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Mardi 10 juillet 2007
Depuis longtemps, l’âge d’or est révolu, les dieux se sont partagés le ciel, la mer, et le territoire des ombres, la terre a été décrétée possession commune, elle est aussi le théâtre de la vie des hommes, des animaux et des plantes.
Si les dieux n’ont pas de soucis, rien en revanche n’est épargné à l’humanité, ni la maladie, ni la souffrance, ni le travail, ni les accouchements dans la douleur, ni la faim, ni les guerres, ni la vieillesse et encore moins… la mort.
Du haut de l’Olympe les dieux assistent à la représentation jamais achevée de l’Histoire des hommes.
 Perdue dans le temps comme une goutte d’eau dans l’océan, une guerre entre deux peuples, voulue par des divinités, tenait en haleine toute la communauté des immortels.
Au cours de ce conflit, un événement se produisit qui donna naissance à un récit que les dieux et les hommes se disputent encore aujourd’hui.
 
 
 
 
A
u beau milieu de la journée, sous un soleil accablant, Achille était dans sa baraque, étendu sur son lit, l’âme en peine. Au plus profond de son être, jusque dans ses entrailles, tout remuait en lui comme une mer déchaînée, brassant pêle-mêle, rancoeur, animosité et amertume. Il pensait à Briséis, enlevée par Agamemnon, quand ce dernier a dû rendre sa captive Chryséis, à son père. Sa douceur, sa fraîcheur, sa beauté lui manquaient mais plus encore il se sentait cruellement humilié par cet affront. Il était comme un guépard à qui une troupe de chacals avait dérobé sa proie sans qu’il pût se défendre à armes égales. Il eût bien aimé lutter pour « son bien » et son honneur mais les dieux l’en avaient empêché. Alors, il ruminait, sa mâchoire se crispait sous le poids de sa rancune brûlante, c’était plus fort que lui, il ne pouvait pas accepter ce fait accompli. Il s’était laissé envahir par le ressentiment, tout en lui n’était plus qu’une fournaise de colère et son orgueil sans égal soufflait sur les braises de sa haine. Comment le plus valeureux et le plus grand de tous les guerriers pouvait-il accepter une telle humiliation sans résister ?
« Puisqu’il en est ainsi je ne combattrai plus ! » se dit-il, en serrant les dents, convaincu que cette attitude porterait un coup fatal à l’Atride, Agamemnon. Qu’Achille ne combatte plus dans cette guerre interminable, qui durait déjà depuis neuf ans, c’était comme si la mer venait à se retirer des rivages, en quelque sorte un événement hors norme et contre nature. Les armées grecques, conduites par Agamemnon leur chef, ne cessaient de se heurter à la résistance acharnée des défenseurs de la ville de Troie, commandés par l’héroïque Hector, fils du roi Priam. Les batailles se succédaient aux batailles, il n’y avait encore ni vainqueur ni vaincu, mais sans le fils de Pelée et Thétis, les Achéens eurent certainement été anéantis. Sa seule présence au cœur des combats poussait les Troyens à reculer, il ne cédait jamais un pouce de terrain, sa geste ne parvenait cependant pas au triomphe décisif, car les dieux l’avaient voulu ainsi.
Lorsque les grecs apprirent qu’Achille ne serait plus à leurs côtés, la stupéfaction se mêlait cruellement à l’effroi. Ils comprenaient de suite que sans Achille, le sort était joué. Non seulement ils ne prendront jamais Troie mais bien pire ils pressentaient le risque d’être rejetés à la mer comme de vulgaires poissons morts. C’était leur hantise ! Que ces eaux qui les séparaient de leur patrie et de leur famille les engloutissent était le pire cauchemar pour les Danaens aux longs cheveux. Tout ça pour une femme se disaient les uns, la faute en revenait à Agamemnon se persuadaient les autres, qu’importe, la réalité était là, le spectre de la défaite jetait son ombre froide dans les esprits les plus aguerris. Souvent en pareil cas, devant un péril imminent, les hommes connaissent un moment de panique, la réalité est parfois si cruelle, si implacable, que presque naturellement il devient préférable de se voiler la face. Agamemnon savait bien qu’il avait compromis toute l’issue de cette guerre en prenant Briséis à Achille, mais son orgueil et son statut de chef lui imposaient de travestir le réel. Il prenait donc acte du refus d’Achille de combattre en minimisant les conséquences et surtout en prétextant de l’évidente supériorité des Grecs sur les Troyens, bien que celle-ci ne se révélât jamais décisive en neuf années de guerre. Il voulait surtout se convaincre que, puisqu’il le disait, haut et fort, lui le général en chef des Argiens, c’était forcément une vérité qui s’imposait à tous. Agamemnon voulait plus que tout sauver les apparences même contre la plus simple évidence.
 
Patrocle le meilleur ami d’Achille, voulait le rencontrer, il cherchait à se persuader que leur amitié et leur légendaire complicité pourraient le convaincre de changer de décision. Patrocle nourrissait une admiration sans bornes envers Achille, il avait tout appris de lui. La mort de ses parents, alors qu’il était encore qu’un enfant, creusa une sorte de vide qu’il ne réussit jamais à combler depuis ce drame. C’est pourquoi Achille était pour lui, un père et une mère, cependant il avait toujours pris soin de mesurer la démonstration de ses sentiments, de peur que cette affection n’apparaisse comme une faiblesse.
