les dieux voulaient se réserver.
[3] C’est par un drame que son histoire aurait pu s’achever. Un jour, bien après qu’il eut terminé ses douze travaux, il devait passer un fleuve en compagnie de sa nouvelle épouse Déjanire. Le centaure Nessos offrit de faire traverser la jeune femme et au plus fort du courant, il essaya de la violer. Héraclès l’abattit aussitôt d’une de ses flèches empoisonnées, mais Nessos agonisant feignit le repentir et conseilla à Déjanire de prendre un peu de son sang qui coulait de sa blessure. Il lui dit de le garder précieusement et si un jour son époux se lassait d’elle, il lui conseilla de tremper un vêtement dans ce sang et de lui donner à porter, ainsi par ce sortilège plus jamais Héraclès ne regarderait d’autres femmes.
Bien des années plus tard, Déjanire se souvint de ce conseil, quand elle se sentit délaissée par Héraclès. Par dépit amoureux elle donna à son mari une tunique teintée du sang du centaure. Quand il la revêtit, le poison imprégna toute sa peau, le rongea de douleur et il sombra dans une terrible agonie. Mais les douze travaux accomplis lui avaient assuré l’immortalité et il monta sur l’Olympe prendre sa place parmi les dieux, pour l’éternité. C’est en cela qu’il est difficile de parler de « fin » pour ce héros, car sa mort d’humain le rend immortel. Dans la mythologie grecque c’est le seul cas, l’exception qui confirme la règle, où un mortel accède à l’immortalité.
[4] Les monstres contre lesquels se bat Héraclès représenteraient le « brouillard de l’ignorance humaine » qui provoque tant de fois notre perte. Les flèches qui les atteignent et les tuent sont alors les actes de la raison qui transpercent les ténèbres et redonnent à l’humain la lumière nécessaire pour survivre et continuer son parcours (son existence).
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