«  Achille, nous avons combattu tant de fois ensemble, nous avons aimé tant de femmes, aujourd’hui tu as perdu Briséis mais ta vie n’est pas en jeu. Agamemnon est notre chef, quoi qu’il en soit, écoute ton devoir de soldat et mets ton orgueil de côté. Rends-toi compte que tu compromets la vie de tous les tiens, j’ai du mal à l’accepter.
-                    Patrocle, (Achille posa à ce moment une main sur l’épaule de son ami, ce simple geste anima une joie dans le cœur de Patrocle, il ressentit une émotion d’enfant et se dit que le cœur d’Achille ne pouvait se détourner de leur attachement l’un pour l’autre) c’est vrai nous avons vécu tant de moments ensemble, sur les champs de batailles, dans les banquets, ou dans les lits de nos femmes, mais les jours se suivent et ne se ressemblent pas. Hier je suis resté allongé toute la journée, j’ai laissé mon esprit aussi libre que le vent, et j’ai eu cette vision : ma lance que nul autre que moi ne peut brandir, était à terre. Elle ne menaçait personne, pas même mes ennemis. Il fallait donc que je me retirasse des combats. Je ne peux pas m’attaquer à Agamemnon, les dieux m’en empêchent, ils ont leur raison, soit, mais moi je peux me retirer de la guerre, j’ai encore ce choix et personne, tu m’entends, personne ne peut le contester, ou alors je ne m’appelle plus Achille !
-                    Mais écoute-moi, répliqua immédiatement Patrocle, avec cette attitude tu nuis à ton propre peuple, à tous les hommes qui ont combattu à tes côtés, tu te détournes de toi-même. Tu t’en rends compte ?
-                    Non Patrocle, je suis mon chemin, et aujourd’hui celui-ci me conduit à renoncer aux armes. En prenant Briséis, Agamemnon a pris mon cœur, et sans celui-ci je reste comme une terre sans eau.
-                    Ton cœur Achille ! tu me parles de ton cœur ! combien as-tu eu de femmes dans ta vie, combien en as-tu laissé dans ton sillon, sans même un regard attendri ? je ne peux pas croire que Briséis efface toutes les femmes du monde. Ne te jette pas dans l’illusion d’un caprice, ne te laisse pas aveugler par ton orgueil, te détourner du combat c’est renoncer à ce que tu es, dit Patrocle avec fougue et passion.
-                    Patrocle, Patrocle, ne nous querellons pas, je n’agis pas contre toi, je te répète que je suis mon chemin. Personne ne se connaît parfaitement, avant cet affront je ne pensais pas que je pouvais souffrir autant, je me sens blessé, au fond de moi je ne trouve plus la paix, je suis dévoré par le souvenir de la peau blanche et suave de Briséis, son absence me plonge dans une noirceur que je n’avais jamais perçue ni même envisagée. Agamemnon, par son geste insensé, a jeté en moi un poison aux contours indéfinis. L’insulte qu’il m’a lancée en m’enlevant Briséis est comme une robe de Déjanire qu’il a jetée sur tout mon corps et sur toute ma personne. Elle m’asphyxie et me dévore de douleurs. Je lui rends le venin qu’il m’a instillé.»
Patrocle, à cet instant, comprit qu’il ne lui servirait à rien de continuer, Achille était comme un roc, difficile à bouger, à faire vaciller. Achille venait de tourner le dos à Patrocle, il s’allongea sur son lit les deux mains derrière la nuque pour mieux se détendre. Patrocle lui fit un geste de la main pour le saluer, toute parole lui semblait désormais vaine, puis il sortit de la baraque, laissant Achille dans ses certitudes.
Patrocle se sentait néanmoins désabusé, défait, meurtri de ne pas avoir pu infléchir la décision d’Achille. Même leur amitié n’avait pas vaincu la rancœur d’Achille, c’était la première fois que Patrocle vivait une telle amertume, il était torturé de voir son ami de toujours, perdu dans une fausse colère. Maintes fois il s’était plu en compagnie de telle ou telle femme, prise ici ou là, au gré de leurs pérégrinations, mais jamais il n’avait perdu la tête pour l’une d’elles, ou renoncé à courir le monde, à franchir les terres inhospitalières, à traverser les mers hostiles. Quel jeu les dieux ont-ils inventé pour troubler à ce point Achille ? s’interrogea-t-il, désabusé et amer.  
 
 
A
gamemnon caressait les cheveux soyeux de Briséis, il fermait les yeux et prenait le temps d’apprécier la souplesse, la légèreté, la douceur de sa chevelure, il se sentait l’âme emplie de bonheur, une étrange ivresse guidait son désir vers la courbe blanche de la nuque de la jeune femme, mais il se retint dans un sursaut comme s’il s’était donné une gifle pour rester éveillé.
« Tu me prends pour un monstre, n’est-ce pas ? lui demanda-t-il.
-                    Je ne sais pas, je ne comprends pas, hier j’étais dans les bras d’Achille aujourd’hui je suis assise à vos pieds et vous me caressez les cheveux. Si je pleure c’est par impuissance, par dépit, j’ai peur de vous et d’Achille, je me sens au centre d’un conflit que je n’ai pas voulu, pas même imaginé. Je suis votre esclave, comme je l’étais avec Achille.
-                    Décidemment, j’ai l’impression d’entendre le même discours que celui de Chryséis, sache que je ne l’ai jamais brutalisée et qu’elle m’était d’une compagnie bien agréable, je la préférais de loin à ma propre épouse, restée au pays. Mais Chryséis est retournée auprès de son père. Pour autant, je ne pouvais perdre la face. Qu’aurait-on dit dans mes armées si moi, le général en chef, demeurais sans femme à côté d’Achille paradant avec toi ? Le pouvoir est dans chaque geste de notre quotidien, il est comme le feu, pour qu’il brûle il faut sans cesse l’alimenter, s’il s’éteint tout est fini. C’est Apollon qui m’a contraint à rendre Chryséis, il avait jeté la peste parmi nous, je devais agir et j’ai agi en chef, maintenant il est vrai que tu es belle et, tout guerrier que je suis, ta beauté me touche. Ne te considère pas comme une esclave, tu vaux bien mieux. Je veillerai sur toi.
Briséis l’écoutait la tête basse, elle avait peur, elle comprenait bien que son sort était entre ces mains et aussi celles d’Achille. Elle sentait son sang se glacer par une avalanche d’effroi? Elle n’osait pas répondre, elle se disait qu’elle en avait déjà trop dit. Elle parlait peu même quand elle était avec Achille. Elle l’écoutait, elle ne le détestait pas, il s’était toujours montré respectueux, jamais amoureux mais respectueux. C’était déjà beaucoup, il ne la frappait pas, il la traitait bien. Au fond que pouvait-elle espérer, n’avait-elle pas renoncé à tous ses rêves ? Avant d’être enlevée et donnée à Achille comme butin, elle avait aimé son mari le roi Mynès, elle avait connu ce sentiment amoureux qui comme une tempête chavire les âmes en détresse. Elle avait eu cette jouissance passionnée et unique dans les bras vigoureux d’un homme, elle en garde encore aujourd’hui un souvenir bien réconfortant, enfoui au plus profond de son cœur. Mais son amour est mort et depuis elle se soumet à son sort, manœuvré comme un mécanisme par l’humeur des dieux et des hommes.
 
 
H
ector laissait filer le plus délicatement possible ses mains sur tout le corps d’Andromaque. Il prenait un plaisir sans faille à s’arrêter sur la pointe de ses seins pour ressentir un frisson secret et unique. Les yeux d’Hector admiraient la peau blanche comme du lait d’Andromaque, la lumière réfléchie l’aveuglait, et brouillait toutes ses pensées au point de le projeter dans l’univers des rêves insoupçonnés. A ses côtés il n’était plus le guerrier, ni le fils du roi de Troie, il se sentait vivre une pure émotion, détaché de tout souci comme les dieux !
Tous deux n’avaient pas pu s’accorder un tel moment de passion depuis bien longtemps, leur lit n’était plus le théâtre de leur amour mais un simple instrument de sommeil pour des corps happés par l’épreuve du quotidien. La guerre les éloignait l’un de l’autre, Hector restait parfois des jours et des nuits à livrer une bataille, à conseiller ses généraux, à veiller aux consolidations des défenses de la ville, à maintenir avec l’extérieur le ravitaillement si vital pour la ville. Aussi, se retrouver l’un et l’autre, allongés, nus dans leur lit, corps contre corps, se livrant à leurs caresses et à leurs baisers les plus intimes, c’était comme un trésor caché qu’ils venaient de redécouvrir subitement.
« Tu me manques Hector, dit d’une voix tremblante Andromaque, cette guerre tue notre peuple et tue notre amour. Comme j’aimerais être à tes côtés, les armes à la main, te soutenir, te défendre et s’il le faut…
-                    Que dis-tu là, Andromaque, c’est à moi que revient le devoir de te protéger, et que deviendrait notre fils, sans sa mère ? Cette guerre nous est imposée par les dieux, nous ne pouvons nous soustraire à notre destin, elle commande nos jours et nos nuits et plus encore elle gouverne tous nos actes et toutes nos pensées.
-                    Mais quand prendra-t-elle fin ? et que deviendrons-nous si les grecs entrent dans la ville ? demanda Andromaque toute tremblante.
Hector, un temps soit peu, resta muet, comprenant le danger d’une réponse hâtive.
« Peut-être ne prendra-t-elle jamais fin, ainsi les dieux bénéficieront-ils d’un spectacle qui semble les ravir, sinon pourquoi laisser un tel conflit sans vainqueur ni vaincu depuis neuf ans ? Nous sommes une bonne distraction pour les dieux, ils ne nous ont jamais vraiment aimés, nous autres mortels, au moins ils se réjouissent de nos combats, de nos pièges, de nos blessures et plus encore de nos massacres. Nous sommes leur distraction préférée. Pourtant, tout jouet de l’Olympe que nous sommes, nous respirons, nos cœurs battent et nos esprits distinguent le jour et la nuit. Nos vies ignorent le repos, que serions-nous d’ailleurs sans l’ardeur de la guerre, connaîtrions-nous l’essence même de notre existence ? La peur est en chacun de nous, la découvrir et l’apprivoiser est notre défi à tous. Devant le danger je ne renoncerai jamais, même au péril de ma vie.
-                    Ne parle pas ainsi Hector, un mauvais présage pourrait s’accrocher à tes dernières paroles. Je ne suis pas prête ni notre fils à te voir partir pour le territoire d’Hadès, que deviendrait une simple femme comme moi sans son époux et sans le père de son fils ? Tu sais l’autre jour j’ai fait un rêve terrible, au beau milieu de la plaine, dans l’herbe grasse deux bergers gardaient des brebis, au loin un loup et un lion, côte à côte, se dressaient sur leurs pattes, l’œil fixé sur ces proies. A un moment, les deux bergers ont aperçu des lièvres courir, et aussitôt se sont mis en chasse, sûrs de les attraper à mains nues. Il n’en fallait pas tant pour un loup et un lion avisés, ils fondirent sur les brebis sans défense, et les mirent en pièces, à la place du troupeau il n’y avait plus qu’un lac de sang dans lequel baignaient des amas de viande et d’os.
-                    Andromaque, seuls les dieux connaissent le langage des rêves, ne te laisse pas abuser par ces songes et aie le courage de me voir accomplir mon destin, quel qu’il soit, rappelle-toi que si les dieux sont immortels ils ne sont pas éternels, nos vies ne nous appartiennent pas, mais nous devons accomplir notre parcours en toute conscience ».
Hector saisit un bras de sa bien aimée, l’embrassa et passa ses joues sur sa peau fine et tendre comme s’il eût voulu se rappeler une dernière fois toute la douceur du monde. Il prit alors congé d’elle pour aller rejoindre ses aides de camp.
 
 
 
 
P
atrocle était inquiet, il dormait mal, il repensait sans cesse à cette dernière entrevue avec Achille qui lui avait confirmé son refus de combattre tant qu’Agamemnon ne lui aurait pas rendu Briséis.
Le danger était évident pour les Grecs, quand les Troyens sauront qu’Achille ne les menacent plus ils se sentiront pousser des ailes et combattront libérer de toute appréhension, ils seront alors aussi féroces que des lions affamés. Il faut donc prendre des initiatives. La première qui lui venait à l’esprit comme une évidence était d’exécuter tous les prisonniers troyens encore en vie. Il ne fallait pas prendre le risque que l’un d’eux s’évade et annonce la nouvelle. Il n’était plus question, comme au début de la guerre, d’échanger les prisonniers ou de les vendre comme esclaves. Il convint d’en parler à Agamemnon pour mener à bien ce projet. Le général en chef des troupes Achéens le reçut avec maints égards, connaissant sa relation étroite avec Achille, il se disait qu’elle lui serait peut-être à un moment opportun d’une grande utilité.
« Salut mon bon et dévoué Patrocle, je suis heureux de te recevoir, veux-tu manger avec moi et boire quelques mélanges, il me reste encore du vin de Thrace ?
-                    Merci à toi mais je suis là pour un sujet bien plus délicat et impérieux. J’ai vu Achille il ne reviendra pas de sitôt sur sa décision (Agamemnon écoutait attentivement mais se garda bien d’une quelconque réponse) il faut donc que nous agissions. En premier lieu il ne faut pas que les Troyens apprennent ce revirement d’Achille. Nous devons tuer tous les prisonniers, si jamais l’un d’eux s’échappe et rapporte cet événement nous serions au bord de la catastrophe.
Agamemnon était stupéfait par la réflexion de Patrocle et presque effrayé par son projet. « Mais nous avons pas loin de cinq cents prisonniers, répondit-il, et tu veux les égorger les uns après les autres, de sang froid, comme du bétail ? s’emporta vivement Agamemnon
-                    Je ne veux rien, je sais seulement que si nous prenons un tel risque nous sommes perdus.
Agamemnon était pris entre l’effroi de ce massacre et celui de la défaite. Il savait au fond de lui-même que Patrocle avait raison. Il était impossible de vaincre sans Achille. La nécessité de gagner du temps lui paraissait indispensable car il ne pouvait se contredire. S’il donnait gain de cause à Achille il risquatit de se ridiculiser. Le massacre des prisonniers aura donc lieu. Cependant, tuer un homme au combat est une chose ; l’exécuter en est une autre, c’est lourd à porter pour une conscience, il voulait donc se décharger de ce crime sur Patrocle.
« Patrocle, tu es un homme sensé, tu as raison, nous ne pouvons vivre avec une épée au-dessus de nos têtes, je te charge de cette mission, prends les hommes qu’il te faut, autant que tu voudras et qu’aucun troyen n’en réchappe. »
Patrocle ne pensait ni au mal ni au bien, c’était un pragmatique, les événements commandaient avant toute chose, il suivait son devoir au-delà de tout calcul.
 
Pendant un jour et une nuit, les cris atroces des prisonniers résonnaient dans les travées du camp grec, le sang ruisselait dans un fossé creusé à cet effet, l’odeur de la mort se répandait dans le moindre recoin. On coupait les têtes, on les écrasait à coups de pierre, on égorgeait, on éventrait. Les bras des Grecs étaient fatigués de tant de manœuvre, le soleil de plomb décuplait leur fatigue, et accablait leur volonté, et qui plus est il leur fallait brûler tous ces corps. Le ciel était rouge comme la braise des bûchers que les Achéens avaient allumés et qu’ils alimentaient au fur et à mesure du massacre. Le vent était si capricieux que la fumée se dissipait avec le plus grand mal, jetant une sorte d’obscurité morbide aux alentours. C’était un spectacle de fin de monde, où l’humanité se consumait d’elle-même et se vidait de tout sens.
Les dieux ne comprenaient pas toujours les hommes, surtout quand ceux-ci s’ingéniaient à ce point à s’infliger un malheur sans cesse renouvelé, et bien qu’ils consentissent à accepter leur présence ici bas, parfois ils ne pouvaient s’empêcher de penser que sans cette race rampante la terre ne s’en porterait pas plus mal.
 
 
L
e lendemain du massacre des prisonniers troyens, l’atmosphère dans le camp grec n’était pas à l’euphorie. Il régnait un étrange sentiment de malaise, aucun des Argiens ne pouvait tirer une gloire quelconque de cet épisode. Après neuf années de lutte souvent acharnée et toujours meurtrière, les assiégeants avaient maintenant le sentiment de tomber dans l’horreur. La menace d’un échec planait au-dessus d’eux depuis le retrait d’Achille aux pieds rapides. Il leur avait donc fallu exterminer tous les prisonniers troyens, ils n’étaient jamais passés par une telle extrémité. Certains essayaient de se rappeler les raisons de cette guerre pour mieux se convaincre de son bien fondé et la justifier. Cependant, nombre de soldats découvraient qu’ils ignoraient ou qu’ils avaient oublié pourquoi ils avaient quitté leur pays, leur famille, leur terre. Neuf ans c’est long, beaucoup étaient si jeunes lors du rassemblement d’Aulis. Ils ne connaissaient rien du monde, ni de la vie, ni de la mort. Que sont devenus leurs parents, leurs amis, sont-ils même encore en vie ? Ils prenaient conscience alors que cette guerre pourrait durer encore des années et qu’il leur faudrait  peut-être envisager de ne jamais rentrer chez eux. Les choses décidément ne seraient plus comme avant ce massacre.
Tous les chefs des différentes tribus le comprenaient bien, Agamemnon en tête. Il commençait même à s’inquiéter des répercutions de son geste à l’égard d’Achille mais bien évidemment il n’en dira rien, il lui fallait simplement trouver une réponse aussi vite que possible pour renverser une situation qui se détériorait de plus en plus rapidement. Il convoqua Odysseus et Patrocle pour leur soumettre un plan. Il leur proposa de les envoyer la nuit venue espionner au plus près les fortifications de la ville. Il se disait ainsi qu’ils pourraient trouver un point faible, une porte insuffisamment gardée, un pan de mur plus friable, une tour plus facile à gravir, n’importe quoi mais un élément favorable qui jusqu’ici avait échappé à leur sagacité. Pour Odysseus et Patrocle la mission était périlleuse, s’ils venaient à rencontrer une patrouille ennemie, ils seraient forcément en infériorité numérique, ils devraient alors se sacrifier, il était en effet impensable qu’ils fussent prisonniers. L’un et l’autre se regardaient, Patrocle ne doutait de rien et le sens du devoir était pour lui au-dessus de la simple peur de mourir, Odysseus à la ruse légendaire ne craignait pas le combat mais comprenait bien le danger de cette mission, il se sentait dans la peau d’un sanglier blessé et encerclé par une meute de chiens.
« Agamemnon, disait Odysseus, maintenant qu’Achille a déposé les armes et après le massacre des prisonniers troyens, nos hommes sont dans le doute. l’usure de la guerre les a gagnés, nos navires n’ont jamais été si menacés, et là tu nous demandes de nous jeter dans la gueule du lion ! Je n’ai pas vocation à me suicider, ce n’est pas dans ma nature, essayons alors de mesurer nos actions, sinon le pire est à craindre. » Les trois hommes restèrent silencieux, pensifs, tourmentés, Agamemnon allait se servir un mélange un peu plus fort pour distraire quelque peu l’atmosphère, il voyait bien l’embarras de la situation, si même Odysseus venait à douter du bien fondé d’une mission tout était compromis. Cependant il fallait agir, il devait user de son autorité l’enjeu était la survie du camp des Danaens et de son prestige.
« Odysseus, Patrocle, je ne vous demande pas de vous sacrifier, je connais trop votre valeur pour croire que vous puissiez tomber entre les mains de l’ennemi. Vous seuls pouvez mener à bien cette mission. Il en va de notre suivie », dit Agamemnon sur un ton grave et solennel. 
Patrocle et Odysseus savaient au fond d’eux-mêmes qu’ils ne pouvaient se détourner de leur chef et plus encore de leur sens du devoir. Leur réticence n’était pas une résistance. Odysseus, pris dans à ses pensées, presque tourmenté,  passa une main dans ses cheveux, tout en fixant Patrocle d’un regard aussi noir que la nuit. D’une voix grave et lente il dit alors : 
«  Nous irons, et nous reviendrons ! N’est-ce pas Patrocle ?
-                    Nous irons et nous verrons, je ne suis pas un oracle », répondit Patrocle.
Il savait combien tout était devenu différent et difficile depuis que son ami Achille s’était retiré du combat. A quoi bon nier la difficulté, bien sûr qu’il assumera sa tâche, mais en même temps l’issue était incertaine, Agamemnon n’aurait jamais dû offenser Achille, ce caprice d’un chef a mis en péril la vie de milliers de grecs, mais son rang, sa discipline et son sens du devoir lui imposaient la réserve. Tous deux sortirent de la baraque d’Agamemnon, au même instant le vent s’était levé, et malgré le ciel assombri on pouvait distinguer au-dessus de leurs têtes, au loin, un milan au bec crochu et aux serres courbes en train de fondre sur une colombe, Odysseus prit alors la parole :
«  Je viendrai te chercher à la tombée de la nuit, soit prêt !
- Je le serai, rassure-toi, répondit Patrocle. » Ils se séparèrent le temps d’aller se préparer pour cette expédition.
 
 
H
élène, se promenait à la fraîcheur du soir sur les remparts de Troie, tout chez elle était ravissement, même le scintillement du ciel étoilé semblait pâle devant sa beauté. Elle était la grâce personnifiée, une figure qu’on eût aimée embrasser pour le reste de l’éternité. Elle marchait d’un pas lent et sûr, les mains dernière le dos, le vent se mit à souffler dans les plis de sa robe blanche et longue, elle perdit quelque peu l’équilibre, le vent lui-même essayait de vouloir l’emporter, ou tout au moins la caresser. Elle s’arrêta et se mit à regarder au loin, et se souvint des jours avant qu’elle arrivât à Troie. Elle se rappelait  sa fille, restée au pays, elle essayait de se l’imaginer aujourd’hui mais elle gardait en mémoire l’image du bébé. Son cœur était lourd quand elle pensait à Hermione, si lourd qu’elle se sentait tremblante et chancelante. Elle était envahie par une tristesse indescriptible qui la meurtrissait, car sa beauté qui n’avait pas d’autre égal dans ce monde, était son fardeau, les dieux et les hommes se la disputaient  comme des loups en furie devant une brebis chétive. Elle était la proie des jalousies, des tentations, des fantasmes, des convoitises, et ne cessait d’être prise dans le torrent des sentiments et des passions. Epouse de Ménélas, cadeau d’Aphrodite à Pâris, objet de cette guerre interminable, Hélène était au centre de tout sauf d’elle-même. Pâris, lui aussi, était sorti prendre l’air sur les remparts, il n’avait pas envie de dormir et cherchait la compagnie d’Hélène. Si sa chevelure blonde comme les blés et ses yeux d’émeraude le rendaient resplendissant, sa démarche gauche et son sourire froid lui ôtaient toute grâce. Il s’approcha d’elle malicieusement, prêt à bondir comme un chat sur un oiseau, sûr qu’elle ne l’avait pas entendu venir. Il se jeta sur elle, l’enserra dans ses bras, et la souleva du sol pour la faire tourner. Il riait et s’époumonait d’avoir capturé une si belle prise. Quel chasseur ! se disait-il en lui-même. Hélène, surprise et effrayée tout d’abord, se débattit, serra les poings et tapa sur les mains de Pâris qui la saisissaient. Vite fatigué Pâris la lâcha maladroitement, les pieds au sol elle perdit l’équilibre et tomba, cherchant à reprendre son souffle il n’eut même pas l’idée de l’aider à se relever. Hélène se mit debout seule, et comme elle rejeta ses cheveux en arrière, elle lui fit face et lui dit :
«  Quand donc cesseras-tu d’être un enfant gâté, ne sais-tu pas qu’une guerre se joue tous les jours, que ton peuple est menacé d’extermination par les miens, et que mon mari Ménélas n’a jamais oublié l’affront que nous lui avons infligé ? Je sais que lorsque les Achéens auront brisé les murs de la ville ils me jetteront vivante dans les flammes de la fournaise qu’ils auront répandue dans toutes les rues de Troie, et veux-tu que je te dise… je l’accepterai. Oui, car au moins avec ma mort, la vie en ce monde reprendra ses droits, la plaine ne sera plus rouge du sang des combattants, l’air ne sera plus vicié par les chairs brûlées, les hommes penseront alors à regagner leurs foyers, à retrouver leurs enfants, leurs mères, leurs sœurs, leurs épouses. Ils se mettront de nouveau à cueillir les fruits mûrs, à cultiver la terre, à tailler la pierre, à garder les brebis et moutons. Ma mort sera salutaire, et si ma fille en deviendra orpheline, puissent les dieux lui apporter une heureuse providence. Et je souhaite qu’Hermione ne soit ni belle, ni laide mais juste une femme aimée de son mari, et heureuse de chérir ses enfants. Cette beauté que les dieux m’ont gratifiée est la source intarissable du malheur des hommes.
-                    Tu parles trop Hélène, oublie cette guerre, ce soir le ciel est étoilé, l’air est rafraîchissant, et nous sommes tous les deux, je pourrais te prendre ici même avec toute l’ardeur de ma passion, personne ne nous dérangerait. Il n’y a plus de Troyens ou d’Argiens, juste toi et moi. »
Il posa sa main sur le col de sa robe, et du bout de son doigt caressa sa peau dans l’espoir de glisser jusqu’au cœur de son décolleté prometteur, Hélène l’arrêta en lui saisissant le poignet.
«  Bien sûr que tu peux me prendre, ici ou ailleurs, tu ne te gènes pas pour cela, et je ne peux aller à l’encontre du dessein des dieux, je suis un simple caillou qu’un enfant lance d’une main et attrape de l’autre. Cependant, mon cœur ne t’appartient pas, tu auras beau me pénétrer au plus profond de ta fougue, tu n’atteindras jamais mon cœur, tu ne l’effleuras même pas. Les dieux m’ont au moins accordé ce privilège. »
Ce n’était pas la première fois que Pâris était déconcerté par le verbe d’Hélène, souvent sa répartie, sa liberté de ton, son analyse fine et étudiée du monde, le laissaient sans voix, il se sentait comme un chien puni par son maître contraint sous la menace d’aller se coucher dans un coin d’une pièce sombre. Pâris n’était pas un homme de mots, il aimait partager son lit avec Hélène, il affectionnait les banquets, mais il redoutait les chasses aux sangliers, et par dessus tout détestait combattre l’épée à la main. Depuis qu’Aphrodite lui avait donné Hélène en cadeau il se prenait pour un roi couronné. Lui et lui seul couchait dans le même lit de la plus belle femme du monde. Que pouvaient espérer les autres, qui d’autre pouvait prétendre à une telle jouissance ? Il n’était pas le plus heureux des hommes mais le plus fier. Aussi, si Hélène avait le verbe plus aisé et plus haut que lui, après tout peu lui importait, l’essentiel était qu’elle se retrouvait chaque nuit dans son lit et qu’il l’enlaçait comme bon lui semblait.
 
 
O
dysseus attendait Patrocle, au pied d’un rocher, juste à la sortie du camp. Pour la première fois de sa vie, il avait une appréhension, cette guerre avait déchaîné toutes les colères et les deux camps avaient accumulé une telle rancœur que chaque combat se transformait en furie meurtrière. Il ne s’agissait même plus de vaincre mais de tuer pour se venger des morts de la veille. Pourtant au tout début, un certain respect prévalait, les Danaens admiraient la bravoure des Troyens, ils défendaient leur ville, leur patrie, leur foyer. La cité qu’ils avaient bâtie était grandiose, à l’image des remparts qui la ceinturaient. A les regarder, les Argiens se sentaient si petits, si faibles, certains croyaient même que des géants avaient dû participer à leur construction pour soulever et déposer avec autant de  précision les blocs de pierre aussi imposants que finement taillés. Odysseus se souvenait qu’à l’époque des premiers combats, après chaque bataille une trêve était déclarée le temps de ramasser les blessés et les morts. Aujourd’hui il n’est plus question de trêve, et il faut se battre pour arracher les blessés et les cadavres aux ennemis d’en face. Si cette nuit ils viennent à rencontrer une patrouille troyenne nul doute que s’en suivra un massacre. Pour cette expédition Odysseus n’avait emporté qu’un poignard, pas de bouclier, ni de casque ou jambières, il fallait être le plus léger et mobile possible. C’était un risque d’être si peu armé mais la situation l’imposait, lui et Patrocle devraient ramper, se faufiler, se dissimuler dans l’herbe tels deux serpents. Il entendit à ce moment arriver Patrocle, ils se saluèrent pour se réconforter et se solidariser.
«  Patrocle, je suis content de partir pour cette mission à tes côtés, ton courage et ton sens du devoir sont sans équivalents, soyons comme deux frères cette nuit, veillons l’un sur l’autre et nous reviendrons vivants.
-                    Tu as raison, je marcherai devant pour nous ouvrir le chemin, toi tu garderas nos arrières, l’ennemi pourra venir de toute part quand nous serons près des remparts. Ils ont installé maints camps entre nous et les murs de leur cité, il faudra être attentif à tout bruit suspect. Maintenant partons et souhaitons que les dieux nous accordent leurs faveurs.
 
 
 
A
u cœur de la nuit, Patrocle et Odysseus avançaient en direction des remparts de Troie, lentement, aussi silencieux que possible n’hésitant pas à serrer les dents pour éteindre leur douleur quand les cailloux aux arêtes tranchantes déchiraient leur peau. Cette expédition était une vraie épreuve pour leurs corps, tantôt à quatre pattes les genoux en sang, tantôt sur le ventre avançant à la force des avant-bras, l’œil rivé sur l’horizon à la recherche du moindre indice suspect d’une présence troyenne. Ils transpiraient, la poussière se collait à leur peau, le battement de leur cœur raisonnait dans leur tête comme des rappels de leur anxiété dissimulée. Tout à coup alors qu’ils commençaient à approcher des remparts, ils entendirent des rires et des paroles. Ils s’arrêtèrent, se figèrent comme des pierres, plus un seul de leurs muscles ne vibrait, ils se concentraient sur les sons, cherchant à les localiser et à les dénombrer. Ils ne devaient être pas plus de trois, juste sur leur gauche, à moins de trente pas. C’était sûrement un poste avancé de sentinelles, cherchant à prévenir d’éventuelle incursion, s’ils voulaient avancer plus loin ils étaient obligés de les éliminer. Les Troyens avaient disposé en une ceinture entourant la cité, des postes de gardes, à distance égale les uns des autres. Plus à droite, ils rencontreraient forcément un autre groupe de vigiles, peut-être plus nombreux. Sans se parler ils s’étaient compris, ils se glissèrent tels deux vipères à travers l’herbe haute, le poignard serré entre les dents, ils pouvaient désormais les voir. Ils étaient bel et bien trois, l’un deux était couché il devait dormir, les deux autres, chacun une lance et un bouclier, se parlaient et riaient comme de vieux amis. Pour Odysseus tout était clair, il fallait qu’ils se jetassent sur les deux premiers, les tuer aussi vite que l’éclair et après neutraliser celui qui dormait. Il mima à Patrocle son dessein, ce dernier acquiesça, ils prirent leur poignard dans une main ferme, et s’apprêtaient à bondir comme deux panthères, leur rapidité était foudroyante, presque irréelle, la surprise pour les deux troyens restés éveillés était complète, ils eurent juste le temps de voir deux ombres fondre sur eux, c’étaient là les dernières images de ce monde qu’ils emportaient dans le royaume d’Hadès. Odysseus et Patrocle passèrent dans leur dos, d’une main les saisirent et de l’autre à l’aide de leur poignard les égorgèrent d’un seul trait. Dans le même mouvement, laissant tomber leurs victimes ensanglantées ils se ruèrent sur le dernier, et le saisirent, pour l’empêcher de bouger et de crier. Ils voulaient le prendre vivant pour le faire parler. Odysseus, à l’aide d’une lourde pierre, lui cassa les deux bras pendant que Patrocle le tenait et le bâillonnait. Sa douleur fut immense, privée de toute sortie, elle explosa en son intérieur, monta dans ses tympans, il eut le souffle coupé, sous la pression de Patrocle.
Sans qu’il reprît sa respiration, Odysseus lui planta la pointe de son poignard dans la gorge, suffisamment pour qu’il sentît que sa vie ne tenait plus qu’à un fil. Le Troyen était jeune, c’était presque un enfant, les neuf années de guerre avait tellement tué que les Troyens étaient obligés de prendre parmi les plus jeunes pour remplacer les soldats morts aux champs de batailles. Odysseus comprit tout de suite que sa jeunesse le rendrait faible et facile à diriger.
«  Veux-tu que ton dernier jour soit celui-ci, n’as-tu pas envie de revoir tes parents ? Alors écoute petit, il me suffit d’un geste pour tu rejoignes le territoire d’Hadès mais si tu réponds à nos demandes tu auras la vie sauve ».
Le Troyen était paniqué, il n’avait jamais combattu auparavant, il était mobilisé depuis la veille, il avait à peine eu le temps de dire au revoir à sa mère, déchirée de voir son enfant partir à la guerre. Il avait si peur, il tremblait, il était comme une brebis blessée qu’un lion et un loup voulaient se partager pour leur festin.
« Dis-nous si une des portes de la ville est moins gardée que les autres, » demanda Odysseus.
-                    je, je ne sais pas, je ne suis soldat que depuis hier, répondit, le jeune Troyen.
Odysseus leva la tête vers Patrocle, tout surpris de sa réponse, se disait qu’il n’avait pas là le prisonnier qu’il leur fallait.
-                    je ne sais qu’une seule chose dont on m’a parlé, c’est que demain Hector doit mener une offensive avec des fantassins et des cavaliers, ajouta-t-il perclus de douleurs causées par ses fractures.
-                    Demain ? demanda fermement Odysseus, tu es sûr ?
-                    Oui, c’est ce que j’ai compris », répondit le prisonnier.
Patrocle et Odysseus avait là un renseignement inespéré qui pouvait leur donner une initiative. Odysseus regarda, le Troyen, il lui sourit pour le rassurer, lui fit un signe de la tête que les engagements étaient tenus puisqu’il avait parlé. Le blessé sentit un apaisement malgré sa souffrance, l’ombre de la mort qui planait au-dessus de sa tête s’évanouissait, et c’est exactement au même instant qu’Odysseus enfonça avec force et précision son poignard dans la gorge frêle du captif qui rendit l’âme, sans même avoir eu le temps d’une dernière pensée pour sa mère ou d’implorer les dieux.
« Odysseus, rentrons tout de suite », dit Patrocle.  Ils prenaient le chemin du retour, pressés de regagner leur camp et satisfaits de leur mission.
Par bouyer stéphane - Publié dans : mythologie grecque
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